AVANTAGES ET DANGERS DES SOCIÉTÉS DE PREVOYANCE
d’épargnes formées de simples dépôts [1], plusieurs avantages.
L’épargne, pour le membre de la société de prévoyance, n’est pas facultative , mais obligatoire; l’engagement est contracté librement, mais il lie pour l’avenir une fois qu’il est contracté. L’épargne n’est pas simplement momentanée; elle est persévérante, périodique, régulière ; son taux est déterminé. Le sociétaire qui négligerait de la continuer, perdrait la somme déjà mise en réserve. De la sorte , l’économie devient une nécessité, elle se transforme en habitude. Le sociétaire est appelé à la pratiquer, dès les années de la jeunesse ; d’année en année, il a un intérêt toujours plus marqué à lui être fidèle.
L’épargne confiée à la société de prévoyance ne peut en être retirée par le caprice, par l’inconstance, à l’occasion d’un plaisir ou de la dissipation. Elle reste invariablement destinée pour être appliquée aux circonstances fâcheuses en vue desquelles elle a été déposée; elle ne saurait être détournée de ce but. La veuve, l’orphelin n’ont point à craindre que le bienfait leur échappe; le secours est acquis au vieillard , au malade.
Si un malheur inopiné frappe le sociétaire, avant que ses épargnes aient pu former déjà une réserve un peu considérable; si l’accident qu’il éprouve, si la maladie dont il est atteint, entraînent des frais beaucoup supérieurs au montant de ses épargnes; si les intirmités l’accablent avant le temps, l’assistance ne lui est pas moins garantie telle que ses nécessités l’exigent; s'il est enlevé de bonne heure à son épouse, à ses enfans , elle n’est pas moins garantie à ceux qui lui survivent : c’est un véritable contrat d’assurance. Une année de cotisation lui sullit pour acquérir ces droits, et pour se mettre à l’abri de chances désastreuses. Il envisage l’avenir avec plus de sécurité ; il jette sur ceux qui l’entourent et qui vivent par lui un regard plus serein.
Il y a toujours quelque chose de bon dans un lien qui rapproche les hommes, qui confond leurs intérêts, qui les rend solidaires les uns pour les autres. La société de prévoyance est une confraternité : l’assistance mutuelle est un exercice de mutuelle bienveillance; elle joint aux com-
f1] Celles qui font l’objet du chapitre suivant.— [2] Histoire des pauvres, etc., lettre 40. — [3] Essai sur les
hinaisons de la prudence, le mérite d’une bonne action; car la portion d’épargnes qui ri’est pas recueillie par le sociétaire qui les a versées, profite à ses associés. Les conditions imposées pour l’application des secours sont un avertissement contre les désordres , un encouragement à observer une conduite honnête , une recommandation d’être fidèle à la tempérance. Pour recueillir les avantages de l’association , le sociétaire doit mériter l’estime de ceux qui la composent.
Cette heureuse nécessité élève son caractère; il goûte aussi une légitime fierté, en pensant qu’il doit à ses propres efforts la garantie qu’il a obtenue, qu’il n’est point exposé à invoquer la pitié d’autrui, et ce sentiment de l’indépendance redouble son courage, comme il développe ses facultés.
Dangers de ces mêmes institutions.
Si les sociétés d’assistance mutuelle ont leurs panégyristes , elles ont aussi leurs adversaires.
« Il est peu d’institutions humaines, dit Thomas ,r Ruggles à cette occasion, sur l’utilité des- « quelles il n’existe deux opinions contraires :
« c’est qu’il existe en effet du bien et du mal <( dans tous nos établissemens ; le bien a tou- « jours été le but qu’on s’est proposé en les « formant ; le mal procède du mauvais usage ou <t d’une fausse application que l’on en fait [2]. » Et déjà en effet on a pu remarquer qu’en Angleterre où les sociétés amicales ont pris naissance, et ont été considérées par la législature elle-même comme si dignes d’être protégées et recommandées, elles ont donné lieu à de nombreux abus. Sir Morton Eden leur reproche luimême plusieurs inconvéniens dont une partie se réfère au mode spécial de leur organisation, telle qu’elle existe en Angleterre ; dont d’autres touchent à la nature même de ces établissemens. «i Les sociétés amicales, dit-il [3], n’étant pas <c composées d’hommes exercés aux connaissan- « ces mathématiques, pèchent presque toutes «1 par le défaut de solidité. Leurs auteurs ne <( sont pas pourvus de données suffisantes pour
sociétés amicales, voyez le Recueil des établissemens d’humanité, t. xm, p.229. — État des pauvres, 1. 11, ch. 3.
SECONDE PARTIE. LIVRE II. C1IAP. IL
« estimer avec précision la valeur des cas évcn- « tuels qui dépendent des probabilités de vie et « de décès de leurs membres. » Il se plaint qu’un petit nombre seulement d’entre elles tiennent leurs comptes avec l’exactitude et la régularité désirables. «Comme ces associations, dit-il encore, <c se sont trouvées, à leur première origine génè- « râlement composées de gens jeunes et bien u portans ; comme alors leurs besoins étaient « presque nuis ; comme leur fonds s’accroissait u ainsi rapidement pendant les vingt ou trente <t premières années, elles ont été souvent trom- <t pées par ces aperçus ; elles n’ont demandé que <c de trop faibles rétributions pour les secours u promis aux malades et aux vieillards. Celte illu- <c sion, et le faux calcul qui en est résulté, ont « jeté dans l’embarras les finances d’un grand « nombre de sociétés amicales, particulièrement «i dans le nord de l’Angleterre ». Il cite, entre autres, une société dont les statuts, en quarantesix articles, en ont employé 16 ou 17 uniquement pour les détails du festin commun. « Il en est,
dit-il, qui tendent à encourager l’ivrognerie, u la profusion, les querelles, et à favoriser des te combinaisons coupables, relativement aucorntt merce, à la religion, à la politique [i]. » Il est d’usage en Angleterre de recevoir à la taverne les souscriptions pour ces sociétés, et d’y traiter leurs affaires. Thomas Ruggles, en rappelant cette circonstance, convient que les souscripteurs rentrent souvent ivres chez eux, à la suite de leur assemblée de mois ou de trimestre; quel’assemblée annuelle où ils dînent tous ensemble n’est que trop fréquemment une fête d’intempérance, et qu’on reproche à cette institution d’encourager l’ivrognerie. Il reconnaît encore qu’elle peut être employée à des desseins pervers, séditieux et turbulens; que cette funeste direction leur a été donnée surtout dans les villes de manufactures: u 11 n’y a pas à douter, dit-il , qu’il n’y ait eu u des exemples que, dans les assemblées, les ou- « vriers n’aient formé des complots contre les u maîtres; qu’ils ne soient convenus entre eux « de ne travailler qu’à un certain prix ; qu’il n’y « ait eu des toasts séditieux et tendant à la tra- « hison ; que le trouble et le désordre , enfin , •t peuvent avoir pris naissance dans le lieu même u de leur réunion » [2]. Les enquêtes faites par ordre du parlement d’Angleterre n’ont que trop
[1] Essai sur les Sociétés amicales , page 242. État des pauvres, tome ii , page 210.
[2] Histoire des pauvres , lettre 40.
confirme ces tristes résultats, du moins pour un certain nombre de sociétés amicales ; et quoiquela législature , éveillée par les tableauxquien étaient mis sous ses yeux, se soit successivement appliquée à chercher les remèdes, à prévenir de si funestes écarts, aujourd’hui encore, d’après un témoignage grave, celui des administrateurs des caisses d’épargnes de l’Angleterre qui, dépositaires des fonds de ces sociétés, sont si bien placés pour en connaître et en juger la marche, elles sembleraient être sujettes à plus d’inconvéniens qu’elles ne procurent d’avantages réels [3]. La société philanthropique de Paris, quia si bien étudié les opérations des sociétés de prévoyance de la capitale, et qui les a assistées de conseils si éclairés, a signalé également, après une expérience de plus de trente ans, le mécompte dont un grand nombre d’entre elles sont menacées. Elle voit arriver prochainement, la dissolution de toutes celles « qui ne pouvant servir « des pensions hors de proportion avec leurs res- « sources, n’ont point pris le parti de partager « entre leurs pensionnaires le revenu de leurs u fonds accumulés et placés pendant la première « année de leur existence. » Encore cette ressource ne lui paraît-elle pas très-efficace ; u en
effet, à mesure que les sociétaires avancent « simultanément en âge, le nombre des pen- « sionnaires devra augmenter , et la part reve- « nant à chacun d’eux sera tellement réduite, ic que le bienfait deviendra illusoire » [4].
Les événemens désastreux dontl’une des villes les plus industrielles et les plus florissantes du monde a été le théâtre en 1851 et 1854, ont trop bien prouvé aussi en France, comment des associations analogues peuvent dégénérer en coalition , même contre l’intention primitive de leurs auteurs; comment elles peuvent porter une funeste perturbation dans la détermination des salaires, et par là dans toutes les opérations du commerce; comment elles peuvent être entraînées à servir d’instrumens aux partis politiques; comment elles sont exposées à ouvrir l’accès aux passions , à favoriser la domination de quelques individus.
Une partie des inconvéniens et des dangers qu’on reproche à cette institution lui est commune avec les établissemens formés sur des combinaisons aléatoires, spécialement sur celles
[3] Voyez le rapport de M. A. Prévost sur les caisses d’épargnes d’Angleterre, présenté en 1834.
[4] Voyez le programme déjà cité.