DE L ORGANISATION I)U TRAVAIL
Les divers systèmes qui viennent d’ètre rappelés dans l’article précédent, combinent une organisation nouvelle du travail, avec une constitution nouvelle de la société, et la chose devait être ainsi, en raison de l’étroite connexion qui existe entre la propriété et le travail.
Mais en rejetant toute constitution nouvelle et artificielle de la propriété, comme contraire aux intérêts de la production , en invoquant le libre essor du régime naturel de la propriété , comme le plus puissant encouragement au travail , loin de repousser une sage et tutélaire organisation du travail lui-même, nous la sollicitons, et nous espérons en voir ressortir un précieux moyen de seconder , avec la meilleure distribution de la société, le plus haut degré de bien-être pour la classe laborieuse.
De la sorte, loin de détruire la propriété, sous le vain espoir de favoriser le travail, on encouragera le travail par le respect même qui sera assuré à la propriété; le travail, en rendant la propriété plus productive, participera lui- même plus abondamment à ses avantages.
ARTICLE PREMIER
De la nécessité présente d’une organisation pour
le travail.
Une foule de circonstances nouvelles se réunissent pour solliciter une organisation du travail au sein de la société actuelle ; mille voix s’élèvent pour la réclamer; la situation générale de la société en fait sentir le besoin ; elle devient de jour en jour plus urgente; les périls s’annoncent, les nuages s’amoncellent, l’orage gronde, et plus on tarde, plus on s’expose à voir éclater par la violence quelques déchirernens funestes, au lieu des améliorations que la sagesse et la justice seraient encore à temps d’introduire.
Parmi ces circonstances se montre, au premier rang , l’affranchissement obtenu par l’industrie elle-même.
Lorsqu’une première émancipation du travail eut lieu par l’abolition de l’esclavage en Europe, la féodalité, les bourgeoisies municipales, les corporations d’arts et métiers substituèrent naturellement divers modes d’organisation au régime de servitude qu’avaient adopté les nations de l’antiquité. Sous ce régime nouveau , l'industrie reçut à-la-fois des règles, des directions, une protection , en même temps qu’elle subit des gênes diverses. Les garanties s’élevèrent avec les limites, et souvent par ces limites elles-mêmes. Toutefois, cette transformation ne s’opéra point sans secousses. La société subit des crises plus ou moins générales et prolongées ; plus d’une fois elle fut exposée à de graves désordres. Aujourd’hui, ces divers modes d’organisation transitoire disparaissent entièrement dans certaines contrées, s’affaiblissent graduellement dans toutes les autres ; l’émancipation devient ou tend à devenirabsolue et complète. Mais cette grande révolution dans le régime économique de la société humaine, ne peut être abandonnée au hasard. Le travail , affranchi , a besoin de conserver une marche régulière. L’harmonie qui naissait de la discipline réglementaire demande à être maintenue par de nouveaux moyens; les garanties qu’offraient les restrictions mises à la concurrence et les liens de la corporation, doivent être obtenus par d’autres combinaisons appropriées à la condition présente des choses.
Qui n’est frappé en même temps du prodigieux développement qu’a reçu, dans les temps modernes, mais surtout depuis le commencement de ce siècle, l’industrie manufacturière? elle tend de jour en jour à prendre un plus grand essor ; le nombre des bras qu’elle emploie s’est multiplié dans une proportion correspondante ; les ouvriers se sont agglomérés dans les villes ; leur situation en est devenue à quelques
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égardsplus précaire; leurs coalitions , plus faciles; leur concurrence mutuelle, plus active.
Le mode suivant lequel ce vaste développement s’opère , ajoute encore une force singulière aux considérations qui nous occupent. Voici d’immenses établissemens semblables à des cités, qui réunissent dans leur sein un peuple d’ouvriers sous une même direction , pour exécuter une exploitation commune! voici des moteurs mécaniques d’une force gigantesque , qui viennent exécuter avec précision et célérité l’ouvrage qui occupait autrefois des milliers de mains ! Voici de nouveaux genres de produits , destinés à satisfaire aux besoins capricieux du luxe, mais qui , par cette raison , condamnent à une fâcheuse instabilité la situation des travailleurs employés à les confectionner! Voici des arts que créent les sciences physiques, mécaniques, chimiques , ou dont elles changent les procédés, et qui demandent au travailleur une nouvelle éducation, de nouvelles capacités ! Voici des systèmes de finance, desétablissemens decrédit public, qui en donnant de nouvelles lois, une nouvelle forme à la richesse publique, réagissent sur la formation et le mouvement des capitaux, et par là sur la marche des entreprises industrielles! Placé à l’extrémité du rayon où se déploient toutes ces grandes innovations, le simple ouvrier en reçoit les influences, mais le plus souvent sans les prévoir, sans les comprendre, sans pouvoir en modifier les effets. Sa condition change, sa destinée est compromise. Il court risque de perdre , dans cette métamorphose de l’industrie, l’indépendance qu’il venait de conquérir ; d’échanger le régime des jurandes contre celui qui enchaîne à un atelier, et de subir une vassalité imposée par la faim, à la place de celle qu’avait instituée la féodalité du moyen âge.
D’une autre part, cependant, d’heureux présages semblent l’appeler à une condition beaucoup plus relevée et plus heureuse tout ensemble. L’intelligence conquiert chaque jour une plus grande part dans les opérations de l’industrie ; le rôle de l’ouvrier prend plus de dignité en demandant moins de fatigue, l’instruction lui est beaucoup plus largement répartie. Les produits abondent sur les marchés, et l’abaissement graduel de leurs prix favorise la consommation. La paix, depuis plus de vingt ans, a succédé, en Europe, à des guerres destructives ; elle s’annonce durable; une période commence, où les nations ne lutteront entre elles, que par la rivalité de l’industrie, et où elles s’enrichiront
mutuellement par les échanges. Non-seulement le travailleur n’a plus à redouter les injustes dédains que d’anciens préjugés faisaient quelquefois tomber sur lui ; mais l’opinion publique le protège, l’honore; une sympathie générale se manifeste en sa faveur, de la part des gens de bien ; on prend un vif intérêt à sa destinée. Il faut le dire, cette sympathie est juste; elle doit redoubler aujourd’hui. Comment, en effet, en présence d’un accroissement sensible de la richesse sociale, lorsque tous les arts rivalisent pour satisfaire aux besoins de l’homme, celui dont les sueurs ont une part si considérable à la production ne verrait-il pas améliorer son propre sort? Comment ne participerait-il pas aux progrès généraux de la civilisation dont il est témoin? Comment le perfectionnement des institutions politiques et administratives, en contribuant à la sécurité du pays, en faisant régner l’ordre, en préparant la prospérité publique, resterait-il stérile pour le bien-être de la classe la plus nombreuse? Cette classe , en s’éclairant , mesure mieux la distance qui la sépare des conditions plus fortunées; les avantages mêmes qu’elle acquiert lui font désirer plus vivement ceux auxquels elle peut aspirer encore. Les affections sociales ont acquis sur elle plus d’empire ; elle connaît mieux ses droits, elle est mieux en état de les exercer.
Si de fausses promesses , si d’imprudentes flatteries, de perfides suggestions sont venues la tromper, exalter ses ambitions, provoquer en elle l’envie et la haine; si on l’a excitée à arracher par des voies violentes et tumultueuses ces arnéliorationsdans la destinée qu’elle mérite d’obtenir par des moyens légitimes, ce sera un motif de plus , motif aussi pressant qu’impérieux , de la protéger elle-même contre de funestes séductions, et de créer, par une bonne organisation du travail, le moyen de l’éclairer, celui de la servir, celui de lui procurer précisément la destinée dont elle est digne par les moyens vrais et justes.
Des conditions qu'une se?nblable organisation
doit remplir .
La première de toutes les lois, en effet, la justice , est aussi le premier intérêt de la classe laborieuse, la première condition de toute organisation du travail, pour qu’elle soit durable et