‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 194 sur 450 · LES INDIGENS ENVISAGÉS COMME COLONS · texte numérisé non relu

LES INDIGENS ENVISAGÉS COMME COLONS

La moitié des indigens n’est atteinte que par une infortune temporaire. Une gêne dont la durée est passagère peut-elle motiver un déplacement définitif? Demain, peut-être, les circonstances deviendront plus favorables; faut-il que le père de famille quitte son domicile, rompe toutes ses relations, vende les meubles qui lui restaient, renonce à toutes ses espérances?

Proposerez-vous la transplantation à cette foule d’individus qui ne sont portés sur le registre des indigens, que par complaisance et par faveur ! Vos invitations ne seront accueillies que par le dédain. En ferez-vous une menace ? vous nous aurez rendu le service de porter ces individus à se faire rayer du tableau; mais vous n’aurez pas un seul colon à enrôler parmi eux.

Vous appelez du moins les enfans trouvés, les orphelins. Ceux-là, dites-vous, n’ont plus de lamille, de domicile, de patrie, de liens d’aucun genre. D’abord nous vous demanderons à quel âge vous les prenez. Au-dessous de 12 ans? ce ne seraient que des colons fort cmbarrassans et non des colons utiles ; on ne fonde pas des colonies avec des marmots. A des enfans, il faut d’abord des nourrices,’ puis des sevreuses, puis des salles d’asile et des écoles; il leur faut une assistance, une direction, une surveillance continuelles. Or, on le sait, le nombre des enfans au-dessous de 12 ans, compose les 5/6° des enfans trouvés et des orphelins placés sous la tutelle de l’administration publique. Ceux au-dessus de 12 ans? Mais, alors, sont-ils donc, comme vous le croyez, et sans liens et sans ressources ? La preuve du contraire, c’est qu’à cet âge , l’administration publique n’est plus obligée de faire pour eux aucune dépense. Ils ne sont point à la charge de la société. Les uns, et c’est le plus grand nombre, sont adoptés par les familles qui les avaient soignés jusqu’alors ; les autres trouvent à se placer soit dans les villes, soit surtout dans les campagnes, en louant leur travail en retour de leur apprentissage. Ils figurent rarement au nombre des indigens; ils ne sont à charge à personne. Bientôt ils vont se confondre dans le sein de la société, avec tous les travailleur indépendans. Pourquoi les en séquestrer? pourquoi les priver de l’adoption qu’ils ont obtenue?

Après avoir épuisé ces catégories d’indigens, que vous restera-t-il pour former des colons? vous restera-t-il de vrais pauvres?

Vous nous montrez des pauvres valides, privés de travail ; mais cette inaction est-elle l’effet

de circonstances durables? Est-elle même l’effet de circonstances extérieures? Sa cause réelle n’est-elle pas la faute de l’individu? Dans le premier cas, pourquoi transplanter le travailleur , qui bientôt trouverait naturellement à s’employer? Dans le second, à quoi servira de transplanter le fainéant, le mauvais ouvrier? Il ne s’agit pas de leur enlever leur patrie ; mais bien de les affranchir, l’un, de ses habitudes de paresse; l’autre, de son incapacité. 11 ne s’agit pas de changer leur habitation, mais bien leur caractère et leurs habitudes. La transplantation ne servira de rien, si elle ne sert à les corriger, ou à les rendre habiles. Que ferez-vous, dans votre colonie, d’êtres abrutis, dégénérés? Quel remède y trouverez-vous pour le demi-idiotisme? Comment y utiliserez-vous des êtres qui ne sont tombés dans l’indigence, que parce qu’ils étaient impropres à tout?

Vous nous montrez enfin des mendians. Ce sont des sujets qu’on peut enrôler sans doute. Ont-ils un domicile, une famille, une patrie? N’ont-ils pas rompu les liens qui les unissaient à la société? soit. Mais une portion d’entre eux rentre dans la classe des vieillards, des infirmes, et c’est la plus nombreuse. Une autre partie se confond avec les vagabonds, et demande des mesures de répression, beaucoup plutôt que des secours. Sans doute, vous pouvez en composer une société nouvelle, dans un nouveau pavs; mais voyez bien de quels élémens vous l’aurez constituée ; songez que la nature de ces élémens va vous imposer des conditions toutes spéciales et fort difficiles !

Admettons que vous réussissiez à enrôler des colons dans toutes ces diverses classes; sera-t-il bien de les rassembler pour en former une seule communauté? Donnerez-vous au pauvre honnête, pour compatriote dans cette société nouvelle, le rebut de la société ancienne?

Le pauvre honnête a droit non-seulement à notre bienveillance, mais encore à notre respect. Il n’a point mérité d’être arraché à ses affections et confiné au milieu d’êtres méprisables. Le malheur n’est pas un délit qui doive être puni par la déportation et l'exil.

Le pauvre honnête, dans son domicile ordinaire, rencontre des personnes qui lui portent intérêt, obtient divers genres de services, reçoit de la bienfaisance privée une assistance qui lui rend les secours publics moins nécessaires. On sait la cause de ses infortunes; il lui reste le premier des biens, l’estime d’autrui.

Nous ne prétendons point décider, par anticipation, que toute colonisation des pauvres soit impossible. Nous faisons seulement remarquer qu’avant de transplanter les pauvres, il est nécessaire de balancer ce qu’ils perdent dans le lieu qu’ils vont quitter, ce qu’ils peuvent espérer d’acquérir dans celui où ils vont s’établir. Il n’est pas moins nécessaire, lorsqu’on veut en faire des colons, d’évaluer le mérite et l’étendue des services qu’ils pourront rendre dans la colonie. Le calcul des produits obtenus dans l’établissement nouveau, repose entièrement sur les données relatives aux forces et à la capacité des individus qui seront appelés à la former. Si vos calculs sont dressés dans la supposition d’une population composée de vigoureux portefaix, de laboureurs robustes et exercés, une armée d’indigens répondra mal à vos espérances.

Ce n’est pas tout encore; supposons qu’en effet il fût possible de séquestrer tout d’un coup du sein de la société, la masse entière des indigens, pour lui assigner une autre patrie : cette transplantation serait-elle exempte de reproche, aux yeux de la morale? N’est-il pas dans les vues de la Providence, que les pauvres vivent à côté des riches, soient disséminés, mêlés dans la population générale? Leur présence n’est-ellc pas utile à ceux qui ne partagent pas leur infortune? aux riches, pour éveiller la sympathie due au malheur; aux hommes de travail, pour exciter l’activité, conseiller l’économie? Ne serait-ce pas dispenser d’un devoir et priver d’une noble jouissance, ceux que la charité appelle à les secourir? Ames généreuses, vous nous comprendrez, si nous ajoutons : Briser les rapports du riche et du pauvre, n’est-ce pas rompre des liens de famille?

Enfin, cette opération une fois consommée, croit-on qu’elle sera définitive? Ne se formerat-il pas une nouvelle génération de pauvres, par le concours d’une partie des causes qui déjà ont donné naissance à la première? Faudra-t-il donc que la colonisation soit constamment persévérante, pour offrir sans relâche un débouché illimité aux fugitifs que la misère bannira de leurs anciennes demeures?

On le voit : dans tous les cas, la colonisation ne peut s’appliquer qu’à une très-faible portion d’indigens; et ce ne sera pas la portion la plus estimable. La colonisation sera moins un soulagement à la véritable pauvreté, qu’un moyen de répression pour les vicieuses habitudes qui conduisent à la misère, ou qui en prennent les apparences.

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