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ÉLÉMENS DES ÉMIGRATIONS MODERNES

de leur situation ; souvent ils se sentent capables et presses d’agir sur un théâtre plus vaste, plus libre que celui où ils se trouvent placés au sein de leur patrie; souvent enfin, ils sont mus par un calcul naturel et légitime; leur émigration est une spéculation raisonnée , raisonnable. Ils vont former desétablissemens utiles, ou s’associer à ceux qui existent, dans des colonies qui prospèrent, et la métropole s’enrichira à son tour par leurs succès. La Hollande, l’Angleterre, ouvrent ainsi à leurs citoyens, de vastes et avantageuses carrières.

Le mode suivant lequel la propriété est possédée, transmise, distribuée, contribue à faire éclore, en certaines contrées, ce besoin d’une destinée nouvelle. Dans quelques états de l’Allemagne, une partie des propriétés est divisée en lots qui sont tour-à-tour attribués aux habitans à titre viager; mais, lorsque le nombre des habitans, en s’accroissant, vient à excéder sensiblement celui des lots, une portion d’entre eux reste sans espoir de participer à cet avantage. En d’autres lieux, les propriétés rurales susceptibles d’entrer dans la circulation, celles qui peuvent être acquises et possédées par d’autres que des nobles, se trouvent plus ou moins limitées. A mesure que la population se multiplie, les individus qui aspirent au titre de propriétaires, ont plus de difficultés à l’obtenir. Parmi les enfans de ceux qui jouissaient, qui possédaient, il s’en trouve plusieurs qui ne peuvent plus espérer la même condition. Ils se sentent humiliés de cette situation; ils se sont accoutumés dès le berceau à l’idée de la propriété ; ils ne peuvent renoncer facilement à cri partager les droits; ils éprouvent le besoin de retrouver, avec un établissement qui leur appartienne, les avantages dont jouissaient leurs pères; diverses colonies lointaines les leur promettent; ils éviteront par là de déchoir.

Des compagnies puissantes, comme celles qui ont traité avec le gouvernement anglais pour de vastes étendues de terres, dans le Canada et dans les colonies libres de la mer du Sud, facilitent

aux émigrans l’accomplisseut des vœux inspirés par ces diverses causes. Elles divisent le territoire des colonies nouvelles, en lots suffisans pour former un certain nombre de métairies; elles les offrent au prix le plus modéré ; souvent elles aident les colons, pour la construction des habitations, pour obtenir les bestiaux et instrumens. D’autres compagnies font l’office d’intermédiaires; elles offrent leurs services aux émigrans, pendant le voyage, à leurarrivée, pour leur procurer un établissement; quelquefois et trop souvent, les spéculateurs ne négligent rien pour flatter les espérances des émigrans, par les peintures les plus séduisantes de la nouvelle destinée qui les attend.

Élémens dont se composent les émigrations modernes.

C’est donc se faire une fausse idée des émigrations modernes, que de se les représenter comme composées de fugitifs dans la détresse, de familles qui ont en vain sollicité du travail, des secours [i].

Ce n’est pas sans doute qu’il ne se trouve aussi parmi les émigrans, et surtout parmi ceux qui cherchent à émigrer, des individus que la misère bannit de leur patrie. Mais le plus grand nombre est entraîné, par d’autres mobiles , à ce changement d’existence. La plupart étaient dans l’aisance ; quelques-uns possédaient des biens et les vendent pour s’expatrier; on en voit même parmi eux qui sont riches et qui emportent des sommes plus ou moins considérables [2].

11 y a plus : dans l’état présent des choses, l’émigration n’est possible, du moins pour les contrées où elle a le plus de cours, que pour les individus qui ont quelques ressources. Aussi, aux États-Unis, exige-t-on que les émigrans justifient de leurs moyens d’existence, pour une année au moins [3]. Les compagnies qui s’entre-

[1] Un poète aimable et sensible, ému au spectacle de ces troupes nombreuses d’émigrans , et les supposant poursuivis par l’infortune , a laissé exhaler dans de beaux vers la sympathie que lui inspirait cet exil doublement cruel. Mais les faits étudiés de près se présentent sous un autre aspect. (Voyez la citation rapportée dans l'Économie politique chrétienne, t. ni, p. 363 et suivantes.— [2] On trouva 50,000 francs en or sur l’un

des émigrans qui, en 1832, mourut au Havre, du choléra. Ce fait nous a été attesté, avec d’autres semblables, par M. le consul de Prusse au Havre, qui est chargé de prêter aux émigrans une intervention protectrice.

[3] TM. Uuehanan, agent du gouvernement anglais au Canada, évalue à 25 millions le capital apporté dans cette colonie, en 1834, par 50,933 immigrans venant d’Angleterre.

mettent pour ces transplantations, prescrivent les conditions nécessaires pour assurer les frais de voyage et de premier établissement. II ne suffît pas que les colons soient d’une santé robuste; on veut des sujets laborieux, industrieux; soit cultivateurs exercés, soit bons ouvriers de ces métiers qui, dans les colonies nouvelles, ont une haute utilité, comme ceux dont la pierre, le fer, le bois, sont la matière. Les érnigrans qui se hasardent à tenter ces immenses voyages, sans provisions suffisantes, loin d’y trouver une ressource, y subissent les plus affreuses calamités. Trop souvent des courtiers d’émigration, placés dans les ports de mer et dans les villes voisines des lieux de départ, tendent des pièges à de bonnes gens qui vivaient tranquilles au sein de leurs foyers, abusent de leur crédulité, les engagent à un déplacement téméraire, leur préparent de cruels mécomptes ; la sollicitude des gouvernemens de l’Europe a été appelée à réprimer ces intrigues. On a vu des milliers d’Irlandais, embarqués pour le nouveau monde, subir déjà en route les horreurs de la faim ; on a vu des troupes d’émigrans réduits à solliciter la charité publique, sur les rivages où ils croyaient goûter une existence fortunée.

Il y a, ainsi qu’on le voit, des émigrations organisées, qui ont un cours, en quelque sorte régulier, qui s’opèrent en familles, en troupes, sur un plan concerté. Il en est d’autres qui sont simplement individuelles. Les émigrations de l'Allemagne, de la Suisse, de l’Alsace, ont généralement la première forme. On rencontre ces bandes d’émigrans, voyageant en commun, suivant une route convenue; les érnigrans emmènent avec eux leurs femmes, leurs enfans;ils voyagent dans leurs chars qui leur servent aussi d’habitations, pendant la route, avec des provisions, des inslrumens, quelques effets. Il en passait au Havre jusqu’à 30,000, par an, dans les derniers temps; mais le principal courant de cette émigration s’est ensuite dirigé de préférence sur Brême, où elle a été exposée à moins de déceptions de la part des entremetteurs. Une

[1] Pour nous borner ici à un seul exemple, nous citerons une publication de l’office colonial de l’Australie , en date du 18, juillet 1831 :

« Les commissaires de l’émigration de la Nouvelle- « Galles du Sud et du van Diémen,

« Annoncent :

« Prix du passage : 10 livres sterling pour adultes, 8 « pour enfans. Gages ou salaires probables pour les tra-

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