‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 365 sur 450 · U RÉGIME MORAL · texte numérisé non relu

U RÉGIME MORAL

présence des objets extérieurs : ainsi le malade croit voir, entendre. Le toucher ne participe point à ces erreurs : aussi le sens du toucher semble-t-il souvent paralysé chez les aliénés.

Calmer cette fièvre intérieure qui s’est emparée de l’imagination du malade, éviter les sensations auxquelles les illusions se rattachent, recourir à l’action directe des objets externes, rendre à l’organe du tact le jeu et l’activité dont il est susceptible, placer la vérité en présence du fantôme, telle sera la base du régime pour ce premier genre de folie; il se modifiera lui-même en mille manières.

2° Le dérangement qui affecte la région supérieure des facultés intellectuelles, se manifeste ou par des associations arbitraires d’idées, ou par une concentration excessive de l’esprit sur une idée déterminée, ou par une certaine impuissance de coordonner, de comparer les objets.

Les alliances bizarres et aveugles des idées céderont au soin de ne pas les mettre en jeu, et même de ne pas les combattre , de leur opposer habituellement le tableau d’un ordre de choses juste et naturel. La concentration excessive cédera au pouvoir des diversions qui favorisent un mouvement expansif de l’esprit, en attirant l’attention sur des objets multiples, variés. Le calme, la régularité, les images de l’ordre, de la symétrie, rendront à l’intelligence , cette faculté de combinaison harmonieuse, qui caractérise la raison humaine.

Le désordre qui se répand sur les facultés affectives, prend quelquefois le caractère des passions exaltées et ardentes ; quelquefois celui de la terreur, de l’abattement, de la tristesse. Les passions violentes demandent à être contenues, mais surtout détournées; on fera disparaître les occasions qui les excitent. Les passions débilitantes sollicitent un régime d’encouragement : le sentiment de la protection, les égards, une activité bien entendue, restaureront une existence affaiblie. Les affections légitimes, sagement développées et conduites, serviront d’antidote à ce dernier genre d’aliénation.

Ici se présentent deux questions délicates, controversées entre les hommes de l’art : celle de l’influence que peuvent avoir sur le traitement des aliénés, les exercices religieux et la musique.

Les considérations qui viennent d’être exposées montrent que ces deux questions ne sont pas susceptibles d’une solution absolue.

Lorsque l’aliénation mentale a sa cause dans des impressions religieuses trop vives ou désordonnées, les pratiques religieuses ne sauraient être offertes au malade, qu’avec réserve, avec des ménagemens , avec un choix réfléchi. Mais, pour les autres classes de malades, pour ceuxlà principalement qui sont affectés par le désordre des sensations ou des idées, certains exercices religieux, renfermés dans de justes limites, seront généralement salutaires; ils entretiendront le sentiment du respect, les dispositions au calme, au recueillement; l’aspect des cérémonies graves, imposantes, fera naître des impressions douces, aidera le malade à se captiver lui-même.

L’utilité de l’emploi de la musique dépend du caractère particulier de celle qui est exécutée ; elle dépend aussi de la disposition propre aux aliénés admis à l’entendre. Tel accord musical accroîtra l’exaltation d’un malade, pendant qu’il en calmera un autre. La mélodie des sons entretient avec les passions de l’âme une étroite sympathie; elle les excite en les imitant. Elle agira donc avec une puissance particulière, sur l’aliénation caractérisée par le désordre des facultés affectives. Elle sera employée avec fruit, lorsqu’elle favorisera, chez le malade, l'essor d’affections qui lui seraient personnellement salutaires dans son état donné; elle devra être évitée, lorsqu’elle viendrait réveiller les passions funestes dont il est la victime, lorsqu’en excitant trop fortement les émotions intimes, elle accroîtrait, au lieu de la modérer, la concentration des facultés intellectuelles et morales.

11 est une erreur grave, généralement répandue : celle qui rapporte tout le traitement moral des aliénés à l’art de les distraire. 11 faut du moins savoir ce qu’on entend par distraction. La même distraction ne produit pas sur tous les mêmes effets, et produit souvent sur divers malades des effets contraires. A cette erreur se rattache, entre autres, l’emploi qu’on a essayé de faire des représentations dramatiques dont l’influence consiste à émouvoir en exaltant, à occuper l’esprit d’objets chimériques; c’est-àdire précisément à favoriser les causes dont il s’agit d’arrêter le cours. La distraction doit calmer, et non agiter le malade.

Les lectures sont d’un faible usage pour les aliénés indigens. Des livres récréatifs sont les seuls qui conviennent pour ceux d’entre eux qui peuvent lire; cette distraction a d’ailleurs

peu d’efl'icacité; elle agit faiblement sur les sens, elle porte facilement à la rêverie.

Plus on étudie le douloureux phénomène qui nous occupe en ce moment, et plus on y découvre un caractère fondamental et prédominant : la perte de l’empire qu’il est donné à l’homme d’exercer sur lui-même. Soit que la folie prenne la forme de l’exaltation ou celle de rabattement, le fou est également incapable ou de se contenir, ou de se soutenir. Il cesse de commander ou à son esprit, ou à sa volonté; il cesse souvent même de gouverner ses organes. De cette considération découlent les règles les plus essentielles du traitement moral : la nécesité de soumettre l’aliéné à une autorité sage, bien entendue et illimitée, qui non-seulement remplace le pouvoir qu’il a abdiqué, mais qui l’aide à le recouvrer; la nécessité non moins impérieuse d’un régime de douceur, qui respire la bienveillance, qui fasse naître la confiance; l’utilité des relations sociales que le malade est encore capable de goûter, pour l’entretenir dans le sentiment des égards ; l’importance des directions propres à exercer en lui cette faculté d’attention dans laquelle se déploie l’activité spontanée de l’intelligence, et qui Phabitueront à agir en remarquant, et à remarquer en agissant.

Que l’aliéné puisse agir; car ainsi, il s’essaiera à vouloir. Laissons-lui donc toute la liberté dont il peut user, sans se nuire; qu’il en conserve encore l’apparence, alors même que nous sommes obligés de le contraindre [1] .

Un sage régime disciplinaire secondera, loin de le contrarier, ce bon usage de l’indépendance. Les récompenses, les punitions, employées avec réserve, avec discernement tiendront sa volonté en éveil, le ranimeront, le retiendront tour-àtour. Hélas ! ce malheureux ressemble à l’enfant en bas âge; il doit être conduit de la même manière; traité comme un être raisonnable, il s’efforcera de se montrer tel.

Toutefois on se méprend, lorsque, frappé de l’absurdité des illusions auxquelles l’insensé est en proie, on se flatte qu’il suffira de le détromper par des argumentations directes et concluantes. On ne fait alors que le blesser, l’irriter, le confirmer dans la préoccupation dont il est obsédé; mieux vaut flatter, alors, son er-

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reur, se rendre ainsi maître de son esprit, et lui laisser tirer ensuite, des faits placés sous ses yeux, leurs conséquences naturelles [2].

Du travail des aliénés.

Les avantages du travail manuel se manifestent dans le traitement de l’aliénation mentale : car le travail est un exercice de l’activité spontanée, une contrainte salutaire, une distraction bien entendue. Il suppose des mouvemens continus et réguliers ; il rappelle la vie dans les organes externes. Le travail en plein air, celui qui exerce à-la-fois tous les membres, celui qui s’exécute en changeant de place, celui dont les mouvemens varient tour-à-tour, celui dont les effets immédiats sont les plus sensibles aux yeux du travailleur, celui qui peut être accompag né d’un peu de gaîté, auront la préférence. Le travail des champs réunit à-la-fois toutes ces conditions ; celui des jardins en approche ; celui des ateliers y satisfait beaucoup moins. L’idée singulière de l’appareil rotatoire, imaginé en Angleterre, semble les remplir moins encore. Les exercices militaires, en d’autres contrées, ont été essayés avec plus de raison et plus de fruit.

Des emplois.

Dans un semblable hospice , tout repose sur le médecin; le succès dépend de lui ; la responsabilité pèse sur lui; le régime entier doit être fixé par lui ; la discipline, être réglée par lui. L’autorité suprême sera placée dans ses mains; elle sera entière, absolue; il lui appartient déjuger la situation des malades, les dangers, les précautions à prendre; il est le protecteur, le guide, le tuteur des infortunés remis à ses soins, le confident de leurs familles, leur propre confident. Et de quels graves secrets ne sera-t-il pas dépositaire? il est le régulateur de leurs relations, l’arbitre

[1] De là l’utilité de la camisole de force. Si le sys- dans un traité spécial. On consultera avec fruit Pou-

tème des menottes, usité en Angleterre, offre plus de vrage du docteur Heinroth, Unterriclit in zweckmæssûreté, son effet moral est moins salutaire. sigerSelbstbeliandlung, beibeginnenden Scelenkrank -

[2] Cet important sujet demanderait à être développé heiten. Leipzig, 1834.

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