LOCALISATION ET CENTRALISATION DES SECOURS
ont trouvé un organe dans l’administration générale; le pays a senti le besoin d’une plus grande homogénéité dans scs élémens ; les avantages
d’une action centrale, d’une subordination hiérarchique, d’un système de régies uniformes, ont été appréciés. Le service de la bienfaisance publique a aussi été appelé à y participer; il y a été appelé plus tard; il s’y est prêté avec plus de difficulté. On a vu cependant la centralisation de ce service poussée à l’extrême, dans ces derniers temps, et l’état quelquefois en assumant toute la direction,comme l’acquittement d’une dette nationale.
Deux systèmes se sont trouvés ainsi en présence au sein des doctrines, dès que la science a pris possession de ce beau domaine : celui de la localisation, celui de la centralisation ; tous deux le plus souvent avec lin caractère trop absolu.
Le premier a reçu , dans les travaux du docteur Chalmers, une exposition admirable par les détails, et une éloquente apologie; il a trouvé de nombreux partisans, il a été surtout défendu par l’auteur de YEvergesta. Il s’est fondé sur des raisons plausibles; il s’est prévalu de justes plaintes auxquelles l’excès de la centralisation a donné lieu; il s’est fortifié de toute la puissance de l’esprit de corporation, de l’esprit municipal, de tous les préjugés un moment si actifs contre l’influence gouvernementale; à leurs yeux, l’intervention de l’état dans les choses de la charité, est une vraie tyrannie, une usurpation qui bouleverse l’économie de l’assistance , qui paralyse la bienfaisance dans sa source, et viole les droits acquis.
Le second se produit dans les célèbres rapports du duc de Liancourt, avec un aspect plein de grandeur; Jérémie Bentham, en Angleterre, lui a appliqué les notions de l’économie politique, et lui a donné une forme doctrinale. Quoiqu’il pùt paraître favorable aux vues du despotisme, il est né d’un principe libéral; il a été essayé en France, sous la république ; il s’est appuyé sur de hautes théories politiques; il s’est recommandé par une apparente simplicité; il s’est prévalu des imperfections et des incohérences que l’expérience fait reconnaître dans le système du morcellement. Son exagération l’a fait échouer dans la pratique.
Tel est le danger des meilleurs principes , lorsqu’on les porte à l’extrême.
L’action locale, l’action centrale ont chacune leur sphère ; loin de se combattre , elles ont besoin de se concerter , et dans leur concert est la perfection du système.
Une obligation mutuelle plus utile, plus spéciale, lie entre eux les membres de la famille , de la corporation , de la commune ; ils participent plus immédiatement aux mêmes maux, comme aux mêmes biens; une solidarité réciproque pèse sur eux d’une manière plus immédiate. Chaque établissement public a sa destination, son régime, sa dotation propre; par une fiction de la loi, il constitue une personne civile. C’est du moins une communauté à part; elle doit avoir son gouvernement intérieur. L’action locale, la direction spéciale de chaque établissement, sont seules bien placées pour l’application directe et individuelle de l’assistance; elles seules sont à portée de bien discerner les cas particuliers, les besoins qu’ils font naître; elles voient mieux les détails, précisément parce que leur action est plus bornée; elles sont en contact avec les personnes : elles seront donc essentiellement distributrices. Voilà leurs titres; ils sont certains, déterminés. Voilà leur vocation ; elle est sainte, étendue, salutaire.
L’état est un; son unité est sa vie, sa force, sa grandeur. Au nombre des intérêts généraux qu’il représente, la bienfaisance publique occupe un rang éminent sous les rapports politiques, moraux, financiers. Ils veulent que la sécurité, la paix et la prospérité publique, soient préservés par les mesures les plus propres à prévenir et soulager le fléau de la misère générale. Protecteur de tous, l’état doit veiller à ce que l’indigence obtienne, sur toute la surface du pays, un égal appui. En vain les localités prétendent-elles s’isoler dans leur indépendance; les mesures prises sur un point réagissent sur les autres: la mendicité expulsée d’un canton, se réfugie sur les cantons voisins ; l’indigence factice produite dans un lieu déborde sur les autres ; des concessions imprudentes faites ici, sont bientôt demandées ailleurs. Que dis-je? les localités, les corporations se mettent en état d’hostilité les unes contre les autres, pendant qu’elles se liguent ensemble contre l’intérêt général exprimé par l’autorité centrale. Elles se réservent des privilèges , elles se renvoient les malheureux qui leur sont à charge. Aspirant à une individualité absolue, les établissemens résistent à tout contrôle , perpétuent dans leur sein les faveurs, les abus, souvent sans le savoir, oublient ou dépassent les conditions sous lesquelles ils furent fondés, sacrifient le présent à l’avenir. Que, pour leur propre avantage, l'administration suprême apparaisse : qu’elle les
défende contre leurs propres erreurs; qu’elle les guide dans la voie des améliorations ; qu’elle les arrache à la tyrannie des sollicitations, des intrigues, d’autant plus dangereuse, qu’elle est plus obscure ; qu’elle fasse triompher l’intérêt social, sur un égoïsme étroit, exclusif, sur les préjugés confirmés par l’habitude. Qu’elle les soumette à une tutelle paternelle, mais vigilante et ferme ; qu’elle les gouverne par des régîemens généraux ; qu’elle détermine les classifications essentielles, les attributions de l’autorité , les mesures disciplinaires ; qu’elle garantisse le fidèle accomplissement des fondations ; qu’elle éclaire, alors même qu’elle ne croit pas devoir prescrire; qu’elle se fasse exactement rendre compte, et qu’elle rende compte elle-même par la publicité. Voilà ses titres, non moins positifs ; sa vocation plus large encore, non moins sacrée, non moins bienfaisante.
Et voyez en effet où l’Angleterre a été conduite, de nos jours, par la longue et savante élaboration de son système de bienfaisance publique. Où a-t-elle trouvé le remède aux inconvéniens de ce régime? précisément dans la création toute nouvelle d’une direction centrale, dont elle ressent déjà les heureux effets. Comment se distingue l’organisation si bien méditée qui a été donnée depuis quelques années à la plupart des états de l’Allemagne régis par un gouvernement représentatif, organisation dont l’expérience de chaque jour confirme le mérite précisément par l’unité et l’harmonie qui coordonne l’ensemble, sous l’empire de l’administration générale. D’où dérive au contraire l’imperfection du régime des secours publics en Italie , en Suisse, en France même, si ce n’est de l’absence de réglemens généraux qui y établissent un sage concert?
Mais, en exerçant sa légitime suprématie, l’état se gardera d’en abuser. Il n’imposera pas une uniformité rigoureuse et géométrique, que ne comporte pas la variété des circonstances; il ne convertira pas la tutelle et le contrôle, en vexation tyrannique; il saura accorder aux administrations secondaires une juste confiance, encourager leur zèle, et leur laisser la latitude indispensable pour faire le bien. .
Telles sont les limites; la science les pose, la sagesse les respecte et les observe. Mais ces limites sont aussi des liens. Les administrations secondaires portent au centre le tribut de l’expérience et du dévoùmcnt; ils en reçoivent les directions et l’appui.