EN COUR A GE M EN S ET PRIX DE VERTU
pour qu’ils comprennent mieux encore que ces exemples doivent leur servir de guides !
Plusieurs conditions sont donc nécessaires pour que de semblables institutions atteignent leur véritable but : et d’abord, que le jugement porté sur les actions qu’on entend rémunérer ne soit point légèrement hasardé; qu’il émane donc par conséquent de juges compétens ; que les faits soient constatés avec un soin scrupuleux ; qu’on ne signale que des actions d’un mérite réel; qu’on s’attache surtout à celles qui présentent un caractère de constance. S’il est difficile de pénétrer dans les plus secrètes intentions de leurs auteurs , il serait peu équitable, cependant, d’élever sans motifs, sur les mobiles qui les déterminent, les doutes et la défiance, il y a peut-être moins d’inconvéniens qu’on ne pourrait le supposer, à ne pouvoir les scruter avec rigueur : car les récompenses s’adressent moins à la conscience de celui qui les reçoit, qu’à l’àme des spectateurs, et l’instruction qu’elles offrent à ceux-ci est suffisante , lorsqu’on prête à une action louable les motifs ordinaires et naturels qu’elle annonce.
On ne saurait trop recommander que les solennités consacrées à ces rémunérations aient un caractère moral et grave, approprié à leur objet; il est bien d’y faire intervenir les magistrats, d’y associer les cérémonies religieuses, de les rattacher à d’autres solennités publiques. Il faut aussi que le spectacle soit éminemment populaire, qu’il s’adresse au plus grand nombre de témoins; que, surtout, il soit offert à ces classes nombreuses auxquelles il doit servir d’enseignement ; que la connaissance des bons exemples, que les témoignages de l’estime publique dont ils sont environnés, soient répandus dans toutes les familles [i] .
Nous ne craignons cependant point d’admettre, et d’appeler même les riches et les gens du monde, à être témoins des solennités où cet hommage est rendu aux vertus obscures. L’éclat qui les environne peut seconder aux yeux de la foule, auprès des esprits superficiels, les impressions qu’elles doivent exciter. Il est bien d’ailleurs que les classes supérieures viennent présenter ce tribut de leur estime et de leur
[t] L’Académie française a judicieusement adopté l’usage de faire imprimer à un très-grand nombre d’exemplaires, et répandre au prix le plus modique, le recueil des récits où sont exposées les belles actions qui ont mérité l’application des prix Montyon. Les
respect, aux mérites cachés sous les disgrâces de la fortune. Les gens du monde puiseront peutêtre plus d’une leçon dans ce spectacle; ils y apprendront à chérir le pauvre, à sympathiser avec lui, à mieux compatir à ses peines, en admirant les caractères sublimes qui se voilent sous de si humbles apparences. De tels honneurs ne doivent point être prodigués, mais distribués avec réserve, comme avec discernement. Us ne doivent point être altérés par des accessoires qui tendraient à flatter la vanité, ou par des circonstances qui pourraient humilier ceux auxquels ils s’adressent. Il n’est point interdit, sans doute, de leur donner un caractère utile, d’y joindre une somme d’argent fort nécessaire peut-être à ceux qui les reçoivent; mais ces dons seront enveloppés des formes inspirées par une juste délicatesse, et propres à ménager celle des personnes rémunérées. Il est à désirer enfin que ces récompenses soient décernées sur les lieux mêmes témoins des actions qui les ont méritées. Cependant lorsqu’elles sont réunies pour embrasser à-la-fois en un même jour, les belles actions qui ont eu lieu sur la surface entière d’un grand empire; elles reçoivent un nouvel éclat, comme une nouvelle utilité, de ce rapprochement et de cet ensemble qui, dans un magnifique tableau, offre des comparaisons, si instructives, et compose comme un harmonieux enseignement de morale pratique.
Des souscriptions annuelles ont été établies dans plusieurs villes de l’Allemagne, et à Londres, pour former un fonds spécial de récompenses en faveur des bons domestiques. Cet encouragement s’attache essentiellement à la longueur des services rendus au même maître, comme à la preuve la plus certaine du mérite de ces services; elle couronne aussi le dévoùment, ce dévouaient de l’âme, auquel les soins intérieurs de la domesticité donnent souvent l’occasion d’un si généreux exercice, et qui ne saurait être payé par un salaire. Quelquefois aussi, dans les campagnes, les propriétaires ruraux décernent des récompenses aux valets de ferme dont la conduite a été reconnue la plus digne d’estime, et nous avons vu avec satisfaction cette espèce de prix distribuée par des co-
magistrats auxquels elle adresse \ les médailles dans chaque localité, ont ordinairement aussi le bon esprit d’en faire la remise avec une solennité convenable , et de célébrer à celte occasion une sorte de fête de famille.
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. IV
iniecs agricoles, devenir l’un des ornemens des fêles rurales. Ce genre d’institutions a une utilité toute spéciale ; i! témoigne à une classe d’individus placés dans une situation dépendante, la bienveillance et l’affection de ceux à qui elle prête ses services ; il relève leur condition à leurs propres yeux, comme dans l’opinion des autres.
En général, les institutions qui ont pour objet d honorer les belles actions, en les recherchant dans les classes les plus obscures de la société, peuvent sans doute, comme toutes les autres choses, dégénérer en abus, si elles s’écartent de l’objet même qu’elles se proposent; mais, tant qu’elles lui restent fidèles, elles méritent certainement l’approbation des gens de bien; elles donnent à l’humanité un spectacle doux et utile; elles deviennent comme un livre vivant qui enseigne la réalité de la vertu à ceux qui l’ignorent ou qui l’oublient; elles sèment des étincelles de vie morale au sein de la société; elles concourent à ennoblir et à améliorer les mœurs populaires.
Des effets moraux qu'on peut attendre des institutions de patronage.
La sociabilité, source féconde de qualités estimables et de lumières, occupe un rang considérable dans cette seconde éducation qui, pour l’homme, se prolonge pendant le cours entier de la vie. Malheureusement celui qui est placé dans une condition malaisée, en recueille plus difficilement les bienfaits. C’est déjà pour lui un grand désavantage, que d’être condamné par la nature de ses occupations et la gêne qu’il éprouve, à jouir rarement du commerce de ses semblables. N’aggravez pas encore pour lui ce désavantage, en multipliant les barrières, en le séquestrant en quelque sorte du reste de la société ! Trop de circonstances extérieures et matérielles signalent déjà l’infériorité de sa condition; n’y joignez pas des exclusions injustes! Frère moins favorisé, qu’il n’en continue pas moins à être reconnu pour un frère dans la grande famille humaine! Déjà, en se voyant avoué pour tel, il puisera dans un sentiment profond de cette fraternité, des influences propres à l’améliorer. Son âme s’ouvrira plus facilement aux affections; son caractère s’ennoblira; son courage s’accroîtra par la sérénité et la confiance.
Si vous repoussez, si vous tenez à part et à distance, ceux que la fortune a entièrement déshérités ; réduits à n’entretenir de rapports habituels qu’entre eux, ils confondront leurs mécontentemens, associeront leurs plaintes, sentiront leur tristesse, leur découragement s’accroître; ils échangeront leurs préjugés. Ainsi se forme, en divers pays, à certaines époques, cette cash; disgraciée, espèce de parias au sein de la civilisation, qu’on appelle la populace , et qui, après avoir été le rebut de la société, en devient quelquefois le fléau. Elle a ses habitudes à part, ses traditions, son langage, son costume. Elle se considérera comme frappée d’une sorte de réprobation; elle prendra en haine cette société, des bienfaits de laquelle elle est exclue; elle verra dans l’humiliation une destinée qui lui est assignée en héritage , et se croyant dégradée, elle ne craindra pas de se plonger dans une dégradation réelle. On verra sortir quelquefois de ses rangs, des êtres ignobles et féroces tout ensemble, qu’on croirait appartenir à une race étrangère, si, à une grossièreté sauvage, ils ne joignaient les vices d’une corruption profonde.
Enfermé souvent par la nature et la durée de ses occupations dans une existence silencieuse et solitaire , l’homme de travail alors ne communique guère avec ses semblables , que pour des stipulations pécuniaires ; mais tel est précisément le genre de relation le moins favorable au développement de la moralité. Celles qui lui seraient vraiment utiles seraient celles qui se fondent sur la bienveillance mutuelle et sur l’échange des services.
L’ignorance est de sa nature crédule et disposée à une imitation aveugle. Il se rencontre souvent dans les ateliers des villes et même dans les villages, certains sujets qui, un peu plus instruits peut-être que leurs compagnons, doués surtout d'une plus grande loquacité et d’une grande assurance, s’attribuent une sorte d’autorité. On les écoute, on les croit sur parole, on leur obéit. Ce sont plus que des guides, que des arbitres ; ce sont des meneurs. C’est ainsi que les erreurs se propagent ; c’est ainsi que les passions deviennent contagieuses. Ce pouvoir usurpé s’évanouirait en présence de directeurs plus sages et plus dignes de confiance.
Voilà, de tous les genres de protection, le plus précieux peut-être, parmi ceux que pourraient offrir à une foule d’individus peu éclairés. un patronage convenablement organisé. Tous les préjugés ne pourront être détruits;