TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CIIAI>. II
impossible, qu’il est généralement beaucoup plus facile qu’on ne serait porté aie supposer [1]. Nos paroles sont trop faibles sans doute pour retracer le tableau de ces prodiges moraux, inconnus au monde ; mais nous devons du moins leur rendre ici un témoignage consciencieux, d’après des faits que nous avons constatés avec une étude attentive.
Ce succès exige, il est vrai, des qualités et des dispositions peu communes, un rare dévoùment, une vive sympathie pour le malheur, une longue expérience, beaucoup d’habileté et surtout de sagesse. Les administrations, ecclésiastique et civile, en se concertant pour la désignation de cet ordre de fonctionnaires, ne peuvent donc trop se pénétrer du véritable but d’un semblable ministère, et de la nécessité de faire des choix qui puissent y répondre. Pourquoi ne s’ouvrirait-il pas une pépinière de sujets spécialement formés pour cette destination, et munis d’avance d’instructions qui leur éviteraient un long et pénible apprentissage?
Les malades dont l’esprit n’est pas entièrement et constamment absorbé ou abattu par la souffrance, éprouvent dans les hôpitaux un profond ennui. Pendant les intervalles où leur esprit est à-Ia-fois libre et inoccupé, il ne se présente à eux que des idées tristes, ils sont assiégés par les regrets, les craintes; une distraction douce est alors pour eux un véritable bienfait. Des entretiens, des lectures conformes aux besoins de leur situation la leur apporteront [2].
Le séjour des malades dans les hôpitaux servirait ainsi puissamment à favoriser l’amélioration des mœurs populaires. Pour une foule d’individus dont l’existence est absorbée par des travaux manuels, le temps de la maladie, le séjour à l’hôpital, est un intervalle de repos, favorable à la réflexion, aux pensées sérieuses, et pendant lequel les facultés de l’âme peuvent recevoir un éveil, obtenir un exercice dont elles n’eussent pas joui dans l’état de santé.
Quelquefois, en visitant les hôpitaux, vous
[i] S’il était permis à l’auteur de soulever ici le voile que l’amitié lui commande de respecter, il citerait entre autres l’exemple d’un ecclésiastique fort distingué par ses connaissances, ses talens, comme par son caractère, qui a embrassé cet emploi par prédilection, y a passé une partie de sa vie, s’y dévouant sans réserve, et abandonnant à l’hôpital son patrimoine personnel. Il l’a vu heureux dans cet asile, chéri , béni des malades, et sur-
apercevez, assiso près du chevet du lit d’un malade, une personne dont l’extérieur, sous une modeste simplicité, trahit une condition aisée et les habitudes du monde. A-t-elle quelque relation antérieure et directe avec la victime de la souffrance? Non; c’est une dame charitable qui, par un dévoùment habituel chez elle, ignoré des autres, vient en secret remplir un pieux ministère. Elle s’entretient avec le malade, lui donne des témoignages d’intérêt, le questionne avec égard et réserve sur ses maux, sa famille, ses besoins; le distrait des tristes préoccupations dont il est obsédé. Messagère de la bonté, confidente de la douleur, elle se fait d’autant mieux entendre, que tout est spontané dans le ministère qu’elle remplit. Le regard du malade s’attache sur elle, en devient plus serein et plus calme. Ces entretiens se renouvellent : ce n’est point ici une prédication officielle, une œuvre de prosélytisme : c’est un doux patronage, c’est un encouragement offert par la bienveillance. La lecture est proposée au malade, comme un moyen de soulager le poids de ses misères; elle est essayée. Peut-être le malade est hors d’état de lire lui-même ; vous voyez avec attendrissement sa consolatrice tenir le livre à la main, et lire à voix basse. Vous êtes étonné de l’attention que le malade lui prêle. A-t-il jamais recueilli une semblable instruction, par un semblable canal? Il attendra demain avec impatience le retour de cet ange dont le nom lui est inconnu, dont la présence est pour lui un bienfait ; il peut y compter; car elle-même est pressée du besoin d’achever son ouvrage. Si le malade peut lire, elle lui apporte et lui prête quelque ouvrage à sa portée, et dont le contenu répond aux besoins de sa situation. S’il a quelque intérêt essentiel au dehors, s’il a une famille inquiète, malheureuse, de nouveaux services lui seront rendus par une charité inépuisable; si, en sortant de l’hôpital, il a besoin lui-même encore de quelque appui, il se trouve placé sous la protection d’une nouvelle providence.
Ainsi se continuera, même au sein des établis-
tout des malades militaires , sans exception. L’hôpital confié à ses soins semblait mie grande école d’éducation morale, renouvelée sans cesse, et la santé des malades elle-même y gagnait beaucoup.
[2] Dans le système des petites salles, en réunissant les malades qui se conviennent et dont la position est analogue, il sera plus facile de leur faire goôter des distractions utiles; elles pourront leur être communes.