AMELIORATION DE
s’est trompé, s’il reconnaît son erreur, si les circonstances changent et deviennent moins favorables, une nouvelle délibération doit être prise; de nouvelles difficultés vont se présenter; car l’ouvrier le plus laborieux n’est pas , à tout âge , en mesure d’embrasser une autre profession, quelle qu’elle soit, abandonnant celle qu’il avait exercée jusqu’alors.
Il est bon que l’homme de travail, en se fixant sur le choix d’une profession déterminée, en s’appliquant autant qu’il est en lui pour s’en rendre capable, en y persévérant autant que les circonstances le permettent , se mette cependant en mesure de faire, au besoin, quelque autre ouvrage , surtout si la profession qu’il adopte est sujette à des intermittences. L’homme qui n’est propre qu’à une seule et unique chose, y réussira peut-être mieux ; mais il y aura pour lui des temps forcés d’inaction. Quelquefois aussi on fait mieux, lorsqu’on sait comparer, et c’est un avantage surtout dans les opérations qui demandent de l’intelligence. Il est reconnu que ce genre d’habileté est particulier à l’ouvrier français ; il passe facilement d’une chose à l’autre ; mais il abuse trop souvent de cette facilité , elle nuit chez lui à la constance.
Le second conseil est relatif au choix de la résidence. Les gens de travail qui s’associent à leur père, et qui leur succèdent ensuite, se trouvent naturellement fixés à ses côtés. Mais ceux qui se placent ailleurs que sous le toit paternel, ont à opter entre la ville ou la campagne, quelquefois entre plusieurs contrées, plusieurs villes, plusieurs quartiers de la même ville. Cette détermination dépend des avantages ou des inconvéniens propres à chaque localité, des protections que l’ouvrier peut y espérer, des rivalités qu’il peut y rencontrer , de la demande de travail qui peut l’y favoriser. Ces circonstances varient aussi , et peuvent conseiller un déplacement. Le déplacement a par lui-même des inconvéniens inévitables, entraîne des frais et des perles. Comment un simple ouvrier pourra-t-il s’éclairer suffisamment sur le parti qu’il doit prendre? quelles informations aura-t-il à sa disposition pour apprécier les facilités ou les obstacles propres à chaque localité?
La troisième détermination, en suivant l’ordre du temps, mais la première peut-être en rang, par l’importance, est celle qui est relative au mariage , à l’époque favorable pour en contracter les liens, au choix d’une épouse; nous ne considérons encore ici, dans cette grave dé-
LA VIE PHYSIQUE. Ihl
termination, que les intérêts purement matériels du travailleur. 11 attendra qu’il ait amassé des épargnes suffisantes pour établir un ménage ; qu’il ait obtenu une situation assez assurée et assez avantageuse pour entretenir une lamillc; il choisira une compagne bien portante, économe, laborieuse, qui lui apporte quelques ressources, d’utiles appuis, dont la profession puisse se concilier avec la sienne.
Ces trois déterminations composent les conditions principales et fondamentales desquelles dépend presque toujours la destinée entière de l’homme qui vit du travail de ses mains.
Elles nesont pas moins essentielles, sans doute, pour les filles, que pour les garçons; mais les motifs qui y président diffèrent relativement aux deux sexes. L’option offerte aux filles pour le choix d’un état, est beaucoup plus restreinte. Leur séjour est naturellement fixé au sein de leur famille; elles y trouvent de précieux avantages, celui de la sécurité surtout. Si elles se placent au-dehors, ce n’est plus tant le choix de la contrée qui importe pour elle, que le choix de la famille où elles se placent, et près de laquelle elles doivent trouver une protection, en même temps que des moyens d’existence: choix délicat ctd’autantplus difficile pour elles, qu'elles se trouvent plus éloignées de leurs parens ! Enfin, l’hymen exerce sur la destinée des femmes, une influence beaucoup plus étendue que sur celle des hommes. Elles ont besoin, en le contractant, d’une prudence plus grande encore, et cependant elles ont, par elles-mêmes, moins de moyens pour se guider. Quelle sera leur situation , si elles ne trouvent pas dans leurs parens eux-mêmes, les guides dont elles ont tant besoin ?
11 est encore deux conditions essentielles au bien-être de l’ouvrier. La première embrasse sa vie entière : c’est l’économie du temps. Chaque heure, nous dirons presque chaque minute, a une valeur pour l’homme laborieux. La diligence ne consiste pas dans la précipitation, mais dans le soin de mettre tous les momens à profit. Outre le temps perdu par la lenteur et la négligence, il est un temps qui se perd par l’effet de l’agitation elle-même; il en est un qui se perd par les allées et venues inutiles, par le défaut d’ordre, de suite et de persévérance.
Le bon emploi du temps consiste encore dans l’art de distribuer les occupations, dans le mode de succession que l’on sait établir entre elles. U est telle occupation qui s’accomplit beaucoup mieux avant ou après une autre; il est tel ou-
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CIIAP. III
vrage qui, par la variété seule, repose du précédent ; la récréation n’est souvent qu’un changement dans le mode d’activité.
11 est généralement reconnu que l’ouvrier anglais tait beaucoup plus d’ouvrage, dans un temps donné, que l’ouvrier français, parce qu’il a plus d’application et de patience, et c’est l’une des principales causes pour lesquelles le salaire du premier est plus élevé. L’ouvrier allemand travaille plus que l’ouvrier français, moins que l’ouvrier anglais. Dans les grandes fabriques de France, on est contraint d’employer un plus grand nombre de contre-maîtres, parce que les ouvriers, facilement distraits ou dissipés, ont besoin d’être soumis à une plus active surveillance [i],
La seconde condition consiste dans l’art de conserver, de ménager, art plus nécessaire sans doute à ceux qui possèdent le moins, et cependant trop négligé par eux. Il se compose d’une foule de petits soins continus, bien entendus : mettre chaque chose à sa place, réparer les objets dès qu’ils se dénaturent, les entretenir dans une extrême propreté, ne consommer qu’en cas de besoin et dans la mesure précise du besoin, employer tout ce qui peut être utile. Les femmes y sont surtout éminemment propres; c’est beaucoup d’obtenir des hommes qu’ils ne les contrarient pas dans cette œuvre.
ARTICLE il.
De Vëconomie domestique, appliquée à la classe
laborieuse.
Un bon manuel d’économie domestique populaire serait l’un des présens les plus précieux qui put être fait à la classe laborieuse [2]. L’homme de travail, lorsqu’il vit au jour le jour, sans plan, sans règle, sans calcul, se prépare presque infailliblement la détresse. Ne s’occuper que du présent, est le moyen de perdre l’avenir.
L’économie, pour le simple ouvrier, comme pour tout autre, consiste sans doute à ne pas dépenser au-delà de ses ressources, à ne pas défi] Voy. M. John Cowel, dans Méchantes magazine de 1834, l’introduction aux tables du supplementary report ofthe factory commissionnées.
Voy. aussi les déclarationsde MM. Grandin, Jourdain Ribouleau, Lefèvre Dunouflé, et autres fabricant, dans
penser sans nécessité; mais elle consiste aussi à savoir dépenser à propos. Il y a des dépenses productives, comme, par exemple, celle qui a pour objet de se pourvoir d’instrumens et d’outils, ou d’acquérir de l’instruction. Il y a une économie, pour l’ouvrier sédentaire, à se mettre dans ses meubles, lorsqu’il en a le moyen. Ainsi encore, on épargne en achetant au moment opportun, en formant quelquefois de petits-approvisionnemens, en saisissant l’occasion favorable. U y a telle dépense qui en évite de plus considérables. Il peut y avoir avantage de payer plus cher, si les choses que l’on achète sont, par leur qualité, d’un meilleur usage; il estdes choses qui, quoique à un prix inférieur en apparence , coûtent cependant davantage , parce qu’elles font moins de profit, comme on dit, et qu’il faut les renouveler plus souvent.
Le but que doit se proposer l’ouvrier, est d’arriver graduellement à se former un petit capital. Mais, dans tous les cas, il lui est indispensable de régler scs dépenses. Ce conseil renferme en quelque sorte toute l’essence d’un bon régime de vie, pour l’homme qui vit du travail de ses mains. Quelque pauvre qu’il soit, il faut qu’il sache compter, se former un plan et se rendre compte. Ce petit budget l’éclairera sur la manière de se tirer d’affaire avec des ressources très-limitées. Ici s’appliqueront les calculs de la prévoyance; ils apprendront à réserver, pour la saison rigoureuse, une portion des salaires perçus pendant un temps plus favorable; à se mettre en mesure pour payer les termes de loyer, pour renouveler le linge, les vêtemens, le mobilier, les outils; à faire des achats plus en grand, lorsque, de la sorte, on achète à meilleur prix ; à tenir de petites épargnes prêtes pour des accidens imprévus. Ce n’est pas assez de faire son compte pour l’année; il convient d’aviser aux circonstances qui peuvent arriver à des époques plus lointaines : un établissement à former, les couches d’une mère, l’éducation des enfans, la vieillesse enfin et ses infirmités. Ces calculs ne sont pas aussi faciles qu’on pourrait le croire; les élémens en sont nombreux, quoique les sommes soient simples. Ils demandent un certain degré d’instruc-
renquéte dirigée par le ministère du commerce, à Paris, en 1834.
[2] Ce don lui a été fait par plusieurs écrits de madame Celnart : le Manuel d'économie domestique, celui des habitons des campagnes.