S2G QUATRIÈME PARTIE. LIVRE II. C1IAP. I
gesse et la prévoyance! Voici en foule les victimes du libertinage, de l’ivrognerie! Voilà des êtres abrutis, dégradés par le vice, asservis par de funestes habitudes! en même temps, ceux qui devaient les guider ou les soutenir, les abandonnent ou les perdent! Les liens de famille se rompent; l’égoïsme glace les âmes. Eh! que nous servent la fécondité du sol, l’abondance des récoltes, la laveur du climat, en présence de tels ravages ; si l’homme néglige les dons qui lui sont offerts, les dissipe, en abuse; si la corruption se répand de jour en jour sur la société, comme une plaie immense? En aurez -vous moins besoin d’hôpitaux, d’asiles, de distributions de tous les genres? Serez-vous moins assiégés, menacés peut-être, par les prétentions de ceux qui préfèrent vivre dans l’oisiveté, en subsistant aux dépens d’autrui? Non, non ! mais alors, au contraire, élargissez les portes, l’enceinte des asiles publics! doublez la dotation des établissemens charitables! et loin d’avoir assez fait, il vous faudra doubler encore. S’il y a une limite aux accidents réels qui rendent l’assistance matérielle nécessaire, il n’en est pas pour les maux qu’entraînent l’ignorance, l’indolence et la débauche. Donnez, donnez! car, quelles largesses éteindraient les effets de la dépravation, si elles ne vont l’accroître?
Je suis auprès du lit du malade; j’apprends que sa santé a été altérée par les excès ; que ses proches l’ont jeté à l’hôpital pour se dispenser de le soigner. J’interroge un pauvre enfant sans appui et sans refuge, et je découvre qu’il a été délaissé par des parens qui vivent dans le désordre. Un vieillard s’est réfugié dans un hospice; d’une part, il a follement dissipé tout ce qu’il avait à l’époque où il jouissait de l’aisance; d’un autre côté, sa famille, formée à son exemple, le répudie. J’entre dans la demeure d’une famille indigente : la discorde, le découragement y régnent; un père consomme au cabaret et au jeu le patrimoine commun. Je tire ma bourse pour donner à un mendiant qui examine peut-être comment il pourra me la soustraire. Qu’avez-vous obtenu par vos bienfaits appareils? où est cette bienfaisance si puissante, qui prévient la misère dans sa source? Où est cette bienfaisance seule vivifiante, qui ressuscite l’indigent en le réhabilitant? Vous avez pansé, nourri, vêtu, logé le misérable; vous n’avez pas changé son caractère ; il recommencera demain.
Vous en avez soulagé un ; il vous en tombera cent, mille sur les bras.
Vous voulez le bien ; vous êtes humains, charitables ; je le crois, je le sais. Eh bien ! consommez votre œuvre, comprenez ce qu’elle a de plus essentiel! Répandez maintenant des dons d’un plus haut prix, des bienfaits dont on ne peut abuser! A l’enfant, assurez ceux de l’éducation; inspirez aux adultes l’amour du travail et le goût de l’ordre, le courage à ceux qui souffrent; nourrissez chez tous les habitudes honnêtes, les affections de famille, les sentimens religieux qui épurent, fortifient, élèvent l’âme, raniment dans l’homme la plus noble existence de l’homme! A ous leur aurez rendu de nouvelles forces ; vous les aurez préservés contre les dangers. Alors seulement vos secours matériels leur deviendront véritablement salutaires. La maladie elle-même ne cède-t-elle pas souvent aux puissances morales [1] ? Relevez donc la moralité du pauvre!
ALORS VOUS AUREZ VRAIMENT SAUVÉ LE PAUVRE. Oh !
comment ces paroles ne seraient-elles pas entendues des cœurs généreux auxquels elles s’adressent? Oui, elles le seront; et pour moi, le jour où j’aurai pu les faire comprendre sera le plus beau de ma vie; le triomphe de celte grande pensée , si mes trop faibles efforts ont pu y concourir, suffira à toutes mes ambitions sur cette terre; il sera ma récompense, ma gloire, et je descendrai satisfait au tombeau.
Nous n’avons considéré encore les bienfaits moraux que comme des remèdes aux maux matériels , que serait-ce donc si maintenant nous les envisagions relativement au prix qui leur appartient en propre ? N’est-ce donc rien que cette autre indigence de l’âme ou de la raison , qui dégrade l’homme et détruit pour lui les biens les plus vrais? N’est-ce rien que de restaurer avec les mœurs populaires, et l’ordre social, et l’industrie, et la prospérité générale? N’est-ce rien que de prévenir, par des rapporls harmonieux et bienveillans entre le riche et le pauvre, la plus épouvantable des guerres, celle qui menace l’existence de la société elle-même !
A côté de celte erreur principale, nous pourrions en signaler plusieurs autres. On s’exagère l’efficacité des remèdes; on leur prête une valeur universelle et absolue. Une institution, à sa naissance , est surtout préconisée comme si elle devait prévenir ou guérir toutes les misères. On méconnaît l’importance d’un ancien ordre
[1] Kant a publié un traité fort remarquable sur ce sujet, dans une lettre adressée au célébré Hufeland.