ORGANISATION DU TRAVAIL
quoi qu’on fasse , ne portent à l’ouvrage qu’une volonté molle et une application imparfaite. Enfin, une règle fondamentale prescrit de n’accorder, pour les ouvrages donnés aux indigens, qu’un salaire inférieur à celui qui est obtenu parles ouvriers indépendans.
Avant d’arrêter le budget d’une maison de travail, il est donc essentiel de se rendre un compte exact des diverses capacités des sujets qui y sont admis, et de les classer sous ce rapport. Chacun d’eux comptera pour une unité, dans la dépense; mais comme leurs capacités sont très -diverses, chacun d’eux ne comptera que pour une fraction plus ou moins faible, dans la supputation du produit de la journée de travail.
Du reste, quelque prix que nous mettions à obtenir le plus grand produit du travail de l’indigent, cette considération, dans un bon système de secours, n’aura jamais qu’une importance secondaire. L’utilité de ce mode d’assistance ne s’évalue pas en argent. Il conviendrait encore d’occuper l’indigent, alors même qu’on détruirait immédiatement l’œuvre qu’il aurait faite, ou qu’elle ne rapporterait aucun profit, s’il n’était pas possible de lui procurer uneoccupation lucrative. Ne faudrait-il pas pourvoir à sa subsistance, alors même qu’il ne pourrait être occupé ? Son entretien deviendrait encore plus coûteux; car l’oisiveté l’affaiblirait, altérerait sa santé, achèverait de compromettre son avenir.
Quelquefois même l’occupation donnée à l’indigent devient moins productive, précisément parce qu’elle lui devient plus utile. C’est ce qui arrive, lorsqu’elle est pour lui un apprentissage, et qu’elle a pour but de lui donner l’éducation du travail. Hésiterons-nous à le mettre en état de gagner un jour sa vie par l’exercice d’une profession, par cela seulement qu'il faudra sacrifier les frais de sa subsistance pendant qu’il en acquiert la pratique?
Il est impossible de désigner d’une manière générale et absolue un genre de travail, comme étant le seul, ou même comme le plus avantageux qui doive occuper les indigens. La juste observation que fait à cet égard John Masson Good, pour les maisons d’industrie de l’Angleterre [1], s’applique également à tous les pays. Le choix dépend de la situation de chaque établissement, des productions naturelles au pays,
[1] Dissertation sur les moyens d’ employer les pauvres, etc., sect. 4.
des consommations de la contrée environnante. Cet auteur recommande d’occuper de préférence les indigens à munufacturcr les matières premières propres à la localité, et à fabriquer les objets qui ont le plus de demande dans les pays circon voisins. II recommande aussi de ne faire exécuter par les indigens, que des objets qui ont une valeur propre et intrinsèque, et ceux dont le débit est assuré dans tous les temps. Il indique par quelques exemples, les genres de travaux qui sembleraient préférables.
Jérémie Bentham conseille de varier et de distribuer les occupations , suivant les situations et les capacités des travailleurs; il rappelle aussi et il veut voir appliquer en cette circonstance le principe de la division du travail : « Plus une « lâche est divisée, dit-il, plus il y a de simpli- « cité dans les actes ; et plus un acte est simple, » plus il peut s’adapter aux facultés des diffé- « rentes classes d’indigens sédentaires. Il y a « donc : 1° économie de temps; 2° augmentait tion d’aptitude relative ; 5° augmentation dans <t la quantité de travaux. » Il fait ressortir les avantages du travail à la pièce ou du paiement proportionnel. 11 demande qu’en séparant les tâches, on évite, autant qu’il sera possible, de réunir les travailleurs [2].
De Voryanisation du travail des indigens , par le mode de la régie , ou par celui de r entreprise.
L’application de ces maximes est en partie subordonnée au mode adopté pour organiser le travail, suivant qu’on admet le mode de la régie, ou celui de l’entreprise.
Le système des travaux donnés directement aux indigens par une régie simple, entraîne l’administration publique dans d’extrêmes embarras , la soumet à des éventualités incertaines, et l’expose à de graves inconvéniens. L’administration alors se voit contrainte d’entrer dans les détails compliqués d’une exploitation industrielle; elle en subit les chances, et ces chances pour elle sont toujours plus défavorables. En traitant avec un entrepreneur, elle s’abonne à des conditions fixes et déterminées d’avance.
[2] Esquisse d' un ouvrage en faveur des pauvres, etc., liv. 2, chap. 4, sect. 3, n. 13, 14, 19, 22. — Chap. 8.
Le mode de l’entreprise offre donc plus de sécurité et de simplicité, il promet aussi une plus grande activité dans les travaux; l’intérêt de l’entrepreneur est engagé à tirer de l’emploi des indigens le plus grand parti possible.
Mais le mode de l’entreprise, s’il n’était soumis à certaines conditions, pourrait entraîner des inconvéniens plus graves encore.
En louant à un entrepreneur le travail des indigens, il est nécessaire avant tout de ne pas livrer leurs personnes à sa puissance, et de ne pas lui confier sur eux une autorité de discipline. Si les indigens sont réunis dans une maison de travail, dans un atelier, leur direction, sous le rapport du bon ordre et de la conduite morale, doit toujours être exclusivement réservée à des chefs institués à cette fin, et pénétrés des vues propres à obtenir l’amélioration de cette classe d’infortunés.
Un entrepreneur ne se charge jamais qu’avec répugnance d’occuper des malheureux qui par leur condition sont naturellement de mauvais ouvriers. Sa répugnance s’accroît en proportion de l’incapacité des misérables qu’il s’agit d’employer. Cependant ceux que l’âge ou les infirmités rendent le plus incapables, n’ont pas moins besoin de s’employer suivant leurs forces. L’entrepreneur abandonnera surtout les ouvriers chez lesquels il ne trouvera pas de bonne volonté; et cependant nous voulons ranimer en eux le goût du travail. Il préférera des ouvriers formés, et cependant nous voulons donner une éducation industrielle à ceux qui ne l’ont pas encore reçue. Tâchons donc d’associer l’entrepreneur aux vues que se propose ici une bienfaisance éclairée ; de l’intéresser à mettre en valeur ces faibles capacités, à exciter ces natures indolentes, â former ces adultes encore ignorans. Accordons-lui des primes pour chacun de ses succès. Qu’il comprenne aussi quel prix est attaché à la réhabilitation d’un misérable.
Mais le but que nous nous proposons serait-il jamais atteint avec un entrepreneur unique?
Comment obtenir, avec un seul entrepreneur, cette variété de travaux que réclame la différence des âges, des sexes, des habitudes antérieures, des conditions spéciales à chaque indigent ? Comment obtenir ces changemens successifs , dans la nature des travaux qui est justement recommandée? Une seule entreprise ne pourra fournir le travail accessible aux plus incapables et aux plus faibles. 11 est difficile même de s’engager d’avance à fournir un nombre déterminé