‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 305 sur 450 · DÉVELOPPEMENT GÉNÉRAL EN EUROPE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT GÉNÉRAL EN EUROPE

leur administration. En France, chaque fois que par l’efTet des controverses engagées sur les rna-

nos étals généraux se rassemblent, ils en expriment leurs doléances; ils demandent une réformalion; et cette réformation, d’après leurs vœux, est prescrite parles ordonnances de nos rois. Un édit, donné à Fontainebleau le 19 décembre 1545, révèle, entre autres, toute l’étendue du mal auquel il veut apporter remède [i]. Pendant plus d’un siècle, les actes de l’autorité royale ne cessent de dénoncer les abus, d’en prescrire la réforme, et d’attester l’inutilité de ces recommandations.

La révolution religieuse dont fut témoin la seconde moitié du xvie siècle, opéra, dans les contrées où triompha la réforme, une nouvelle vicissitude dans la destinée des établissemens hospitaliers. Ceux de ces asiles qui se trouvaient annexés aux évêchés, chapitres , monastères et confréries, subirent le sort des fondations ecclésiastiques et les cfTels de la sécularisation. Lorsqu’ils furent conservés à leur destination, ils se trouvèrent soumis à une nouvelle forme d’administration. Mais en beaucoup de lieux, comme en Angleterre, ils furent remplacés par des secours à domicile, et à leur dotation furent substituées des taxes publiques et spéciales.

Nouveau développement des institutions hospi -

talièresl, pendant les trois derniers siècles.

Développement général en Europe.

Cependant, le catholicisme se régénérait, en luttant contre la réforme. Le concile de Trente s’efforçait de restaurer la discipline ecclésiastique; il recommandait les asiles hospital iers , noble dépôt confié à la protection du sacerdoce. L’esprit du christianisme primitif se ranimait

[î] « Comme nous avons été avertis du grand désor- « dre qui de présent et aux maladreries et léproseries « qui ont été fondées d’ancienneté en notre royaume,

« tant par nos prédécesseurs rois, ducs , etc., et autres « seigneurs, que par plusieurs autres bons dévots et fi- « dèles chrétiens, villes, chapitres et communautés,

« dont les fondations ont été interverties, les titres et « chartes perdues ou dérobées par les administrateurs

tières religieuses, et la charité se rallumait au foyer de la foi.

Ce lut vers cette époque et sous cette inspiration , que prit naissance l’ordre hospitalier des frères de Saint-Jean-de-Dieu , le plus célèbre et le plus étendu de ceux qui ont embrassé cette généreuse mission. Connus eti Italie sous ce titre de F rate-ben- Fr atelli , ils comptèrent, dans le seul généralat de Rome, 155 couvens ou hôpitaux , renfermant 7210 lits, et soignant par an 150,000 malades; dans le généralat d’Espagne, ils comptèrent 158 couvens ou hôpitaux, contenant 4140 lits et soignant par an 47,000 malades. Ils ne rendirent pas moins de services à l’Allemagne, où ils furent connus sous le nom de Barmherzige Brader, et en France où ils prirent celui de Frère de la charité. Les frères de Saint-Jean-de-Dieu s’étaient, dès 1572, établis à Rome, dans cette même île du Tibre où les prêtres d’EscuIape , jadis , recevaient et traitaient les malades. L’ordre des serviteurs des malades, fondé en 1584, par saint Camille de Lellis, étendit ses soins charitables aux malades à domicile. L’ordre hospitalier des Obregons , fondé à Madrid , se chargea aussi de soigner les malades à leur demeure, se répandit en Espagne, en Portugal, en Flandre, et jusque dans les Indes- Orientales.

Par les exemples et les prédications de saint Vincent de Paule, les établissemens hospitaliers de la France reprirent une vie toute nouvelle. En 1024, les sœurs de la charité, sous la conduite de la mère Françoise delà Croix, peuplent les hôpitaux , y soulagent et y consolent la souffrance, en même temps qu’elles ouvrent des écoles pour les enfans , qu’elles visitent les pauvres cl distribuent les aumônes. Animées d’une noble émulation , les dames de Saint-Thomas de Villeneuve, de l’ordre de Saint-Augustin, se dévouent au service des malades; d’autres congrégations de femmes viennent tour-'a tour, en 1059, embrasser ce bienfaisant ministère.

I)e nombreux asiles se forment, sous la même

« et gouverneurs desdites maladreries. . . . qui. . . .

<( chassent etestranglentles pauvres malades et lépreux,

« et leur font tel et si mauvais traitement, qu’ils sont con- « iraintsd abandonner le lieu, et se rendre mendians « par les villes et villages, font plusieurs autres aliéna- « lions des revenus, biens et héritages desdites mala- « dreries, les baillant à leurs enfans, parens ou amis.

« et autres infinis abus. » Préambule de l’édit de 1545.

influence, avec des affectations spéciales. Paris seul voit naître, en 1023 , l’hôpital de la Miséricorde, au faubourg Saint-Marcel; en 1037, l’hospice des Incurables; en 1030, celui des Convalcsccns; en 1 670, celui des Enfans-Trouvés; et, a ses portes , en 1643, celui de Charcnlon.

Ces influences passent même dans le Nouveau-Monde, comme pour y réparer les violences de la conquête. L’ordre hospitalier de Saint- Ilippolyte de la Charité chrétienne, les avait portées dès 1383 au Mexique. Celui des Bethlémites , composé de personnes des deux sexes, dont au milieu du xvne siècle le siège est fixé à Guatimala, les répand dans toutes les Indes- Occidentales. Les hospitalières de Saint-Joseph ou de la Trinité s’associent, en 1642, aux missions pour le Canada.

D’un autre coté, à l’époque dont nous parlons,

l’administration civile, longtemps paralysée par

les institutions féodales, commençait à se dé-

ployer en Europe. Puissance centrale, active, régulatrice et féconde, elle étendait sur les établissemcns hospitaliers une tutelle de protection et de surveillance. La sécularisation de ces établissemens fut à-peu-près complète, dans les pays protestans et en Angleterre ; elle s’effectua en partie, dans les pays catholiques. Les gouvernemens y reconnurent un grand intérêt d’utilité publique; ils en fixèrent le régime , ils les soumirent à un contrôle.

Alors, au système des asiles multipliés en grand nombre, mais construits dans de petites dimensions, qui avait subsisté jusqu’alors dans presque toute l’Europe, succéda celui des établissemens monumentaux, dont le service offrait plus de simplicité, d’économie, se prêtait mieux à la surveillance. Les gouvernemens se complurentà créer ces vastes édifices qui témoignaient de leur libéralité et de leur prévoyance, et qui, soulageant la misère, devenaient l’ornement et l’orgueil des cités. Le génie de l’architecture s’empressa de répondre à leur appel, cl se félicita de voir s’ouvrir pour lui une nouvelle carrière de gloire. Rome, où le gouvernement civil s’unissait à la suprématie religieuse, Rome, cacapitale des beaux-arts, donna le signal. Aux ordres de Sixte v, d’innocent xn, de Clément xi, et sous la direction du chevalier Fontana, s'élevaient, sur les bords du Tibre, l’hospice du Pont Sixte [i] cl le magnifique hospice apostolique de

[f] Aujourd’hui appelé de Centi preti.

FIV RE III. CIIAP. I.

•Saint-Michel à llipa, complété depuis par Pic vr. A Naples, en 1322, l’hôpital de la Real Santa Casci y (onde par Anne Longo, s’ouvre pour recevoir plus de 1000 malades; en 1636, l’hospice oc Saint-Janvier, naît d un voeu de la cité après la peste de cette époque. Gênes, république, consti uit aussi, sous la forme de palais majestueux, et son hôpital des incurables, et son Alberto de’ poveri.

En E rance, au xvnesiècle, le génie de Louisxiv, imprimant une action plus puissante et plus uniforme à l’administration civile, vient s’associer au mouvemeiit du zèle que la voix de saint Vincent de Paule avait excité dans toutes les classes de la société, dans la magistrature, et fait pénétrer à la cour elle-même. Les mesures d’une police prévoyante se combinent avec les tributs de la charité. Les établissemens hospitaliers, autres que les asiles destinés au traitement des malades, sont centralisés dans les hospices généraux créés par les édits d’avril 1636 et 1662. Le roi fait don de la Salpétrière, de Bicêlre. L’un des anciens palais de nos princes est consacré à recueillir jusqu’à 10,000 indigens.

Les soins que donnaient, vers la même époque, les autres gouvernemens européens à l’extinction de la mendicité, dans l’intérêt de l’ordre public, déterminèrent dans les divers états un développement plus étendu du système hospitalier en faveur des diverses classes d’indigens, autres que les malades. Le magnifique Albergo de’ poveri , commencé en 1730, à Naples, par ordre de Charles ni, fut destiné à servir d’asile royal aux pauvres du royaume entier [2]. Philippe 11, en Espagne, conçut un plan pour l’organisation d’un certain nombre d’hospices, pour une destination analogue. L’hospice général de Madrid fut une institution royale. La plupartdes provinces ouvrirent, en Espagne, des refuges pour les vieillards, les incurables et les enfans; on les désignait généralement sous le titre d’ùospices de la miséricorde. A Londres, l’hôpital de Saint-Barthélemy a été rétabli en 1339 par Henri vm, et relevé en 1729 par des souscriptions; l’hôpital de Guy a pris naissance en 1721; celui de Saint-Georges, en 1734; celui de Londres , en 1740; celui de Middlesex, en 1743. A Vienne, l’institut des dames Sainte-Elisabeth s’est établi en 1710. A Munich, l 'Hôpital de la Fille surl’Angera été ouvert en 1742. L’hospice

[2] On lit sur le portique l'inscription suivante : Régi um tôt tus regni pattpertim hospitium.

DÉVÉLOI'PEMENT GÉNÉRAL EN EUROPE.

Pacheco, à Bruxelles, a été fondé, en 1715, par la veuve d’un général. Copenhague, dès 1660, avait son hôpital Saint-Esprit pour les incurables. Stockholm possédait, vers le même temps, son lazaret royal. La plupart des gouvernemens de l’Allemagne cherchaient à réunir les fondations, à régulariser leur emploi.

Sur tous les points de l’Europe, l’ami de l’humanité contemplait avec respect les monumens consacrés par l’hospitalité envers l’infortune. D’abondantes fondations y avaient été attachées par la libérale piété des fidèles; de vastes édifices avaient été construits; mais on s’était peu occupé encore du régime intérieur de ces élablissemcns. L’amélioration de ce régime a été l’œuvre principale*dc la fin du xvmc siècle et du commencement du xixe. Plusieurs causes ont concouru à la provoquer, à l’accomplir.

. Un simple particulier , le vénérable Howard , a fait, le premier, de l’exploration des établissemens hospitaliers , un sujet d’étude, et s’est appliqué à en tirer un ensemble d’observations comparées. Le premier voyage qu’il entreprit avait eu pour but spécial la visite des prisons. A ce spectacle, il sentit se développer dans son âme la sympathie la plus étendue pour toutes les misères qui affligent l’humanité. II voulut examiner par scs propres yeux les soulagemens qui leur étaient apportés dans les asiles publics, rechercher les exemples du bien , les erreurs et les abus qui en dénaturent l’effet, éclairer l’administration, éveiller l’opinion publique, associer à ses propres sentimens tous les cœurs généreux. Le voilà qui part, seul, tenant de son zèle la mission qu’il va remplir. De 1774 à 1789, il parcourt l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la Hollande, la France, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Russie, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, le Levant lui-même, et jusqu’à la Turquie. Il pénètre dans tous les refuges des infortunes humaines; il les explore, les décrit; il interroge toutes les souffrances; il apprécie les remèdes; il observe la disposition des lieux, la discipline, les alimens, les vêtemens ; aucun détail ne lui échappe; il note les avantages, les imperfections; plusieurs fois, on le voit revenir aux mêmes lieux, pour vérifier, compléter ses observations; plusieurs fois, comme à Florence, à Saint-Pétersbourg, il trouve en revenant accomplies les améliorations dont il avait exprimé le vœu. Après dix voyages, loin d’être satisfait, il repart avec une ardeur nouvelle ; il réparait en Russie , il se dirige vers l’O-

rient; il arrive à Cherson. Une maladie terrible ravageait cette ville; Howard veut concourir à en arrêter les ravages ; il y succombe le 20 janvier 1790. Un monument est érigé sur sa tombe, aux rives du Pont-Euxin. Noble et touchante immolation ! Par ces laborieuses études dont il a été le martyr, Howard a fondé l’alliance nouvelle de la charité et de la science : la science a rendu à la charité d’utiles directions, en échange des faits qu’elle lui a empruntés.

Les diverses branches des sciences médicales et des sciences économiquess’empressèrent, dans la moitié du siècle dernier, d’apporter leur tribut au régime des établissemens hospitaliers ; on s’occupa de déterminer la mortalité dans les différentes classes d’infortunés auxquels ils servaient de séjour, les dépenses auxquelles donnaient lieu le traitement des malades, l’entretien des indigens admis. Les descriptions de plusieurs de ces asiles, livrées à la publicité, présentèrent des modèles, ou suggérèrent des critiques; elles commencèrent à fournir les premiers linéamens d’une expérience comparée. Des voix s’élevèrent qui, pour la première fois, révoquèrent en doute l’utilité de ces asiles publics, érigés maintenant à tant de frais ; ils furent accusés d’aggraver les maux qu’ils avaient été chargés d’adoucir. En France,

1 abbé de Ilecalde [i] , en traçant une esquisse de l’histoire des hôpitaux, appelait avec énergie la réformation de leurs abus. Les auteurs de 1 encyclopédie , à leur tour, attaquèrent dans ses bases le système hospitalier, et virent presque un fléau dans ce qui était réputé comme un bienfait. En méconnaissantdes services précieux ; on signalait cependant des inconvéniens réels ; les discussions faisaient jaillir une lumière inconnue, et cette lumière venait éclairer la pratique. D’autres, comme Chamousset, proposaient des plans nouveaux. Les corps savans, les sociétés académiques, dirigeaient sur ces grands intérêts de l’humanité , l’émulation des écrivains et leurs propres recherches. L’enseignement de la clinique , en préparant d importans progrès à I art de guérir, a aussi appelé sur le traitement des malades dans les hôpitaux une attention plus sérieuse et plus éclairée. Des médecins habiles et zélés, amis du bien, ont continué, sur les traces d’ Howard, les pérégrinations destinées à explorer dans les divers états de l’Europe, les établissemens hospitaliers. La guerre, clle-

M Traité sur les abus qui existent dans les hôpitaux. Paris, 1780.

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