‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 342 sur 450 · TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CIIAI*. IV · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CIIAI*. IV

Des cas de ce genre se présentent particulièrement dans les grandes villes.

Il laut donc alors chercher un refuge pour l’infortuné qui est hors d’état de se soigner luimême.

Mais n’y a-t-il donc pour lui d’autre refuge que l’hospice? En Suisse et dans d’autres contrées, on met les indigens invalides en pension chez des particuliers, à la campagne. Ils retrouvent ainsi, en quelque sorte, une autre famille adoptive, et auprès d’elle ils recueillent une portion des avantages qu’ils eussent goûtés au milieu des leurs. Le séjour de la campagne est favorable à leur santé ; l’aspect des champs, le mouvement des exploitations rurales les distrait, combat les sombres dispositions dont ils sont dominés; il leur offre des moyens plus variés de se rendre utiles. Cette combinaison d’ailleurs est beaucoup moins coûteuse; le prix de pension ainsi payé est ordinairement fort au-dessous de la dépense d’un individu entretenu à l’hospice.

Un semblable mode de placement nous paraît à tous égards préférable. Mais il n’est pas également facile dans toutes les contrées; son succès est subordonné aux mœurs et aux habitudes locales. Pour se charger de recueillir et de soigner un vieillard décrépit, un indigent accablé d’infirmités, il faut un grand fonds de bienveillance, une disposition bien prononcée de sympathie envers le malheur, et cette condition ne se trouve pas toujours chez les habitans des campagnes, particulièrement aux environs des grandes villes. Si la personnequiconsentàaccorder l’hospitalité est décidée par d’autres motifs, si un sordide intérêt lui fait seul surmonter ses répugnances , malheur à l’infortuné qui sera confié à un semblable patron ! Dans une portion de la Suisse elle-même, on s’afflige de voir que les cultivateurs , en acceptant ce fardeau, ont trop souvent en vue la subvention pécuniaire qui y est attachée : ils laissent sentir à leurs hôtes qu’ils ont fait un marché, plutôt que rendu un service. De la sorte, les vieillards et les infirmes, adjugés, comme les enfans, au rabais par des enchères publiques , vont échoir , non pas 'a celui qui serait le plus capable de lesbien soigner, le mieux disposé à le faire, mais à celui qui offre de s’en charger au plus bas prix.

L indigent n est pas consulté sur le choix de la personne à laquelle il sera remis ; il est, d’ailleurs, une classe de malheureux qu’on ne saurait espérer de placer nulle part, parce qu’ils sont réduits à une situation si déplorable , couverts d’infirmités si repoussantes , que personne ne consentirait à leur donner l’hospitalité. Ils forment une exception; ils ne peuvent s’aider en rien; leur vue seule inspire la répugnance, et le respect dû au caractère de l’humanité interdit en quelque sorte de les exposer aux regards [1].

Réunis en communauté, les malheureux placés dans cette position , seront entretenus à moins de frais, mieux nourris, mieux logés; ilsjouiront d’un meilleur régime physique et moral, pendant le reste de leur triste existence. Une bonne organisation de l’asile où ils recevront l’hospitalité, rendra ce bienfait inappréciable pour eux , et sera un service rendu à la morale publique [2].

Nous voici donc ramenés à celte même conclusion qui , tant de fois déjà, dans les questions analogues , est née pour nous de l’étude des faits : c’est que l’hospitalité publique ne doit point être prodiguée à l’aveugle, qu’elle doit être strictement renfermée dans la limite des nécessités réelles , mais que ses bienfaits sont quelquefois pour les indigens une ressource absolument nécessaire. Que les hospices soient donc maintenus, en raison des véritables besoins ; qu’en même temps , les règles qui eu feront ouvrir les portes, qui en gouverneront le régime intérieur, les renferment dans leur légitime destination , et leur assurent les moyens de la remplir.

De l’admission.

Des pensionnaires payans, dans les hospices.

L’admission moyennant un prix de pension , sans cesser d’être un bienfait pour le vieillard et pour l’infirme, prévient plusieurs inconvé-

[1] Ce sont ces infortunés que dans le style des hospices, on appelle des gâteux.

[2] On peut voir un exposé assez complet et impartial des motifs favorables ou contraires au mode de pla-

cement des vieillards et infirmes en pension à la campagne, dans un rapport inséré au bulletin de la Société des établissemens charitables, tomen, n° 1, pages 71 et suivantes.

DES PENSIONNAIRES PAYANS.

Miens et présente plusieurs sortes d’avantages.

Alors même que le taux de la pension représenterait exactement la dépense occasionnée à l’hospice par l’entretien de l’indigent, il serait toujours beaucoup au-dessous de ce qu’il en coûterait à l’indigent lui-même pour vivre, même beaucoup moins bien, dans son domicile, s’il devait y vivre seul, particulièrement dans les villes. Le prix de la journée du vieillard et de l’infirme, dans les hospices les mieux tenus, roule entre 70 à 120 centimes : comment, au sein des villes, pourrait-il, avec une aussi faible somme, payer un loyer, se nourrir, se vêtir, se chauffer et se procurer les soins que lui rend nécessaires l’épuisement de ses forces? Il profite, et des capitaux qui ont été employés dans la création de l’établissement, capitaux dont l’intérêt n’est pas calculé dans le prix de journée; et de l’effet des hautes vues d’économie qu’une administration éclairée porte dans les approvisionnemens, dans les appareils de cuisine, de chauffage, dans le mobilier; et de l’application des mesures hygiéniques que des médecins habiles introduisent dans l’établissement, et d’un patronage bienveillant ; en un mot d’une foule de choses qui ne s’évaluent pas en chiffres, mais qui n’en ont pas moins pour lui une valeur trèsréelle.

Le prix de pension est d’ailleurs quelquefois réduit au-dessous du prix de journée qui représente la dépense réelle de l’indigent à l’hospice.

Il est même utile qu’il y ait en effet divers taux de pension dans ce genre d’asiles, afin de pouvoir mesurer le service rendu, aux besoins de celui qui en profite. Car, s’il serait à déplorer qu’on refusât le nécessaire, il serait fâcheux d’offrir plus que le nécessaire.

Plus le taux de la pension se rapprochera de la dépense réelle, et moins on aura à redouter que l’admission soit sollicitée par des individus qui seraient sans titres pour l’obtenir.

L’admission à titre de pensionnaire conserve à la personne admise un bien d’un prix inestimable : sa dignité personnelle. Elle encourage la prévoyance et l’économie, en offrant au travailleur la perspective d’une retraite acquise par son travail, lorsqu’il ne sera plus en état de le continuer; elle permet aux familles que des circonstances particulières, que la nature de la profession exercée, par exemple, empêchent de pouvoir soigner un vieillard ou un infirme, de s’acquitter au moins de la dette que leur imposent les liens du sang, l’affection et peut-être la

reconnaissance, en procurant à celui quelles ne peuvent conserver dans leur propre sein , un asile dont elles font les frais. Elle favorise les desseins de la charité privée qui , cri se chargeant aussi du prix d’une pension, assure l’existence d’un malheureux, et double encore le bienfait en le couvrant d’un voile. Elle ouvre arx corporations, aux associations de divers genres, un moyen facile de satisfaire aux vœux qu’elles forment, ou aux engagemens qu’elles contractent, en plaçant dans un établissement public ceux de leurs membres qui réclament les effets de l’assistance mutuelle. Elle offre la même facilité aux villages, aux communes de peu d’étendue , qui, dans des cas rares sans doute , mais dignes d’intérêt, cherchent un refuge où elles puissent situer certains indigens que la nature de leurs infirmités et leur absolu isolement exposeraient à une sorte d’abandon, et dont personne ne consentirait à prendre la charge.

Tous les motifs se réunissent donc pour recommander l’admission des vieillards à titre de pensionnaires, et pour conseiller de donnera ce système une assez grande latitude.

Trois modes différens peuvent être adoptés pour l’acquittement de la pension.

Le premier et le plus simple en apparence consiste à fixer un prix annuel qui sera acquitté par la personne admise. 11 n’entraîne aucune chance aléatoire, pour la personne ou pour l’établissement. Mais l’exécution présente , en fait, quelques difficultés pour les individus de la classe laborieuse auxquels ce genre d’hospitalité est destiné , lorsqu’ils acquittent la pension à l’aide de leurs épargnes antérieures.

Le second mode consiste à substituer à un prix annuel de pension , le versement fait d’avance et en une fois , du capital déterminé. Ce capital étant calculé d’après la probabilité de la durée du séjour de la personne admise , l’établissement hospitalier fait ici précisément l’office d’un établissement d’assurances sur la vie humaine. Il y a même, pour la personne admise, cet avantage que l’hospice n’est pas contraint , comme un établissement privé d’assurance sur la vie , de se réserver , dans ses combinaisons , un bénéfice et le remboursement des frais de gestion ; il peut donc accorder des conditions plus favorables. Un contrat aléatoire s’établit entre l’hospice et la personne admise.

Le troisième mode consiste dans un abonnement anticipé et annuel , au moyen duquel une personne se prépare, par le versement annuel

d’une somme convenue, la faculté d’être admise à l’hospice, lorsque l’âge ou les infirmités lui feront rechercher ce refuge. Ici, l’établissement hospitalier lait a-Ia-fois 1 office d’un établissement d’assurances et d’une caisse d’épargnes, (.elle combinaison est encore plus favorable que les précédentes, à la classe laborieuse, en ce sens qu elle fait contribuer les années de vigueur et de santé, pour faire le fonds des ressources nécessaires a l’avenir. Le sacrifice devient plus facile, la récompense est certaine.

Cette dernière combinaison est préférable sans doute aux deux premières; mais toutes trois sont utiles ; chacune d’elles peut avoir une convenance relative pour la situation particulière à certaines personnes. Il est donc bien de n en exclure aucune, ainsi qu’on le pratique généralement en Allemagne.

De l’admission à titre gratuit.

L hospitalité étant accordée pour le reste de la vie aux vieillards et aux incurables , les portes de l’hospice ne sauraient s’ouvrir aux personnes non domiciliées , sans qu’on s’exposât à attirer dans l’enceinte de la cité une foule d’étrangers qui viendraient y solliciter cette fa- '°ur. Il est donc juste et sage d’exiger un certain temps de domicile.

L âge fixé pour 1 admission des vieillards varie, suivant les localités, de 60 à 70ans. A Paris, 70 ans sont exigés; à 80, l’indigent entre de plein droit à l’hospice. Mais n’est-ce pas se montrer trop facile que de recevoir à 60 ans , lorsque lage est le seul titre d admission ? Le séjour de l’hospice doit être réservé à la vieillesse décrépite. L’âge fixé d’une manière absolue et générale est même une règle peu juste; car, le repos et l’hospitalité ne sont dus qu’à celui qui a perdu ses forces, et tous ne perdent pas leurs forces au même âge. Les femmes peuvent continuer plus longtemps que les hommes l’exercice de leurs professions; parmi les hommes, ceux qui se livrent à une occupation sédentaire peuvent aussi la continuer dans un âge plus avancé. C’est donc aux infirmités surtout qu’il faut s’atta-

[i] Tel est le touchant spectacle qu’offre à Lyon La Providence, fondée par une société charitable pour les

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