COLONIES AGRICOLES SOUS LE RAPPORT MORAL
Le succès d’une exploitation agricole demande, par la nature même des choses, la réunion de plusieurs conditions essentielles : 1° des capitaux sufïîsans ; 2° un sol fertile; 5° une localité qui soit à portée des communications; 4° une habileté convenable dans la direction des travaux; 5° un bon choix d’ouvriers.
C’est déjà un inconvénient grave pour ce genre d’institutions que la nécessité d’avoir, pour les fonder, la disposition d’un capital considérable; il sera plus considérable encore, s’il s’agit d’opérer un défrichement. Un emprunt a été, jusqu’à ce jour, le seul mode à l’aide duquel on Fait obtenu; il est téméraire de se le procurer par un emprunt , si les moyens de remboursement ne sont pas assurés. Dans le doute, la sagesse ne commande-t-elle pas de s’abstenir?
Maintenant, comment trouver, pour le théâtre de la colonie agricole, et un sol fertile, et une localité qui soit à portée des communications? comment trouver un territoire qui, remplissant ces deux conditions, attende cependant un défrichement, et n’ait pas été déjà exploité par l’industrie privée? La première des deux conditions sera satisfaite sans doute dans des régions nouvelles, dans les domaines de la Russie, en Amérique, en Afrique, mais précisément là où manque la seconde. La seconde est facilement satisfaite dans certaines parties de notre Europe; mais là où elle existe, les terrains fertiles ne restent pas abandonnés.
Supposons la quatrième condition remplie, et d’habiles agronomes à la tète de l’exploitation. Restera la cinquième, et ici quel légitime espoir peut-on nourrir? C’est ici la grande difficulté de la matière; c’est celle qui se reproduit dans toutes les questions relatives au travail des indigens : elle recevra une solution semblable.
Il ne faut compter, on le sait, [jour l’exploitation rurale, ni sur les vieillards, ni sur les incurables, ni sur les enfans en bas âge, en un mot, sur aucun indigent véritable. Il n’y a de travailleurs valides à employer ici que des mendians, c’est-à-dire des gens habitués à la fainéantise, au vagabondage, des gens maladroits, faibles, inertes, en les prenant dans les conditions les plus favorables.
Ne cherchons pas ailleurs l’obstacle qui a fait échouer les essais de colonies libres. Le témoignage des faits, d’accord avec la nature des choses, explique assez comment de tels cultivateurs, laissés à eux-mêmes n’ont pas su comprendre le
bienfait qui leur était offert ni en jouir. S’ils en étaient capables, ils n’auraient pas eu besoin d’y recourir.
Une colonie formée de ces élémens ne peut donc aspirer à rivaliser avec une exploitation rurale confiée à de bons travailleurs. La dépense sera plus forte , les produits seront plus faibles, le succès beaucoup plus difficile.
Les colonies agricoles considérées sous le rapport
moral.
Envisagées comme établissemens de bienfaisance, les colonies agricoles réunissent, à l’avantage de créer du travail [tour les indigens, celui de leur offrir et un séjour et un genre d’occupation également favorables à la santé et aux bonnes mœurs.
Mais cet avantage, d’abord, n’est point à la portée du plus grand nombre des indigens, de ceux qui sont infirmes, c’est-à-dire de ceux dont les misères sont les plus réelles, de ceux qui sont les plus dignes de pitié et d’estime.
Le bienfait pour certaines familles, ne seraitil pas acheté par de trop grandes privations? Faudra-t-il séparer de la famille, l’un de ses membres, ou déplacer une famille entière? démembrer la famille, c’est la priver de l’assistance mutuelle; déplacer une famille d’indigens, assistée 'a domicile, c’est la priver de plusieurs ressources naturelles et précieuses. Les chefs de la famille ont un état; seulement leurs gains sont insuffisans. Quelques parens, quelques amis les aident ; ils ont des protecteurs ; les enfans même commencent à se rendre utiles. En les transplantant, en leur faisant embrasser un nouveau genre de vie, on leur enlève à-la-fois toutes ces ressources, tous ces appuis. Leur détresse peut-être n’est que passagère ; peut-être ils ne manquent d’ouvrage que pendant une saison. pendant une crise industrielle. Les appeler dans les colonies agricoles, serait les traiter comme si leur situation devait être durable. L’indigent admis dans la colonie sera-t-il ensuite rendu à la société? Mais ses anciennes relations auront été rompues ; il sera considéré comme un étranger.
Le même avantage ne peut-il être obtenu par d’autres moyens, plus simples, plus surs et moins coûteux? Les indigens susceptibles d’être