QUATRIÈME PARTIE. LIVRE II. CHAP. I
plus manifeste; la demande alors devient le titre; le solliciteur reste juge de ses propres droits. Le don n’est plus un bienfait, mais l’acte d’une complaisance faible, crédule. On s’expose aussi aux deux erreurs, si l’on attend la demande pour supposer la nécessité. L’infortune la plus complète est souvent silencieuse, souvent elle est même dans l’impuissance de se faire entendre; la fausse pauvreté est éminemment solliciteuse , pressante, éloquente au besoin. Ainsi sont négligés les malheurs les plus dignes d’intérêt ; ainsi sont encouragés l’intrigue, le mensonge, l’abandon volontaire.
— « Mais, dans le doute, » nous dira-t-on, « comment hésiter à donner?
— Oui , )> répondrons-nous , « si le doute était légitime, inévitable. Non, s’il n’est que la faute d’une ignorance volontaire qui néglige de chercher la lumière.
— Quel est le danger d’un bienfait perdu, » dit-on encore, « auprès de celui de laisser une souffrance sans soulagement? »
— - Ce danger, 5) répondrons-nous, « est précisément celui de laisser dans l’abandon la souffrance ignorée, en ouvrant la main en faveur du mensonge. Ce danger est celui de corrompre les êtres que vous croyez assister, et d’autres qu’encouragera leur exemple. Ce n’est pas seulement un bienfait perdu, c’est un poison prodigué. »
On insiste, et l’on nous dit : « Ferons-nous donc de l’aumône une injure, et le secours commencera-t-il par le soupçon? »
Nour répondrons : « La première condition du secours est d’être nécessaire ; la justification exigée n’est pas une injure : elle est la preuve d’une bienveillance éclairée. Comment s’offenser de l’obligation de laisser connaître les maux qu’il s’agit de soulager? Comment s’en offenser, lorsqu’on vient les déclarer, en étaler l’apparence? Comment craindre de se confier, quand on ne craint pas de quêter? En allant au-devant du malheur, en cherchant la vérité, une bienfaisance prudente est mieux dispensée du soupçon, parce qu’elle laisse moins carrière au mensonge. »
— « Faut-il donc convertir l’aumône en discussion, en enquête? La charité, sentiment généreux, peut-elle donc se transformer en une police inquisitoriale? »
Nous l’accordons; donner aveuglément est sans doute le premier mouvement d’un zèle impatient, d’une bonté inexpérimentée. Nous l’accordons; les intentions les plus louables éga-
rent ceux qui s y livrent d’une manière trop aveugle. Il est si doux de donner ? comment résister à l’entraînement? Mais, nous ajouterons . Souvent aussi, on cede, sans se l’avouer peut-être, à la paresse, à la routine, à la faiblesse. On donne, pour se dispenser de vérifier; on donne au hasard, parce que la chose est plus facile. Mais, persuadez-vous-le bien ! la fausse pitié qui confond l’imposture avec le malheur, est la ruine de toute bienfaisance digne dece nom.
Erreurs sur la nature des maux.
Les prestiges qui trompent la charité privée, égarent de même la bienfaisance publique. Ainsi, le spectacle des maux extérieurs appareils frappe plus vivement que la connaissance des souffrances qui ne se produisent pas aux regards ; la vue des maux actuels agit plus fortement sur l’imagination, que la prévision des maux futurs. De là des préférences injustes, une assistance imparfaite; de là cette longue erreur qui jusqu’à ce jour, a fait presque entièrement méconnaître et négliger la bienfaisance préventive. On attend que les misères soient arrivées à leur comble, souvent qu’elles soient irrémédiables. On s’arrête à moitié de la route; on croit le malade guéri dès que les souffrances sont calmées; il devient incurable. On s’occupe d’apaiser les plaintes , plus que de tarir les dommages. On croit avoir assez fait, quand on a soulagé; on ne s’est pas occupé de réhabiliter. On a pourvu aux besoins individuels; on a peu songé à arrêter la contagion de la misère, la fatale transmission qui la perpétue en la rendant héréditaire.
De même que, par l’effet d’une observation trop superficielle et trop précipitée, on ne mesure pas la gravité respective des souffrances, on néglige aussi de remonter jusqu’à leurs causes véritables et premières. Ainsi , les maux qu’on avait cru dissiper, reparaissent bientôt avec une force nouvelle; peut être ils se répercutent sous une autre forme; on vient au secours de l’infortuné, quand il n’est plus temps de le secourir.
La charité privée et la bienfaisance publique ont aussi des illusions spécialement propres à chacune d’elles. L’une voit de plus près , mais elle n’embrasse qu’un horizon borné. L’autre,