APRÈS LA CAPACITÉ
pouvaient recevoir aussi, par des soins qui leur seraient propres, une instruction industrielle. Alors, dans plusieurs instituts ouverts pour leur éducation, on joignit ce second enseignement au premier [i]. On a également réussi à occuper d’une manière avantageuse, les aveugles adultes réunis dans les asiles publics. Au mois de décembre 1790, il fut ouvert à Liverpool une institution en faveur des indigens aveugles, aux bienfaits de laquelle ils furent admis et appelés, quelle que fût leur patrie. Elle se proposa de les rendre heureux en les rendant utiles. Elle les admet de l’âge de 14 ans à celui de 49. Elle ne les sépare pas de leurs familles ; elle leur fournit la matière première et leur paie le prix de la façon. Ce salaire est proportionné à la capacité [2]. Les aveugles sont occupés huit heures par jour dans des ateliers fort commodes, et à des travaux variés. On s’est attaché surtout à leur faire apprendre des métiers qu’ils pussent exercer partout et jusque dans leurs villages [3]. Us sont aussi instruits et perfectionnés dans l’art musical [4j. L’établissement formé à Londres pour les aveugles a été organisé dans les mêmes vues, et le produit du travail couvre une grande partie de la dépense. O11 a justement lieu de s’étonner que l’administration publique, éclairée par de tels succès, ne se soit pas efforcée d’en généraliser l’application.
Des succès non moins remarquables ont été obtenus dans l’éducation industrielle des sourdsmuets. Les instituts de Vienne et de Paris rivalisent sous ce rapport. L’art de diriger une semblable éducation est fondé sur ce principe, que, dans un état d’infirmité qui prive l’homme de l’usage d’un organe, les autres organes peuvent recevoir une culture qui compense en partie la privation,
Le génie de la charité a même enseigné à tirer parti de la réunion des infirmes, pour les appeler à se prêter des secours mutuels. C’est ainsi que, dans l’œuvre des incurables fondée, à Lyon, par une société de dames, les filles aveugles et les paralytiques sont associées deux à deux, pour se prêter réciproquement les forces ou les organes qui manquent aux unes ou aux autres.
Appliquons donc au travail des indigens la
l’avantage de donner une profession qui peut être exercée partout.
[4] Voyez le 44e rapport de la société, formée en Angleterre, pour améliorer le sort des pauvres.
%n TROISIÈME PARTIE.
règle générale et fondamentale, trop méconnue sans doute, qui doit présider aux secours publics. Qu’ici , comme en tout le reste, l’assistance ne soit point un simple soulagement; qu’elle soit aussi, autant qu’il se peut, une éducation.
On commet donc une erreur, lorsqu’on s’impose la règle de ne fournir aux indigens que le travail le plus facile. Il faudrait leur demander le plus haut mérite du travail auquel ils puissent atteindre.
On commet une seconde erreur, lorsqu’on s’impose aussi pour règle de leur donner à tous la même occupation. Cette erreur se lie à la précédente, et, comme elle, ne tient aucun compte des aptitudes, ne provoque aucun progrès. L’occupation doit varier non-seulement suivant l’àge, le sexe, les forces, mais aussi suivant la capacité déjà acquise par l’exercice d’une profession déterminée. Ne laissons pas perdre à l’indigent le fruit d’un apprentissage déjà acquis. Qu’il puisse du moins se livrer au trav ail qui aura le plus d’analogie avec celui auquel il était accoutumé.
C’est ce que Bentham appelle le principe de la distribution du travail [\\,
Il convient aussi de varier quelquefois l’occupation assignée à chaque indigent, comme Bentham l’a également remarqué, de faire succéder à un travail pénible, un travail plus aisé, et réciproquement, à un travail stationnaire, un travail qui exige le mouvement; au travail extérieur et de plein jour, un travail intérieur qui a lieu en toutes saisons ; d’employer les femmes tourà-tour aux divers ouvrages du ménage et de la domesticité. Ces changemens sont favorables à la santé des indigens; ils lui rendent l’occupation plus agréable; ils développent ses facultés.
Il convient sans doute d’employer les indigens à un genre d’ouvrage qui puisse trouver un débouché en tout temps et en tout lieu. Mais cela s’applique essentiellement aux indigens pour lesquels cet emploi est purement passager, et qui doivent être rendus ensuite à la vie indépendante.
La généralité des indigens ne pourra, même avec la meilleure volonté, trouver dans le produit de son travail une ressource suffisante pour exister. Le secours doit remplir cette lacune.
[i] Esquisse d’un ouvrage en faveur des pauvres. Livre 2, chap. 4, sect. 5, nos 14 et 15.