PLANS DE SYSTÈMES SOCIÉTAIRES
nisation sociale ; il a déduit de quelques principes abstraits, l’ensemble de ses théories, avec une sorte de rigueur géométrique. Il n’a point précisément établi la communauté absolue des biens. Il reconnaît trois principes essentiels de production : le capital, le travail, le talent. Il conserve à chacun son indépendance, lui assure des prérogatives; mais il les appelle tous trois à s’unir dans l’enceinte de la phalange, à contracter une alliance constante et régulière, à recueillir une part proportionnelle dans les produits obtenus. Sa phalange ou 1 e phalanstère est formée, à quelques égards , sur le type des sociétés civiles ou commerciales, avec ces différences essentielles toutefois , que le phalanstère a beaucoup plus d’étendue que celles-ci (il se compose environ de 1800 personnes); que les sociétaires mettent en commun toutes leurs facultés, comme toutes leurs jouissances; que le contrat est tracé d’avance d’après des bases fixes et immuables. Les propriétés foncières sont transmises à la société, et elles composent, pour chaque phalange, un seul vaste domaine, possédé, exploité par la communauté; l’ancien propriétaire reçoit, en retour, des actions, valeurs mobilières, représentant son capital. Les métiers , les ateliers, se réunissent en une grande et unique manufacture, où tous les états utiles se déploient dans les proportions nécessaires. L’étude des sciences , la culture des arts d’agrément, sont placées sous un semblable régime; elles sont attribuées à un collège d’intelligences, si l’on peut s’exprimer ainsi. Chacun apporte , suivant son penchant, en raison de sa capacité, son tribut à l’œuvre commune. Employé aux choses pour lesquelles il est le plqs propre, son tribut est le plus abondant qu’il puisse offrir. L’exploitation, exécutée en grand, s’opère par les moyens les plus rapides, les plus simples, les
[1] Voy. la Théorie des quatre mouvemens, publiée par Fourier, en 1808; le Traité de l’association domestique agricole, en 1822: le Nouveau-Monde industriel et sociétaire, en 1829. Pour bien connaître ce système, on peut consulter surtout la Destinée sociale, par M. Considérant, 183G, 2 vol.
[2] L’établissement de Condé-sur-Fcyre a été fondé vers 1832. Il consiste en un domaine de 500 hectares, en un seul morceau, un moulin et quelques bâtimens d’exploitation. Il est traversé par la Veyre. Le terrain était en partie inculte; on a planté sur la propriété 15,000 pieds d’arbres, dès les deux premières années ; on a opéré des défrichemens, érigé une tuilerie, des ateliers de forgerons, de charrons, de menuisiers,
plus économiques, les plus parfaits. La distribution des rôles assure l’harmonie de l’ensemble. Rien ne reste stérile, rien ne se perd. La variété des exercices, leur choix, la participation aux jouissances les plus douces et les plus élevées, excitent, entretiennent le zèle avec la joie. Le travail n’est, plus une tâche, mais une vraie récréation. Toutes les passions se taisent devant l’intérêt commun , parce que tous les pcnchans légitimes sont satisfaits. Il ne reste qu’une heureuse émulation pour servir la communauté.
Ce système de colonisation repose donc sur quatre bases essentielles :
L’exploitation en grand, sous la forme de l’association ;
Les jouissances communes ;
L’attrait conféré au travail, par le changement des occupations successives;
La liberté laissée à chacun de préférer celles pour lesquelles il sent le plus de goût.
De la première, le système espère une production plus féconde; de la seconde des jouissances plus nombreuses et plus faciles; de la troisième, des mobiles plus puissans pour l’activité; de la quatrième, une plus grande aptitude de la part des travailleurs, de leur concours, une entière harmonie, et le bonheur individuel fruit de l’organisation collective [î] .
Si nous sommes bien instruit, un seul essai de ce système a été tenté en grand. Il a eu lieu, il y a quelques années, dans le département d’Eure-et-Loir : un propriétaire riche, éclairé, homme de bien et justement considéré, a fourni pour cet essai une fort belle propriété, et s’est dévoué avec beaucoup de zèle. Niais on assure que l’entreprise n’a point rempli l’attente qu’on avait conçue, et a été ruineuse pour son auteur [2].
Ainsi que le système de la société coopérative ,
d’ébénistes ; on a construit une bergerie, élevé des bàtimens pour l’habitation, pour les services domestiques communs.
D’abord, il s’est présenté, pour composer le phalanstère , des jeunes gens des diverses écoles ; mais . ils sc sont lour-à-tour retirés, parce que, d’un côté, on ne pouvait utilement employer les connaissances qu’ils avaient acquises; et que, d’un autre côté, ils montraient peu d’aptitude et dégoût pour les travaux manuels. Il s’est présenté aussi des ouvriers; mais c'étaient des ouvriers désœuvrés, et qui se flattaient de trouver, dans l’établissement, le bonheur sans fatigue ; on a eu peu à s’en louer. Le phalanstère a ainsi disparu en réalité, et a été remplacé par une véritable entreprise d’exploitation
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CIIAP. I
celui du phalanstère , rencontrant un obstacle invincible dans les habitudes déjà contractées par la génération présente, a fondé ses espérances sur une génération nouvelle, formée par une éducation spéciale, libre encore de recevoir les influences qu’elle aspire à faire dominer. C’est donc vers cette éducation, que, dans la pratique, les adeptes de ce système ont tourné leurs vues, comme vers une préparation nécessaire au mode de civilisation qu’ils se proposent d’introduire. Ils ne doutent pas que les enfans goûteront un bonheur complet sous le régime qu’ils leur destinent, et qu’ils se pénétreront de l’esprit qui devra en former un jour de vrais et bons phalanstériens : esprit qu’on pourrait définir : l’union delà liberté . On a commencé par de jeunes filles. Les premiers essais de ce régime sur les enfans ont donné des résultats favorables.
Ancien grand seigneur, homme de plaisir, spéculateur , homme à projets, ardent, malheureux dans ses entreprises, Saint-Simon s’était beaucoup occupé des combinaisons industrielles. L’industrie était pour lui un pouvoir politique; disons plus : tous les intérêts sociaux de la civilisation étaient à ses yeux compris dans ceux de l’industrie. La société ne se présentait à ses yeux que comme une vaste manufacture. Il s’adressa à l’empereur Napoléon, en 1811, pour lui faire agréer un plan fantastique et bizarre, ou l’industrialisme en quelque sorte divinisé, avait son culte, son sacerdoce, son souverain pontife [1]. Il a eu pour disciples et pour successeurs, des hommes jeunes encore, capables d’enthousiasme, instruits, doués de talens, qui cherchèrent avec inquiétude la solution des problèmes sociaux et moraux les plus importans. Les théories de Saint-Simon ont revêtu, dans leurs mains, de nouvelles formes, quelques-uns en ont porté les conséquences à des exagérations et quelquefois à des écarts monstrueux, qui ont divisé l’école, discrédité la doctrine, éloigné plusieurs adeptes. La plupart d’entre eux n’ont fait que traverser cette école, par une sorte d’exploration dont la sincérité laborieuse méritait l’estime, dont les études, ramenées ensuite à une meilleure direction, pro-
rurale ordinaire, fondée sur une société d’actionnaires. Les employés et ouvriers sont salariés; ces ouvriers sont des gens du pays, travaillant suivant leurs anciennes habitudes et dont la plupart ignorent ce que c’est qu’un phalanstère.
[i] Le mémoire dans lequel il exposait ses vues et
duisent ou promettent des fruits réels , dans le champ des sciences économiques.
D’après le symbole que l’école saint-simonienne adopta et promulgua , au moment où elle parut constituée, et après la mort de son chef, elle ne prétendait point introduire la communauté des biens ; elle déclara au contraire la repousser expressément; elle la repoussait du moins en tant que « cette communauté universelle con- « siste dans un partage égal entre tous lesmem u bres de la société, soit du fonds lui-même de <t la production, soit du fruit du travail de tous.» Elle proclama l’inégalité naturelle, des hommes , et considéra cette inégalité comme la condition indispensable de l’ordre social . Toutefois, elle demanda l’abolition entière de ce qu’elle appelait les privilèges de naissance , sans exception , et surtout la destruction de l’héritage qui était à ses yeux le plus grand de ces privilèges, celui qui les comprend tous aujourd’hui.
« L’héritage, dans son opinion , a pour effet <c de condamner la classe la plus nombreuse à (t la dépravation, 'a l’ignorance, à la misère, <t parce qu’il abandonne au hasard la répartition « des privilèges sociaux , parmi le petit nombre « de ceux qui peuvent y prétendre. »
L’école saint-simonienne modifiait donc la constitution de la propriété, dans l’une des bases sur lesquelles elle repose aujourd’hui. En détruisant le principe de l’héritage, elle y substituait un autre principe , celui qu’elle appelait la première des lois morales , et qu’elle avait reçu la mission d’enseigner, loi quiveut qu’à l’avenir chacun soit placé selon sa capacité et rèU'ibuè selon ses œuvres.
Elle attaquait la constitution actuelle de la propriété, « en tant que cette constitution con- «c fère pour quelques-uns, dit-elle, le privilège u impie de l’oisiveté, ou le droit de vivre du traie vail d’autrui , et qu’elle abandonne au haie sard de la naissance, le classement social des « individus.
Cependant , elle n’admettait pas une propriété individuelle fractionnée , dont chaque membre de la société puisse jouir avec indépendance ; la propriété n’était point à ses yeux le droit de disdemandait l’appui de l’empereur, fut remis par Saint- Simon lui -même, à l’auteur du présent ouvrage , et par ce dernier à M. de Montalivet, alors ministre, qui le présenta à Napoléon. On peut concevoir facilement l’accuel que Napoléon lui accorda ; mais il fit remettre à l’auteur une gratification pécuniaire.