SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
qu’il trouvera à l’acquérir, à la posséder, à eu jouir, à en disposer. De là vient que cette propriété le touche moins, à mesure que l’association s’étend, à mesure que la jouissance individuelle se restreint. Une seconde loi, c’est que la soumission désintéressée à une commune discipline, ne peut être obtenue que par la puissance de la morale; toute obéissance qui ne dérivera pas d’un tel principe, ne sera jamais une obéissance véritable : la soumission, fondée sur le seul calcul de l’intérêt, n’est qu’un marché ; dans ce marché, le contractant ne cède qu’en raison de l’avantage qu’il y trouve : d’où il résulte qu’alors on ne peut exiger une soumission plus étendue, de ceux auxquels on n’accorderait que les avantages les plus restreints. Ne confondons pas les simples sociétés économiques, avec les associations consacrées par les affections de l’âme, et ne prêtons pas aux unes les privilèges réservés aux autres. Les premières sont des contrats dans lesquels chacun stipule ses propres droits, elles garanties nécessaires pour les faire valoir; les secondes sont des amitiés auxquelles chacun porte le tribut de son dévoùment. Dans les premières, la personnalité subsiste et reparaît sous la forme d’un traité; les secondes sont essentiellement généreuses. L’intérêt privé cherche dans les premières un appui, un instrument ; il disparait et s’immole au besoin dans les secondes.
Des sociétés coopératives en Angleterre et aux États-Unis.
Déjà Wallace, et après lui Godvvin dans sa Justice politique , avaient, en Angleterre , accusé l’individualité de la propriété, et les lois qui la garantissent, des maux que la misère et les crimes font pleuvoir sur l’humanité. La bienveillance universelle devait enfin triompher de l’égoïsme ; une ère nouvelle allait voir disparaître de la surface du globe, avec l’intérêt privé , les causes de l’indigence , et les passions qui troublent la société. Ces auteurs semblaient avoir pris au sérieux le tableau idéal que Platon a tracé dans sa République, mais dans lequel ce philosophe n’avait voulu qu’exprimer, sous une forme emblématique , le code des lois de la morale. Ils supposaient qu’un semblable idéal pouvait s’appliquer ou plutôt se substituer à la ci-
vilisation moderne ; il ne s’agissait de rien moins que de reconstituer , pour y parvenir , la société sur cette base nouvelle. Ils n’avaient eu garde toutefois de s’aventurer dans la recherche des moyens d’exécution ; leurs idées étaient présentées de la sorte au public, comme un vœu, plutôt que comme un plan, et dans la sphère des pures théories. Leurs vues durent rencontrer dans plusieurs esprits une vive sympathie : c’était moins encore une doctrine, qu’un roman ; mais c’était un roman créé par l’enthousiasme , et propre à l’exciler. Soumises à un examen plus calme, ces idées ne purent résister à la critique, et furent reléguées pour toujours au rang des utopies. Toutefois, elles eurent le mérite d’appeler l’attention publique sur les plus graves intérêts de l’humanité, sur des questions importantes trop négligées jusqu’alors, et d’ouvrir la voie à des éludes plus fructueuses. Le sentiment qui les avait inspirées et accueillies, trouva de nouveaux organes, des essais positifs forent conçus, tentés, pour transporter dans l’ordre des réalités les vues spéculatrices qu’ils avaient présentées sous le sceau des promesses les plus brillantes.
C’est sous l’inspiration du zèle le plus honorable, que sir Robert Owen a voulu instituer les sociétés coopératives, et qu’à New-Lanark , en Écosse, i! en a érigé lui-même le premier modèle. Il s’est proposé de soumettre l’individualité et l’indépendance des actions, à une coopération organique et collective. Déjà, par l’ascendant de son caractère personnel , par une discipline régulière , par des instructions assidues, accompagnées d’encouragemens , il était parvenu à introduire une heureuse réforme dans la population de ce bourg, occupée à une exploitation industrielle. Se flattant d'un commencement de succès, animé d’une nouvelle contîance, il adressa aux gouvernemens de l’Europe et de l’Amérique , il présenta au congrès d’Aixla-Chapelle, en 181 o , le plan qu’il avait combiné ; il y joignit les plus vives instances, pour obtenir l’appui des souverains, dans l’exécution de son œuvre, sur une vaste échelle. Pendant seize années, New-Lanark a été témoin de sa persévérance, de ses efforts, de la générosité de son dévoùment. Les résultats ne remplirent point son attente; ceux qu’il avait obtenus par son action propre et directe se sont même évanouis après son départ. Sir Owen avait opéré à New-Lanark, en grande partie, sur des adultes; il avait eu à lutter contre d’anciennes liahi -
SECONDE PARTIE
tudes et des traditions de famille. Il pensa qu’il serait plus heureux en se transportant sur un théâtre d expérimentation , entièrement neuf, au milieu d’une société naissante; il alla fonder aux Etats-Unis la colonie de New-Harmony, lies commencemens semblèrent favoriser l’accomplissement de ses vœux; mais la suite n’y a pas répondu. New-Harmony a passé dans une autre main , et reçoit d’une autre influence, les lois qui lui conservent la forme d’une communauté. Jusqu’à ce jour les sociétés coopératives (ondées sur le principe de sir Owen , n’ont pu se constituer d’une manière durable [1].
Ce principe est emprunté à la constitution de la famille naturelle. Le généreux Écossais a entrepris de substituer à cette société première , formée par les liens du sang, de grandes familles artificielles, composées chacune d’environ 1200 individus; mais se comportant, à certains égards, comme une seule personne morale. Dans chacune de ces familles régnerait l’unité de la production et de la consommation. La puissance de l’association se combinerait avec la distribution du travail; l’exploitation agricole, avec les opérations manufacturières ; le travail des mains, avec l’emploi des machines ;
1 exercice des forces physiques, avec la culture des facultés intellectuelles, et même avec les jouissances des beaux-arts. Les fonctions diverses y seraient réparties sous une même direction; l’action de chacun convergerait au même but ; 1 être collectif s’animerait en quelque sorte du souffle d’une vie commune ; les individus dis^ paraîtraient ; il n’y aurait plus que les membres d un corps unique. Le bien-être général serait assuré à-Ia-fois, et par une production abondante, et par une juste répartition des produits, et par l’amélioration morale , intellectuelle , technique, de chaque membre de la communauté.
Sir Owen fonde avec raison, sur l’éducation de 1 enfance, toutes les espérances de l’avenir, pour la civilisation. Pour l’accomplissement de ses vues particulières, il a besoin, comme on le comprend, de s’emparer de l’être humain dès le berceau, pour étouffer, à son origine, tout pen-
[î] Cezélé philanthrope ne s’est point laissé cependant décourager par ces mécomptes. Il a parcouru l’Europe, en exposant avec éloquence les doctrines dont ses plans seraient l’application; nous avons eu plusieurs fois l’avantage de le posséder en France, et de l’entendre avec un véritable intérêt. — [2] Indépendamment du pro-