‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 218 sur 450 · TROISIÈME PARTIE. LIVRE I. CHAP. VI · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. LIVRE I. CHAP. VI

ces nouvelles portions du globe, de nombreux essaims d’émigrans. On s’est disputé le théâtre de ces établissemens ; à peine naissans, ils ont été arrosés de sang européen. L’Espagne et le Portugal, entrés les premiers dans cette carrière, étaient bien éloignés alors de gémir d’un excès de population, ou d’une exagération d’entreprises industrielles. La Péninsule s’est affaiblie, au contraire, en versant sur ces terres lointaines une partie de ses habita ns, et en se privant des avantages d’une industrie productive. Lorsque la France fonda ses belles colonies du Canada, de l’Acadie, de Saint-Domingue, sa population, son industrie manufacturière étaient encore fort éloignées du développement qu’elles ont acquis aujourd’hui. La France n’a point déporté ses indigens; elle a préféré les nourrir.

Une émigration spéciale à l’Europe moderne est celle qui, depuis le xve siècle, a été produite par des causes religieuses. Les sectes dissidentes de l’Angleterre ont fondé les colonies les plus florissantes des États-Unis ; elles y ont cherché un asile contre les persécutions, un séjour où elles pussent jouir d’une liberté et d’une paix entières, dans l’exercice de leur culte. Les protestans de France se sont réfugiés tour-'a-tour dans le Nouveau-Monde et en Prusse. Les anabaptistes, les frères Moraves ont formé des établissemens en Amérique et dans les possessions de la Russie. Aujourd’hui encore, bien que les sectes religieuses n’aient plus à redouter, en Allemagne, les vexations d’aucun genre, elles aspirent quelquefois à se créer une patrie nouvelle où elles puissent respirer plus à l’aise, et où elles ne se trouvent plus en présence d’un culte dominant. Le gouvernement de Wurtemberg, quelle que^ soit la sage tolérance qu’il professe, et à raison même de cette tolérance, n’a pu, de nos jours, retenir de nombreuses familles d’émigrans qui fuient leur terre natale, uniquement parce que la profession de foi de Luther ne leur paraît pas être conservée dans toute sa pureté, et parce que la liturgie de l’église protestante a subi quelques changemens, depuis la confession d’Augsbourg.

Il est une autre cause moins connue, plus difficile à connaître, et qui, cependant, détermine un grand nombre d’émigrations volontaires ; elle ne se révèle aux regards de l’observateur que lorsqu’il entre en relation avec les émigrans, et qu’il visite les lieux par eux abandonnés. Cette cause, philosophique en quelque sorte, est dans une vague disposition d’inquiétude qui

agite certains esprits, qui leur inspire une singulière passion de changement. Ce n’est pas un besoin matériel; c’est un malaise moral, intérieur, indéfini. 11 faut aux individus qui en sont atteints, un autre ciel, d’autres objets, une autre vie. Cette maladie se montre spécialement chez les peuples où dominent les habitudes mélancoliques, rêveuses ; elle affecte souvent des personnes qui vivent dans l’aisance ; elle se combine souvent aussi avec l’exaltation religieuse. On remarque qu’elle se produit de préférence dans certaines localités , à certaines époques. Ainsi s’explique ce phénomène étonnant, lorsqu’on voit dans une contrée soumise au même souverain, aux mêmes lois, jouissant des mêmes avantages naturels, certaines localités tourmentées par un besoin habituel d’émigration, tandis qu’à côté, leshabitans placés dans des conditions semblables ne sont nullement tentés de suivre cet exemple ; ou lorsqu’on voit l’élan de l’émigration se manifester tout-à-coup, se calmer après quelques années, renaître ensuite, sans qu’aucun changement soit survenu dans les circonstances extérieures.

Quelquefois, en Allemagne, on voit des communes entières s’ébranler, émigrer en corps, leurs pasteurs en tête ; l’imitation entraîne les voisins, les amis, les parens. Les lettres des anciens émigrés annoncent souvent la bonne issue de leur entreprise; il en est même qui reviennent chercher ceux avec lesquels ils étaient en relation, et qui attendaient le résultat.

11 est une autre cause d’émigration volontaire, très-bien connue, mais dont l’action est tout individuelle. C’est, chez un grand nombre d’individus, un désir d’améliorer leur sort, qu’il ne faut point confondre avec les tourmens de l’indigence. Ce désir de faire fortune, vivement excité par le spectacle du luxe moderne, par la fièvre contagieuse des ambitions, par les souffrances de la vanité, s’exalte facilement par les séduisantes perspectives, et souvent aussi par les fallacieuses promesses qui sont offertes aux colons, dans des régions nouvelles. Les espérances se fondent sur quelques exemples de succès ; l’imagination se donne une libre carrière, en se transportant dans des contrées lointaines, en s’emparant d’un avenir inconnu. Les émigrans de cette classe appartiennent généralement aux conditions qui possèdent quelque instruction, et qui jouissent d’un certain degré d’aisance. Ils ont éprouvé des revers ; leurs prétentions ont été trompées; ils sont mécontens

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