DES SECOURS EXTRAORDINAIRES
Parmi les pauvres honteux dont la misère est réelle, il en est aussi qui ne sont pas exempts de torts. Quelquefois la même absence d’esprit de conduite qui a occasionné leur ruine, les domine encore dans l’infortune, et s’accroît même alors par l’abattement. Ces torts sont en partie excusables ; cependant, ne nous prêtons pas avec une complaisance aveugle à ce qui pourrait les entretenir, et en sachant compatir aux circonstances qui en sont la source, lâchons d’en obtenir la réforme.
Des secours extraordinaires nécessités par de grandes calamités publiques.
Le régime des secours à domicile, tel qu’il est établi pour les temps ordinaires, devient 'une protection insuffisante contre les malheurs qui naissent de certaines calamités plus ou moins générales, telles que la disette, les épidémies, les ravages de la guerre, les crises politiques ou commerciales qui paralysent l’activité de l’industrie. Mais, si le régime des secours à domicile est régulièrement organisé, il offre un cadre préparé d’avance, une première base, un type, pour le système de mesures que réclament ces grandes catastrophes. Il ne s’agit plus guère alors, que de développer l’action des instrumens déjà existons, d’étendre les mêmes opérations sur une plus grande sphère.
Cet avantage est d’autant plus précieux, que ce qui importe essentiellement dans les grandes calamités publiques, c’est de ne point être pris au dépourvu, de ne point agir au hasard, d’éviter la confusion et le désordre, d’opérer avec ensemble. Ces calamités surviennent comme une chose nouvelle; elles surprennent, elles troublent, elles accablent. Mais, si le système ordinaire des secours à domicile est déjà régulièrement organisé, il se prêtera de lui-même à recevoir l’extension convenable; il suppléera à l’expérience qui manque; il éclairera par l’analogie. Dans ces fatales occurrences , les malheurs réels sont doublés par l’effroi qui s’empare des esprits ; les craintes s’exagèrent; les obstacles se multiplient par l’efTct des impressions qui s’emparent de la multitude; c’est donc déjà un bien inappréciable, que de pouvoir calmer et rassurer l’opinion , parla présence d’une organisation dont on a déjà éprouvé les bienfaits. On trouve
un centre établi, et des personnes familiarisées avec le spectacle des maux et les besoins de l’infortune. 11 est nécessaire, il est facile de leur donner de nouveaux auxiliaires , dans la proportion exigée par les circonstances.
Du reste, chaque genre de calamités, suivant le caractère qui lui est propre, invoque un ordre de mesures extraordinaires et spéciales qui lui soit analogue : la disette, des approvisionnemens et des distributions de substances alimentaires; les épidémies, des précautions de salubrité , des règles d’hygiène , des dispositions pour assurer le traitement des malades; les ravages de la guerre , des dispensations qui embrassent quelquefois tous les besoins d’une population dépouillée, affamée, errante et sans asile; les crises industrielles , des combinaisons propres à créer un nouvel emploi pour les bras oisifs. Mais, dans tous les cas, le service ordinaire des secours à domicile servira de base à ce nouvel ordre de mesures.
Indépendamment des calamités partielles que les guerres, les révolutions, les oscillations du commerce, ont fait éprouver successivement, depuis un demi-siècle , à diverses contrées, deux grandes calamités générales ont affligé l'Europe depuis le commencement du siècle actuel : la grande disette de 1817 et 1818; l’invasion du choléra asiatique, depuis 1830. L’une et l’autre ont donné un sublime essor à la charité individuelle et collective; l’une et l’autre ont fait éclater aussi la puissance de la bienfaisance publique; l’une et l’autre ont fait apprécier le mérite d’un bon régime de secours à domicile, pour lutter contre ces terribles épreuves. Il y a même cela de remarquable, que la première a fait naître ce régime dans des pays où il était encore inconnu , l’a fait perfectionner dans d’autres. En général , l’histoire nous enseigne que les calamités semblables, éveillant le génie de la bienfaisance, sont devenues des époques de fondation pour les grands établisscmens d’humanité.
La science médicale n’est point encore parvenue à découvrir la cause du choléra, à en déterminer le traitement, à résoudre même le problème du caractère contagieux de cette maladie. Les hommes de l’art sont à cet égard à-peu-près dans les mêmes incertitudes qu’au premier jour. Mais une chose est restée certaine : c’est que les ravages du choléra ont été beaucoup moins funestes, partout où un bon régime de secours a été institué par la bienfaisance publique. Les esprits ont été rassurés; les souffrances des ma-
Indes ont clé adoucies; les consolations ont abondé , à défaut de remèdes ; les convalesccns se sont plus facilement rétablis ; la destinée des veuves et des orphelins a été moins malheureuse. Ce système de secours a permis aussi de dresser des relevés statistiques exacts qui deviendront sans doute féconds en instructions pour l’avenir. L’image de ces temps de deuil peut-elle se retracer à notre souvenir, sans que nous donnions cours au sentiment profond dont sont remplis les cœurs des amis de l’humanité, sans que nous acquittions une juste dette de reconnaissance envers tant de dévoùmcns héroïques , qui , avec une admirable émulation , sont venus soulager de si immenses douleurs? On dirait que la Providence permet ces épouvantables fléaux, pour en faire jaillir des avertissemens salutaires, et pour préparer un triomphe aux plus louchantes vertus!
ARTICLE VIII
De la réhabilitation des indigens.
Ici se présente un ordre de vues qui sollicite toute l’attention des amis de l’humanité.
L’indigence est comme les maladies, curable ou incurable.
Dans le premier cas, il ne suffit pas de lui appliquer un palliatif; il faut lui apporter un vrai remède.
C’est une bienfaisance mal entendue, que de se borner à soulager momentanément celui qui souffre, si l’on ne s’efforce de le guérir.
Que fait-on, en effet, par là ? on prolonge la durée de ses maux; on ne lui rend par le courage et l’espérance qui sont pour lui le premier des biens ; on l’habitue à vivre avec l’aide d’autrui, à se reposer sur cet appui ; on convertit en habitude, ce qui ne devait être qu’une épreuve passagère. L’indigent alors reste dans l’abîme, il y végète, il languit; si l’on n’y prend garde, il finira par se dégrader, il perdra le reste de ses forces.
Au contraire, réhabilitez le pauvre qui peut encore être guéri! réhabi litez-le pleinement ! qu’il remonte au rang d’où il était déchu. Il reprendra le sentiment de sa dignité personnelle, et avec lui, une vie nouvelle. Le souvenir des maux qu’il a endurés deviendra pour lui une expérience instructive, éveillera désormais sa pré-
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voyance. Ee voilà qui se relève, il vil, il marche; une perspective sereine s’ouvre désormais devant lui; il est satisfait de lui-même, autant que reconnaissant pour ses bienfaiteurs ; il reprend son rang dans la société; il renoue ses relations ; il icdouble d efforts et jouit de cette heureuse convalescence.
Mais comment opérer cette réhabilitation salutaire, cette résurrection du misérable?
On l’obtiendra par un secours complet, par un secours qui s’applique à la cause même de la misère, pour la détruire.
Un secours qui n’a pour effet que de calmer la nécessité du moment, n’est pas encore un remède. Remontez plus avant; cherchez ce qui manque à l’indigent pour pouvoir user de toutes ses ressources, ou s’en créer de nouvelles; rendez-lui les moyens de se sauver lui-même.
Peut-être le remède, pour être salutaire, devra-t-il être énergique : il faudra, je le veux, doubler, tripler la valeur de l’assistance , plus encore. Vous vous effrayez de ce sacrifice ! mais il n’est qu’apparent; dans la réalité, c’est une économie. Vous auriez dépensé dix fois plus, en rendant durable, perpétuelle, l’infirmité que vous venez de guérir.
Il faudra, peut-être, réparer un désastre, combler une perte, satisfaire à un créancier, racheter un métier, que sais-je? Procurer un meilleur logement, un mobilier, des vêtemens convenables, faire disparaître toutes les traces de la détresse, qu’importe? La régénération réelle d’un misérable n’est jamais payée trop cher.
D’ailleurs, le pauvre une fois réhabilité, ayant recouvré une existence indépendante, non-seulement n’est plus à la charge du public, mais peut rembourser à la caisse des secours, le montant de ce qu’il a reçu. Nous avons eu occasion de citer des institutions de bienfaisance qui, comme celles du Wurtemberg, obtiennent cet heureux résultat. Elles ne considèrent les secours que comme une avance ; elles veulent que le pauvre assisté se considère lui-même comme un débiteur. Ainsi elles l’excitent bien plus puissamment; elles peuvent aussi fournir une assistance bien plus étendue. Pensée louable, qui mériterait d’être mieux connue et plus imitée!
Vous répartissez symétriquement, régulièrement, des milliers de pains, à des milliers de ménages ; c’est fort bien ; vous aurez des comptes bien clairs, un service très-régulier; mais vos distributions ranimeront-elles une seule de ces existences prêtes à s’éteindre? N’iront-elles pas,