DISTRIBUTION DES TERRES AUX INDIGENS
De simples particuliers propriétaires, sur divers points de la France, ont l’usage de consacrer quelques petites portions de terrains à un emploi charitable, en appelant des familles indigentes à venir les cultiver, et en leur abandonnant les fruits pendant un certain temps; ils donnent ainsi à-la-fois et le travail et la subsistance [1].
Ce mode de secours réunit, pour les indigens valides, tous les genres d’avantages. II leur donne le goût et le sentiment de la propriété; il stimule leur activité; il fortifie leur santé; il n’exige point d’avances pour le premier établissement; il ne demande aucune organisation administrative, pour la direction et la surveillance; il dissémine les indigens, au lieu de les accumuler; il est favorable à leur moralité, et leur donne des habitudes régulières. Mais, à quels pauvres s’applique-t-il en réalité? Y a-t-il dans les villages beaucoup d’indigens valides, capables de cultiver la terre, et qui ne trouvent pas à s’employer comme journaliers? T en a-t-il du moins qui tombent ainsi dans l’inaction, autrement que par leur propre faute? En offrant gratuitement des terres à l’indigent paresseux, vous lui accordez un bienfait dont il ne saura pas profiter, si préalablement ses dispositions ne sont pas changées. Ce mode de secours, quels qu’en soient les avantages, ne peut donc être employé qu’avec mesure et discernement. Il pourra offrir au prolétaire valide et père de famille, qui ne trouve réellement pas un nombre suffisant de journées à remplir en louant son travail, une occupation suffisante pour combler cette lacune ; il pourra enlever tout prétexte au fainéant, et lui créer un encouragement, une ressource; mais seulement s’il est combiné avec les moyens propres à triompher d’une apathie confirmée par de vicieuses habitudes. Ce système suppose des terres disponibles, et il n’en existe pas dans toutes les localités.
Quelles sont, au reste, les terres disponibles pour les indigens? Là est un élément de la question qui, peut-être, n’a pas été suffisamment étudié.
Partout où la population abonde , ce ne sont pas les terres fertiles qui restent sans culture. Les terres vaineset vagues sont en général cellesqui ne promettent qu’un faible produit, etqui, pour pro-
[1] Nous nous bornerons à citer ici les exemples donnés par le vénérable Barbé de Marbois, dans sa terre de Noyers (Oise), par l’estimable auteur du
duire, exigeraient cependant de grands labeurs. L’exploitationd’un solaussi ingrat nepourraitsoutenir la concurrence de celle qui s’établit sur un terrain plus productif , susceptible d’être cultivé à moins de frais. Ces terres, les seules qu’on puisse presque partout mettre à la disposition des indignes, seront entre leurs mains moins productives encore que dans celles des gens aisés, parce que les indigens ne pourront faire les avances nécessaires à leur amélioration, et n’auront que de faibles moyens pour les exploiter. Telle est la difficulté qu’on a rencontrée en Angleterre. Convient-il , dans cet état de choses , de distribuer ces terrains aux pauvres, à titre de secours? au lieu de secours, n’est-ce pas leur imposer une spéculation ruineuse, et joindre à leurs autres maux , des sueurs inutiles?
Il est certain que la culture des terres vaines, vagues et abondonnées, ne peut créer pour tous les indigens une ressource suffisante, et que, sous le rapport économique, on ne peut en attendre des résultats satisfaisans. De là le mécompte de ceux qui ont espéré trouver . dans la distribution des terres aux indigens, la source d’une abondante assistance. Si donc l’on entend que, par le fait seul de cette distribution, les indigens seront arrachés à la misère, on est dans l’erreur. Il faudra leur continuer encore d’autres secours; il faudra même leur fournir, ou du moins leur prêter, en commençant, les semences, les engrais, les instrumens d’exploitation.
Mais, il est un autre point de vue sous lequel cellequestion doit être envisagée, un point de vue plus essentiel et plus élevé. C’est celui qui est relatif à la moralité renfermée dans le travail, et qui est à nos yeux le véritable but de la bienfaisance. L’indigent que la société , dans tous les cas, eût dû faire subsister, sera entretenu dans un état d’activité utile et réglée. Il produira peu ; mais enfin il lui sera donné de produire, et il pourra accepter avec plus de dignité le supplément qui lui sera accordé à titre de secours. Quoique son travail soit peu productif, il ne sera stérile, ni pour la société, ni pour luimême. Il versera sur les marchés une nouvelle quantité de denrées et de matières premières; il procurera une petite rétribution à l’indigent. Le sol qui n’est pas assez fécond pour rembourser les avances et les frais d’exploita-
Traité des colonies agricoles, >1. Huerne, dans la commune de Pommeuse (Seine-et-Marne), et par d’autres encore.
tion, à un propriétaire qui ne cultive pas de ses propres mains, rend cependant au cultivateur qui l’exploite lui-même, de quoi rémunérer une partie de son travail personnel; il ne lui paie pas sa journée , mais il lui en paie une portion ; l’indigent n’y trouve pas de quoi vivre , mais il en est moins misérable. La bienfaisance lui apportera le surplus; des secours lui seront toujours nécessaires, mais en moindre quantité. Le secours sera le supplément destiné à compenser ce qui manque à la fertilité du sol exploité par lui.
Cette combinaison est la seule peut-être qui offre le moyen de mettre en valeur les terres qui, dans nos contrées, restent incultes, en raison de leur stérilité, leur exploitation n’offrant point à l’industrie agricole une spéculation profitable. La bienfaisance peut les féconder, non-seulement sans aggraver ses sacrifices, mais en les diminuant. Il lui suffit de ne point chercher une spéculation, là où elle doit verser un secours.
Ce ne sont donc point les (erres incultes qui manqueraient aux indigens; ce sont les indigens valides qui manqueraient plutôt aux terres pour les mettre en culture. Les valides portés au rôle des indigens sont en général, non des individus sans emploi, mais des gens chargés de famille, et qui, bien qu’occupés, ne retirent pas de leur travail un produit suffisant pour nourrir toute leur famille. Si vous les appelez à quitter leur métier, à changer seulement d’occupation, pour adopter un travail moins lucratif encore, vous aggraverez leur détresse, loin de la soulager.
Un autre obstacle naîtra de la résistance des communes. Les habitans accoutumés à user de terres vaines et vagues pour y faire pâturer leurs bestiaux, ne veulent, à aucun prix, renoncer à cette jouissance, quelque faible qu’en soit la valeur. Cette résistance pourra s’affaiblir, cependant, si l’on se borne à détacher, des communaux incultes, quelques lots partiels; si ces concessions sont temporaires, et qu’ainsi la commune reste encore propriétaire; si enfin, la concession est faite à des pauvres, et consacrée de la sorte, par la destination qu’elle aura reçue.
Mais, nous le répétons, c’est surtout aux riches propriétaires qu’il appartient de donner l’exemple et d’espérer le succès. Il en est peu qui ne puissent consacrer quelques parcelles à ce bienfaisant emploi; et ces affectations, faites avec discernement, suffiraient souvent pour occuper le petit nombre d’indigeris valides que renferment les communes rurales.