EXERCICE DES DIVERS MÉTIERS
Les progrès de l’industrie tendent chaque jour à restreindre le théâtre où ces professions s’exercent , et l’emploi qu’elles offrent au travailleur. Pour dégagerces professions disgraciées, de l’encombrement qu’elles éprouvent, et qui, joint au faible mérite du travail, en rendent les salaires insuffisans, deux moyens doivent se réunir: l’un consiste à étendre la capacité des travailleurs, par une éducation qui les mette enétat d’occuper des emplois plus relevés; l’autre consiste à leur ouvrir l’accès de ces emplois, lorsqu’ils ont acquis la capacité nécessaire. A ce double but doivent tendre tous les efforts de la bienfaisance publique, dans ses plans de prévoyance, en cherchant à améliorer la condition des classes laborieuses.
Voilà une grande lâche; mais une tâche indispensable à remplir. On conçoit qu’un patronage généreux et éclairé peut seul l’entreprendre avec succès. Il lui faudra environner, dès leur enfance, les individus qui appartiennent à cette classe si mal partagée dans la distribution du travail, et qui ne saurait trouver en elle-même les lumières dont elle a besoin. L’organisation d’un semblable patronage, déjà souvent indiquée, sera développée dans un instant. Ses soins trouveront dans la direction du placement , une utile assistance.
Tout prouve la nécessité d’une direction éclairée qui puisse aider les hommes de travail à se classer en proportion de leurs besoins. Ainsi, les professions qui joignent le débit à la manipulation, et qui , dans la fabrication et la vente de détail, se mettent en rapport direct avec le consommateur, sont au nombre de celles qui fournissent le plus d’indigens. Tels sont, par exemple, les métiers de cordonnier et de tailleur [i'j. L’ouvrier, dans ces professions, n’est point à portée de juger par lui-même de la consommation ; chacun se flatte de trouver du débit: la concurrence s’étend hors de mesure ; les travailleurs les moins habiles manquent d’ouvrage. Au contraire, les professions qui , par la nature des choses, empruntent l’intermédiaire du commerce ou des entrepreneurs, pour écouler leurs produits , sont naturellement guidées parles entrepreneurs et les négocians qui, placés dans un sphère plus vaste, sont accoutumés
[1] Ils forment plus du dixième du nombre des indigensàParis; les ébénistes, les tourneurs , les coiffeurs, un trentième.
[2] A Paris, ils composent près du sixième du nombre
à apprécier les relations de l’offre et de la demande.
Les professions dont le travail n’est point continu, régulier, sont plus exposées que d’autres, à voir leurs salaires réduits par les chômages. Les ouvriers en bâtimens se trouvent spécialement placés dans cette situation [2]. Les tailleurs, les ouvriers qui fabriquent les objets de luxe, y participent également. Avec une instruction plus étendue, cette classe de travailleurs pourrait se mettre en état de trouver d’autres occupations , pendant les intervalles où ils ne sont pas employés à leurs ateliers ordinaires. Mais ils auraient besoin aussi d’être éclairés, d’être aidés pour se créer cette ressource.
Dans les états où, comme en France, les anciennes corporations ont été supprimées, on a, pour quelques professions et dans quelques villes, érigé des syndicats, et l’on a eu lieu de s’en applaudir. Celte institution a rendu divers genres de services. Elle ne suppose aucun privilège; elle n’établit aucune entrave. Les syndics représentent la profession, lui servent d’organe, relativement aux intérêts communs de ceux qui l’exercent; ils deviennent un centre de relations amicales, un canal d’instruction; ils servent à entretenir la bonne harmonie. Sans exercer une autorité disciplinaire, ils peuvent donner de sages avis aux hommes de travail, les aider de leurs recommandations, de leur appui. Il convient qu’ils soient pris en partie parmi les anciens ouvriers retirés, en partie parmi les ouvriers actuellement en activité; dans les deux cas, parmi l’élite des sujets exerçant la profession, parmi les individus ayant acquis l’estime publique et jouissant d’une certaine aisance. Les plus anciens et les plus forts contribuables, dans la profession syndiquée , proposeraient un certain nombre de candidats . parmi lesquels l’autorité municipale ferait un choix définitif. Les syndics se réuniraient en la présence d’un commissaire désigné par l’autorité, dont le concours serait nécessaire pour valider leurs opérations. Ils n’exerceraient que des fonctions consultatives ; mais ils donneraient leur avis, dans tous les cas où ils seraient consultés relativement aux intérêts de la profession.
Toutefois, cette institution 11e semble pas de
des indigens. Il est vrai que la plupart sont étrangers à la capitale, et que l’immense développement des travaux publics, dans cette cité, y attire une foule d’ouvriers.
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. II
nature à être généralisée. Elle ne convient qu’aux professions dans lesquelles il existe des intérêts communs, et lorsque ceux qui les exercent sont unis entre eux par quelque relation naturelle. Elle convient spécialement «à celles qui se trouvent placées, par la nature de leur objet, sous la surveillance de la police locale , comme celles qui pourvoient à l’approvisionnement des subsistances, celles qui intéressent la salubrité, l’ordre public. On doit craindre, en les multipliant indéfiniment, en les érigeant sans motif, en n’offrant aussi aucun aliment légitime aux délibérations des syndics , de fournir une occasion à des rivalités, à des intrigues, à des coalitions. L’esprit de confraternité est juste, honorable, utile; mais l’esprit de corporation est exclusif, souvent arbitraire et tyrannique. Autant l’un mérite d’être favorisé , autant l’autre a besoin d’être contenu. La barrière qui les sépare n’est pas toujours facile à poser.
C’est à l’expérience qu’il appartient de nous donner des lumières certaines, dans une matière aussi délicate et aussi neuve. L’extension que peut recevoir l’institution des syndicats doit donc être essayée progressivement.
Combien ne serait-il pas «à désirer qu’en donnant aux diverses classes d’ouvriers des organes, des guides connus et d’une sagesse éprouvée; qu’en régularisant les relations qui se forment dans leur sein, qu’en mettant au grand jour le jeu des moyens employés pour servir leurs intérêts, on prévînt les inconvéniens de ces secrètes associations du compagnonage , dont les chefs mystérieux dirigent les fils, sans pouvoir leur assurer une protection réelle et salutaire, et qui donnent lieu à des collisions si fâcheuses! Mais, comment empêcher aussi que les ouvriers ne forment eux-mêmes des associations secrètes entre eux , qu’ils ne les perpétuent, lorsqu’on néglige de leur donner un centre légal, auquel ils puissent recourir dans leurs besoins avec une juste confiance ?
Du travail dans les grandes manufactures .
Une grande manufacture dans laquelle un nombre considérable d’ouvriers se trouve rassemblé d’une manière constante, est une véritable communauté industrielle, qui a sa hiérarchie, son chef, ses règles , sa discipline. Le
travail s’y trouve organisé par le fait. Le chef d’une telle entreprise exerce en réalité une sorte de magistrature. Des avantages salutaires peuvent résulter pour l’ouvrier lui-même d’une communauté ainsi organisée. La régularité du travail y sera mieux établie; il y aura moins de temps perdu ; les occupations seront mieux réparties; l’émulation sera plus entretenue. Les ouvriers contracteront les habitudes de subordination ; ils apprendront à se captiver; ils seront protégés contre les séductions des plaisirs, contre la dissipation et la paresse ; ils connaîtront mieux le prix de l’ordre ; certaines conditions pourront leur être imposées dans leur propre intérêt; certains arrangemens économiques pourront diminuer leurs dépenses.
Mais le chef de la manufacture en est aussi le seul législateur; il peut abuser de son pouvoir, négliger les intérêts dont il se trouve l’arbitre.
Heureux les établissemens de ce genre, auxquels président des hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus , des chefs qui sont pour les ouvriers de véritables pères ! On voit des fabriques qui jouissent de cette prérogative ; on admire tout le bien qui s’y opère par les exemples , l’influence des chefs, par les sages règlemens , par les généreuses dispositions qui y sont en vigueur.
Si de tels exemples étaient généralement suivis, l’organisation des grandes entreprises de manufactures ne serait pas moins protitable à la moralité de la classe ouvrière, qu’à son bienêtre.
Mais il se trouve des entrepreneurs exclusivement préoccupés du profit que peut leur promettre la spéculation industrielle et ses élémens matériels, et qui ne voient , dans les ouvriers , que des instruirions mécaniques. Comment les ramener à de plus hautes pensées, leur faire adopter des dispositions qui seraient pour eux un véritable devoir?
Cette question est neuve , grave, difficile.
Le régime qui gouverne une grande manufacture est déterminé par un contrat librement formé entre le chef de l’entreprise et les ouvriers. Le premier est maître de le concevoir à son gré , comme les seconds de le refuser ou d’y consentir.
Mais, s’ensuit-il de là que ce genre de contrat ne puisse , dans l’intérêt de la société et dans celui de l’industrie, être soumis à aucune règle générale? Les contrats civils ordinaires ne sontils pas placés par les lois sous certaines condi-