TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CIIAP. I
nuait d’habiter au milieu des siens, entouré de leur respect, les guidant de ses conseils.
Dans la famille étaient compris les esclaves ; le père de famille était tenu de les soigner dans la maladie et dans la vieillesse, comme de les nourrir en santé. L’esclave aussi était reçu et traité dans l’infirmerie domestique, dans le valétudinaire. L’esclavage n’était pas un moyen de se défaire des pauvres ; il mettait à la charge du maître l’entretien du serviteur. Il y avait sans doute des maîtres indifférons; il y en avait quelquefois de barbares; mais l’institution par elle-même transformait en une obligation privée, les soins qui sont aujourd’hui pour nous l’objet de l’hospitalité publique. Les contrées de l’Asie où l’esclavage subsiste encore, les états à esclaves de l’Amérique du Nord, nous montrent encore l’exemple de cette condition de l’esclave qui , ne s’appartenant pas à lui-même , devient la chose de son maître, et qui trouve ainsi une sorte de protection dans la dépendance. Si quelquefois un indigent aliénait sa liberté, c’était précisément qu’en retour de cette abdication, il obtenait un appui, un refuge.
L’esclave qui , dans sa maladie , avait été abandonné de son maître, était, chez les Romains, rendu à la liberté [i].
Si l’île d’Ësculape, sur le Tibre, fut trop souvent témoin du cruel abandon auquel étaient livrés des esclaves vieux et infirmes, n’oublions pas que ce crime appartient à une époque, à une ville où régnait la plus extrême corruption des mœurs, où l’on se jouait de la vie humaine, et gardons-nous d’en tirer des inductions générales. Le législateur, au reste, réprima cette barbarie.
Si, à Sparte, les ilotes infirmes étaient abandonnés à leurs maux , cette atrocité , digne d’une législation farouche, a encouru le blâme de l’antiquité elle-même , et a été renfermée dans l’enceinte d’une république où la tyrannie d’une caste privilégiée se décorait du titre de liberté.
L’esclavage est déjà assez odieux par luimême, pour qu’il soit inutile de l’accuser de maux qui n’en sont pas la conséquence naturelle.
L’infanticide, autorisé chez quelques nations
anciennes, n’était qu’une exception; il ne tenait pas compte de la pauvreté ou de la richesse, mais seulement de la force ou de la débilité du nouveau-né; il pouvait empêcher qu’un petit nombre de personnes invalides devinssent un fardeau pour la famille; mais non qu’il y eût des malades, des vieillards à soigner. En vain nos lois autoriseraient-elles aujourd’hui cette barbarie; elles ne réduiraient pas sensiblement la population de nos hôpitaux et de nos hospices [2].
Le besoin de ces asiles publics a commencé à se faire sentir au milieu des grandes cités, lorsque le travail est devenu libre ; lorsque l’ouvrier a dû, chaque jour, gagner la subsistance par son salaire ; lorsqu’il a quitté le foyer paternel , pour l’atelier; lorsque les prolétaires, par le fait même de leur indépendance , ont dû pourvoir à leur propre destinée, et se sont trouvés exposés aux vicissitudes des événemens, comme aux suites de leurs propres fautes. Les hôpitaux et les hospices sont devenus nécessaires par l’effet de l’émancipation de l’industrie, de l’essor qu’elle a pris, des conditions qu’elle a adoptées. Ils sont devenus une conséquence des mœurs et de la civilisation moderne.
Les bienfaits du christianisme ne seront pas moins dignes de notre admiration et de notre reconnaissance, parce qu’ils auront pourvu, par des secours nouveaux, à des besoins nouveaux eux-mêmes, parce qu’ils auront imprimé à la pitié un caractère plus élevé , prêté aux secours une plus haute perfection.
On retrouve chez les anciens , indépendamment des infirmeries domestiques , instituées pour la famille, quelques établissemens qui n’étaient pas sans analogie avec les asiles ouverts par la bienfaisance. Les Crétois entretenaient des salles publiques, pour loger et nourrir les étrangers. Chez les Grecs, et particulièrement à Athènes, les habitans fortunés recueillaient dans leurs maisons quelques indigens et les y faisaient traiter, pendant leurs maladies. Il y avait dans les villes de la Grèce des espèces d’hôtelleries, des xènodochies , ouvertes aux étrangers qui n’avaient pas avec quelque citoyen des relations établies. Des proxênes y pourvoyaient à leurs besoins ; le logement et les vivres leur
[1] Suét., fr . Claudii. « si les anciens n’avaient point d’hôpitaux, c’est qu’ils
[2] Ce n est donc pas être juste envers les nations de « avaient, pour se défaire des infortunés, deux moyens : l’antiquité, que de dire avec un écrivain célèbre : « Que « l’infanticide et l’esclavaqe. »