‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 56 sur 450 · MOYENS D’ÉTENDRE LES EFFETS DES CAISSES D’ÉPARGNES · texte numérisé non relu

MOYENS D’ÉTENDRE LES EFFETS DES CAISSES D’ÉPARGNES

Toutefois, on doit prévoir que le moment où la caisse d’épargnes sera appelée à des remboursernens, pourra coïncider avec celui où le montde-piété sera assiégé par un plus grand nombre d’emprunteurs. La même détresse publique qui conduira les déposans à redemander leurs fonds à l’un, conduira les pauvres à apporter leurs gages à l’autre. La caisse d’épargnes redemandera ses capitaux au mont-de-piété, justement alors que le mont-de-piété en aura un plus grand besoin. 11 est superflu de faire remarquer que l’institution des monts-de-piété n’existe encore que dans un petit nombre de villes, et n’offrirait ainsi qu’à un certain nombre de caisses d’épargnes l’assistance proposée ; mais il est juste de faire remarquer que cette dernière institution servirait utilement, dans ce système, pour étendre celle des monts-de-piété. Les capitaux des caisses d’épargnes se trouveront quelquefois aussi fort supérieurs aux besoins des monts-de-piété. Comment le mont-de-piété de Paris emploierait-il les 50 millions que reçoit déjà la caisse d’épargnes de cette capitale?

Une troisième combinaison a été plus généralement préférée en Allemagne et en Suisse : c’est celle qui consiste à employer les capitaux en placemens hypothécaires. Elle a l’incontestable mérite d’offrir, pour le placement, un haut degré de solidité. Elle a aussi l’inconvénient de ne permettre qu’une réalisation lente et difficile. Le jour où la caisse est appelée à reconnaître une masse considérable de dépôts, où elle a besoin de rentrer dans ses fonds , si ses propres débiteurs ne s’acquittent pas envers elle à jour fixe, elle se voit contrainte de recourir à des poursuites judiciaires; elle devra peut-être arriver à l’expropriation. Ce n’est pas tout : il faudra ensuite qu’elle procède à la vente , qu’elle se fasse payer par l’acheteur. Pendant toute cette suite d’opérations, le déposant sera forcé d’attendre.

Ce système est donc réellement impraticable pour les caisses d’épargnes qui promettent aux déposans de rembourser le dépôt à la première demande ; il les condamnerait à violer leurs cngagemens, et leur enlèverait ainsi et leur crédit et la liberté de leurs opérations. Il suppose que ces caisses ne promettent le remboursement qu’à un assez long délai , à dater de la demande.

Ce système est plus spécialement inopportun pour les pays où le régime hypothécaire est encore, comme en France, hérissé d’obstacles, où

il soumet les prêteurs à des conditions compliquées, à des retards prolongés. Les projets qui ont eu pour but d’établir , en France , des banques territoriales ont presque toujours échoué . par cette cause. Elle a, même jusqu’à ce jour , laissé peu de faveur, auprès des capitalistes, aux placemens sur hypothèques. Un semblable emploi ne convient aux caisses d’épargnes, que dans les pays où il se prête à des remboursemens plus prompts et plus faciles des sommes ainsi prêtées.

Le mérite du mode d’emploi pour les capitaux de ces établissemens est donc relatif. Le même mode ne convient pas également à toutes les contrées. Il dépend aussi du nombre des déposans, de la limite fixée aux dépôts, des conditions assignées aux remboursemens, de la rapidité avec laquelle ils doivent être exécutés; il dépend même en partie de la condition de ceux qui déposent, et du motif qu’ils se proposent généralement en formant leurs économies.

Des moyens d’étendre les effets de cette institution.

Doit-on , peut-on rendre le dépôt des caisses d’épargnes obligatoire pour la classe laborieuse ?

Quelques hommes d’état ont proposé de prescrire des placemens par des mesures impératives, quelques écrivains ont recommandé ce système. Ils se sont fondés sur ce que les personnes auxquelles la prévoyance est le plus nécessaire, sont ordinairement celles qui sont le moins disposées à la pratiquer, g Le gouverne- <c ment, disent-ils, n’a-t-il pas le droit d'exiger «t de ceux qui , dans la maladie ou la vieillesse, » ne pourront être soignés et entretenus qu’aux «t frais du public, une précaution sage et juste, « qui leur ménage des ressources lorsqu’ils « sont en mesure de se les préparer? que leur » impose-t-il en effet qui ne soit dans leur proie pre intérêt? que fait-il autre chose qued’exer- » cer envers eux une bienveillante tutelle? Cela « est si vrai, ajoute-t-on, que ceux-là précisé- « ment ne profitent pas des caisses d’épargnes, « qui sont habitués à compter sur les secours « publics; ils dédaignent un bienfait qui exi- « gérait la moindre coopération de leurs ef- »! forts. »

Ces mesures seraient légitimes, sans doute. Mais, à nos yeux, elles ne seraient pas conve-

SECONDE PARTIE. LIVRE IL CIIAP. IV

nables. Une semblable obligation ne doit pas naître de la loi, mais des mœurs. Une institution qui est et doit être un bienfait, se présenterait sous la forme d’un impôt. On écarterait la confiance, en exigeant la contribution. On rendrait impopulaire des établissemens qui doivent fonder leur succès sur l’opinion. En perdant le mérite de l’économie , les déposans se porteraient avec moins de zèle au travail qui doit l’engendrer. Il faudrait placer une telle mesure sous des sanctions pénales, l’accompagner de poursuites qui la rendraient odieuse. On se priverait du concours des citoyens zélés, qui répugneraient à servir de ministres à des mesures de contrainte. On enlèverait à l’homme laborieux la juste dignité qu’il ressent, lorsqu’il jouit du fruit librement acquis par ses labeurs.

11 est , pour atteindre au même but , des moyens indirects qui, sans avoir un effet aussi absolu, auraient une influence plus salutaire. Que les chefs d’établissernens de commerce et d’industrie exigent , delà part de ceux qu’ils emploient, un livret à la caisse d’épargnes, comme une condition et une garantie. Qu’un livret devienne un titre de recommandation pour être admis à certains postes. Que l’opinion surtout commande cet acte de prudence en le considérant comme un titre à l’estime. Elle obtiendra une obéissance volontaire.

Ce qu’il y a de désirable pour que cette institution devienne aussi fructueuse qu’il est possible , ce n’est pas tant que ces caisses reçoivent en totalité les sommes les plus considérables, ni même qu’elles voient affluer le plus grand nombre de déposans. Ce qui est à désirer principalement, c’est qu’elles recueillent les dépôts de la plus grande multitude d’individus de la classe peu aisée, des personnes que menacent les dangers de l’indigence ; et par conséquent qu’elles les recueillent précisément parmi les personnes auxquelles les épargnes sont plus difficiles, en même temps qu’elles leur sont plus nécessaires.

Commençons donc par les éclairer, par les convaincre; enseignons-leur l’existence, le but, et les avantages des caisses d’épargnes ; ou plutôt faisons -leur lire les Trois visites du père Bruno ; quelles paroles plus persuasives saurions-nous trouver que la naïve et originale langue de Lemontey ; cet homme d’un esprit si fin, et qui, pour faire une bonne action, sut devenir si simple! montrons nous-mêmes le

chemin de la caisse; on nous suivra plus volontiers ; plaçons-la dans un lieu d’un accès facile, à portée des réunions les plus fréquentes et les plus nombreuses, près de la mairie, de l’auditoire du juge de paix , de l’église. Que les chefs des établissemens d’industrie en tous genres servent eux-mêmes de messagers de l’institution, auprès des ouvriers qu’ils emploient ; que l’instituteur , l’institutrice , dans leurs écoles et hors de leurs écoles , au sein des familles , redisent les mêmes vérités ; que les magistrats, que les ministres du culte ne dédaignent pas de se charger de l'honorable mission de propagateurs des bienfaits que cette institution doit répandre. Pourquoi , dans un tableau substantiel et imprimé , n’offrirait-on pas aux regards une instruction éloquente sur les fruits que les hommes laborieux peuvent en recueillir? Pourquoi ce tableau ne serait-il pas affiché dans les lieux publics, dans les ateliers? pourquoi ne ferait-on pas même une obligation aux débitans de boissons, aux logeurs, de les placer chez eux dans un lieu ostensible ?

Le croirait-on? quelquefois les personnes mêmes qui seraient appelées à recommander ces placemens aux hommes laborieux sont précisément celles qui les détournent d’y recourir. Il en est sans doute qui agissent de la sorte par un intérêt personnel ; mais il en est aussi qui y sont conduits par d’aveugles préjugés. On voit des chefs d’ateliers paralyser, auprès de leurs apprentis, les efforts des gens de bien; quelquefois peut-être ils craignent que les novices n’échappent trop tôt à leur dépendance; quelquefois aussi, ils manifestent contre les caisses d’épargnes les préventions les plus absurdes. Il ne suffit donc pas de convaincre ceux aux dépôts desquels ces établissemens sont destinés; il faut persuader aussi les intermédiaires : il faut persuader le public entier. Si, en effet, chacun de ceux qui emploient d’une manière ou de l’autre un homme de peine, un journalier, un ouvrier quelconque , voulait prendre le soin , en acquittant le salaire, d’y joindre un vrai service, il saisirait cette occasion pour inviter l'ouvrier à mettre une portion de ce salaire en réserve; et quelque fois il essaierait de remettre un livret de la caisse d’épargnes en paiement.

C’est à l’opinion surtout que le succès appartient. Les gouvernemens , sans doute, ont de puissantes facultés pour y concourir, et ce sera pour eux, tout ensemble , et un véritable honneur et une sage politique ; si même ils font, en

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