‹ De la bienfaisance publiqueChapitre 71 sur 450 · RÉGIME NATUREL DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

RÉGIME NATUREL DE LA PROPRIÉTÉ

poser, elle voulait « que tous les instrumens de «< travail, les terres et les capitaux, qui forment <t aujourd’hui le fonds morcelé des propriétés « particulières, fussent exploités par association » et hiérarchiquement , de manière à ce que la <t tâche de chacun devînt V expression de sa cau pacitê • et sa richesse, la mesure, c’est-à-dire <c la récompense de ses œuvres » [i].

Ce plan de répartition supposait, avant tout, quelescapaeitésindividuelles fussent appréciées; qu’à chacune fût assignée sa fonction dans le travail ; que les œuvres faites fussent évaluées, et que leur rémunération proportionnelle fût fixée; il exigeait que chaque membre de la société se soumît docilement à cette détermination, à cette évaluation, qui décidaient de sa destinée et qui réglaient ses jouissances. De là l’institution d’une hiérarchie fortement constituée, le pouvoir absolu attribué à un chef, l’abdication de toute indépendance individuelle.

L’école ne crut pas pouvoir ériger une autorité aussi toute-puissante, enchaîner les personnes par de tels liens, sans le secours des influences religieuses. A son nouveau système d’économie sociale, elle associa donc un nouveau culte; elle demanda à ce culte une sanction pour ses décrets, un principe d’exaltation morale pour ses adeptes. Par une alliance jusqu’alors sans exemple , des emprunts faits aux traditions chrétiennes furent combinés avec la doctrine du matérialisme ; une sorte de piété mystique, avec les calculs économiques. Le public fut surpris de ce mélange bizarre. Diverses circonstances attirèrent sur la nouvelle école la défaveur de l’opinion ; ses entreprises échouèrent, et il ne resta plus de son apparition éphémère que les travaux de plusieurs de ses membres ; mais des travaux dont quelques-uns cependant lui survivront , et quelques-uns méritent d’être étudiés sous le rapport scientifique.

Du régime naturel de la propriété, et de ses avantages.

A le bien prendre , on trouverait le type des sociétés coopératives , et des institutions de ce genre, dans la constitution de certains ordres monastiques voués à une vie laborieuse, et spécialement dans la règle de Saint-Benoît, telle du

[i] Telle est la profession de foi solennelle qu’a pré-

moins que dans l’origine, elle fut mise en vigueur par le fondateur; telle aussi que nous l’avons vue reproduite , sous nos yeux encore, dans plus d'une communauté religieuse qui associe les occupations du travail aux exercices ascétiques. On trouverait encore , et plus sensiblement peut-être , ce même type, dans la forme de société que les jésuites avaient instituée au Paraguay. Souverains, administrateurs, missionnaires, tout ensemble, les jésuites régissaient la population avec un pouvoir sans bornes; ils assignaient à chaque individu sa lâche, son office , sa part dans les produits communs; maîtres défaire l’éducation d’un peuple qu’ils avaient trouvé dans l'ignorance et la barbarie, ils pouvaient , à leur gré, lui imprimer les habitudes conformes à leur plan , lui donner une civilisation spéciale ; créateurs de la propriété, ils pouvaient la distribuer suivant leur dessein , avant qu’aucune prétention ne fût venue l’individualiser. Les instituteurs du Paraguay tracèrent un tableau enchanteur de la félicité de ce peuple docile. Mais, depuis le voyage de l’illustre Humboldt, une plus exacte connaissance des faits a dissipé ce prestige. Il est demeuré constant que le régime disciplinaire, sous lequel le Paraguay a été placé, y a arrêté les progrès intellectuels et moraux, comme ceux d’industrie, et a préparé les voies au despotisme le plus absolu. Il a fallu, pour maintenir un semblable régime, isoler le Paraguay, de tous les états civilisés , par des barrières in franchissables.

Toutefois, les ordres monastiques et le gouvernement du Paraguay avaient invoqué, pour obtenir le difficile triomphe de l’esprit de communauté sur l’intérêt personnel, toute la puissance de la religion. C’était en foulant aux pieds les biens terrestres , qu’ils enseignaient à abdiquer la propriété individuelle. Les systèmes

tentés depuis le commencement de ce siècle, quoiqu’ils aient quelquefois voulu s’aider d’un secours analogue, se sont fondés sur un autre principe. Dans ce principe se dévoile tout entier l’esprit propre à notre temps, le génie des intérêts matériels, des entreprises industrielles, des spéculations commerciales ; le penchant qui aspire à la richesse et à ses jouissances. En vain

\ nlrod u ire un souille d’enthousiasme, une inspiration de dévoùment. Le calcul réside au fond de ces combinaisons, et re-

sentéc l’école saint-simonienneàlachambredes députés.

SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. I

paraît de toutes parts dans leur développement. En vain imagine-t-on de nouvelles doctrines religieuses, et les fait-on surgir tanquam Dens ex machina , pour le besoin de la cause , comme on dit au palais. Ces fictions , employées comme instrument, sont sans pouvoir sur la vie réelle , et ne pénètrent dans aucune âme humaine. Tous les systèmes récemment conçus demandent à leurprincipe commun des conséquences qui lui sont opposées, et par conséquent des fruits qu’il ne saurait produire. Ils contiennent, dans leur essence même, une contradiction qui les dévore : ils demandent l’abnégation de soi-même , et, pour l’obtenir, ils n’ont d’accès qu’auprès de l’égoïsme lui-même. Us veulent faire jaillir les plus hautes vertus , des stipulations d’un marché de jouissances terrestres et d'un acte de commerce. Us prétendent établir une hiérarchie, une discipline, et ils ne peuvent légitimer une autorité, instituer un devoir d’obéissance. Us rencontrent à chaque pas une antinomie inévitable.

Ah ! sans doute , on ne saurait trop accuser l’égoïsme individuel , d’être la source de toutes les passions haineuses et destructives : aveugle dans ses ambitions, il est même un conseiller perfide. Sans doute , le dévoùment désintéressé est le plus sublime des mobiles, la source des plus belles actions. Oui n’applaudirait aux efforts tentés pour détruire l’un, pour exciter l’autre? Mais, exiger le renoncement à l’intérêt personnel, lorsqu’il ne porte aucun préjudice à autrui, c’est prétendre obtenir ce qui est impossible, ce qui n’est d’ailleurs ni juste, ni utile. L’abnégation absolue de soi-même ne saurait être que le produit d’une détermination spontanée et volontaire; elle sera inspirée aux âmes généreuses, comme une libre immolation pour le bien de l’humanité , pour le salut de la patrie ; elle deviendra la gloire de l’héroïsme ; mais elle ne saurait devenir l’habitude ordinaire et générale de tous les détails de la vie, par la seule puissance magique d’une organisation économique. U n’est donné qu’aux affections de l’âme , d’enfanter le dévoùment.

On conçoit un système d’organisation sociale où tous les rôles seraient distribués d’office, de manière à procurer à-la -fois et le plus grand avantage général, et le bien-être le plus complet pour chacun, en mesurant les prestations sur les besoins, et réglant les emplois d’après les capacités ; les grandes manufactures en offrent des exemples partiels, dans une opération

spéciale et restreinte. Mais une telle organisation devient d’autant plus difficile, qu’elle embrasse une sphère plus étendue et des opérations plus variées. Qui se flatterait de la réaliser sur le théâtre entier de la société humaine? Où trouver des arbitres assez éclairés, assez sages, pour présider à cette immense répartition, pour tenir cette vaste balance? Comment faire reconnaître leur autorité, et respecter leurs arrêts? Et, en supposant que tous les hommes vinssent se ranger docilement au poste qui leur aurait été assigné, comment garantir que chacun d’eux y porterait toute l’activité et la constance dont il serait capable ?

L’homme s’appartient à lui-même. Là est pour lui l’origine de la propriété; ainsi s’explique la nature de ce droit. La providence, en plaçant l’homme sur la terre , et le dotant du libre arbitre, lui a assigné un but, conféré la prérogative de choisir et de suivre les moyens pour y atteindre; elle a mis à sa disposition des instrumens naturels, lui a attribué le pouvoir d’en faire emploi. Maître de sa volonté, de sa pensée, de ses membres , l’homme possède légitimement les fruits qu’il a produits , les biens qu’il a acquis , par le moyen de ces instrumens. La conquête elle-même est un emploi des forces , et c’est pourquoi elle s’attribue l’objet conquis. La propriété, de sa nature, est donc essentiellement individuelle; c’est avec ce caractère, qu’elle sert de mobile au travail, parce qu’elle devient sa récompense. Elle est individuelle comme l’activité humaine, qu’elle excite et qu’elle rémunère.

Le droit de propriété individuelle emporte avec soi le droit d’user et d’abuser, de transformer, d’aliéner, de transmettre. Il n’est entier et complet , que par le développement de ces conséquences. La personne dans les mains de laquelle le bien passe, par échange ou par don, en devient propriétaire au même titre que le possesseur primitif.

Le sentiment du droit de propriété est pour le possesseur une dignité et une jouissance. Ce sentiment devient plus vif par la contemplation de l’objet possédé , par l’exercice du droit de propriété. Nulle part, il ne se montre avec autant de force qu’en s’appliquant au sol, parce que le sol frappe les regards, parce que de luimême il produit des fruits variés, parce que la propriété s’y montre consolidée, certaine, immuable; parce que le possesseur en jouit avec plus de sécurité. Ce sentiment, enfin, est

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