‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 364 sur 450 · TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CHAP. V · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. LIVRE III. CHAP. V

Des aliénés incurables.

Venons à la triste hypothèse où l’aliéné est reconnu incurable.

Dans ce cas, il devra être transféré ou dans un autre hospice , ou dans un quartier réservé aux aliénations incurables. 11 n’a plus le même régime à subir; sa présence encombrerait inutilement l’asile des aliénés en traitement, y embarrasserait le service, serait désagréable et fâcheuse pour l’aliéné en traitement.

Les caractères de l’incurabilité n’ont pas toujours le même degré d’évidence ; l’époque où cette fatale certitude est acquise varie également. En général, il reste peu d’espoir de guérison pour un aliéné, après deux ans d’un traitement essayé sans succès. Le désordre des facultés mentales s’est alors converti en habitude. L’idiotisme est le signe fatal et le plus certain de ce déplorable état qui constitue une mort anticipée, sous 1 apparence d'une vie animale. L’expérience montre aussi que le désordre des facultés mentales, lorsqu’il commence dès les jeunes années, ne laisse presque aucun espoir; qu’il en laisse fort peu à tout âge, lorsqu’il est héréditaire, cas malheureusement trop ordinaire. On guérit rarement la démence chronique, et la folie qui est la suite du scorbut, de la paralysie, de l’épilepsie. Quelques médecins considèrent l’imbécillité comme incurable; cependant on a compté dans les hospices de Paris, en neuf ans , vingt-six guérisons d’imbécilles. Généralement, la folie est plus difficile à guérir, lorsqu'elle dérive de causes physiques, comme des lésions organiques, que de causes morales.

La séquestration des incurables peut être commandée par la sûreté ou par la décence publique ; elle n’est malheureusement plus un moyen de guérison ; mais elle peut procurer plus de calme à l’infortuné dont les facultés sont dérangées, et lui éviter des vexations , des souffrances.

Du régime intérieur .

Du traitement moral.

Honneur au médecin philosophe à la voix duquel sont tombés, pour la première fois, les

fers dont les aliénés étaient chargés depuis tant de siècles ! Qu une place éminente soit assignée au nom de notre Pinel, dans l’histoire encore inédite des bienfaiteurs de l’humanité ! Les oracles de l’art médical dans l’antiquité, les Celse, les Galien, autorisaient l’emploi des chaînes, pour contenir ces malheureux ; leurs successeurs, dans les temps modernes, n’élevèrent pas même un doute à cet égard, et jusqu’en 1794, les fous étaient enchaînés partout en Europe [i]. Aujourd’hui, dans toute l’Europe, le traitement moral , le régime de douceur et de liberté, s’ils ne sont partout mis en pratique, sont partout reconnus comme le moyen le plus efficace pour la cure de l’aliénation mentale. Mais si le principe est établi , avoué , il est loin encore d’avoir reçu les développemens dont il est susceptible. L’étude de cette maladie, de ses causes, de ses caractères , de ses remèdes , appartient à la psychologie autant qu’à la médecine , et davantage peut-être. Quelques maximes vagues et générales ne suffisent pas pour guider dans le régime convenable 'a l’aliéné ; il serait nécessaire de pénétrer dans les lois mystérieuses qui régissent les plus nobles facultés de l’homme , et les plus hautes lumières de la philosophie suffisent à peine pour approfondir avec succès les grands problèmes que présente le désordre introduit dans le système de ces facultés.

Le désordre des facultés mentales prend , chez les malades , des caractères très-variés ; le traitement moral qu’il invoque est donc essentiellement individuel.

Ce désordre peut attaquer, ou les facultés intellectuelles, ou les facultés affectives.

Le dérangement des facultés intellectuelles peut se produire, ou dans l’ordre inférieur des sensations , ou dans la région supérieure du jugement. Souvent plusieurs de ces phénomènes se combinent; souvent une réaction est exercée d’un système de facultés sur un autre.

1° Le dérangement se produit dans l’ordre des sensations, soit lorsqu’une sensation réelle se dénature par l’illusion qui y est jointe, soit lorsque des sensations factices nées d’une exaltation intérieure , prennent l’apparence des véritables. Ces phénomènes ont quelque analogie avec ceux des songes. Ces hallucinations se manifestent dans les sens qui, comme la vue, l’ouïe, l’odorat ne sont pas directement affectés par la

[î] Esquirol , article Folie, dans le Dictionnaire des sciences médicales, t xxx, p. 85.

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