INFLUENCE DE L’ESPRIT DE FAMILLE
aux hommes laborieux et peu fortunés, qu’à tous autres : la présence des femmes tempère pour eux ce qu’il y a de trop rude dans les habitudes d’un travail matériel; elle adoucit l’amertume des privations; elle calme les souffrances, elle dispose à la modération, elle fait goûter, dans l’intérieur de la vie domestique, d’intarissables jouissances. En donnant des consolations, elle inspire la patience ; en donnant du bonheur, elle prête des forces; elle ranime les sources de la vie; elle embellit la destinée; elle compense avec usure les faveurs de la fortune. Les femmes sont appelées à devenir l’un des principaux inslrumens de l’amélioration des mœurs populaires ; elles y parviendront à mesure qu’elles prendront un plus grand ascendant au milieu des classes inférieures; à mesure que, par leur propre éducation, elles se rendront plus dignes de cette belle mission. Jetez au contraire la femme hors du sanctuaire de la famille ; non-seulement vous la dépouillez de ce touchant ministère, mais vous l’exposez à corrompre les mœurs que sa présence devait épurer. Séduite, entraînée à former des rapports illégitimes, non-seulement elle abdique, en se dégradant, sa puissance morale, mais elle devient le plus dangereux instrument de dépravation. Lorsque l’histoire fies délits et des crimes se déroule devant les tribunaux, qui ne serait frappé de voir les désordres de mœurs se produire le plus souvent à l’origine des attentats contre les personnes ou les propriétés qui semblent, par leur nature, devoir lui être étrangers? La femme vicieuse se porte à de plus grands excès, connaît moins de Ircins; ses vices sont plus contagieux.
L’état de concubinage enlève à la femme, avec sa dignité, le respect qu’elle avait droit d’obte-
[i] D’après Bickes, dans le royaume de Wurtemberg, le rapport des naissances d’enfans naturels à la totalité des naissances, qui était, avant 1815, de 2,19 sur cent, s’est élevé depuis à 5,34.
En Autriche, avant 1785, il était de 4,392 sur cent.
De 1785 à 1815, de 4,704.
En Suède, il était avant 1815, seulement de 3,61 sur cent, depuis celte époque, il serait de 7,48.
A Paris, le rapport des enfans naturels aux enfans légitimes, qui était
de 1806 à 1813, de 65,483,
n’a été de 1814 à 1819, que de 60,482,
de 1819 à 1830, de 54,695,
de 1831 à 1833, de 53,157,
de 1834 à 1836, de 51,158,
en 1836, de 49,889.
nir, la confiance en elle-même, et cette autorité toute bienfaisante qu’elle devait exercer au sein de la famille; les affections perdent dans son cœur et dans celui de son complice, le caractère qui les rendait fécondes en vertus. L’homme y conserve les tristes privilèges de l’égoïsme, en retour des sacrifices qu’il accepte. La présence des enfans n’a plus de charmes, n’inspire plus les mêmes espérances; ils n’ont plus le même avenir, ils ne répondent plus par les mêmes sentimens.
Le concubinage a, sous plusieurs rapports sans doute, des conséquences moins funestes, lorsque, comme en Allemagne et en Suisse, il prélude en quelque sorte à l’hymen, lorsqu’il est généralement et promptement suivi par un contrat régulier. Toutefois, il arrive alors que les jeunes personnes sont moins à l’abri des dangers de la séduction, et il en résulte, comme l’expérience l’atteste, que les exemples s’en multiplient beaucoup plus [fj. Lorsque au contraire, comme dans les grandes villes, et comme dans une partie de la France, le concubinage vient usurper la place du mariage, et mettre obstacle au contrat, il contribue en toutes sortes de manières à pervertir les mœurs populaires. Ceux qui s’abondonnent à ces liaisons coupables, apprennent ainsi à substituer les plaisirs sensuels aux obligations ; lecaprice, à la fidélité ; le cours aveugle des passions, aux sentimens sacrés de la nature. L’homme alors se croit libre, mais d’une liberté funeste, celle qui lui permet de sacrifier ceux qui l’entourent à ses propres passions. La femme rougit de la situation qui eût du faire son honneur; elle est dépouillée, pour sa vie entière, du caractère qui alimentait ses vertus et qui servait à les propager. Les deux coupables
U y a donc eu diminution progressive depuis 30 ans; au contraire, dans les départemens le rapport a été croissant :
de 1818 à 1823. . . 7,410
de 1823 à 1829. . . 7,779
de 1830 à 1836. . . 8,296
(Voyez le discours de M. le baron Dupin, le 2 décembre 1838, au Conservatoire des arts et manufactures.)
En 1836, le rapport des naissances des enfans illégitimes au total des naissances, a été de I à 13,040 ou de. . 7,668 sur cent. Ec même rapport est aujourd’hui, suivant Bickes, en Prusse, de. . . . 7,445
Dans le Hanovre, de 8,460
En Saxe, de 3,740
Dans le grand-duché de Hesse, de. . . 7,340
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. IV
vieillissent-ils ensemble? ils trouveront peut-être un fardeau dans cette communauté qui devait être leur force. Se scparent-ils? l’un emporte ses remords dans l’isolement; l’autre reste abandonnée dans son déshonneur. En attendant et pendant que durent les liens incertains et fragiles d’une fausse société, la confiance, la sécurité ne peuvent y régner. Les deux coupables ne peuvent s’aimer qu’à demi, puisqu’ils ne peu- ’ent pleinement s’estimer; ils se communiquent leurs vices , plus que leurs bonnes qualités.
Et quelle sera la situation des enfans nés d’un commerce illicite ! Déjà leur naissance seule, quelque innocens qu’ils en soient eux-mêmes, met obstacle à la considération qu’ils eussent pu espérer dans le monde, et combien l’espoir de la considération n’est-il pas nécessaire pour développer les qualités du caractère! L’enfant naturel se considère en quelque sorte comme un étranger, au sein de la société; i! y cherche en vain des appuis; il ne peut réchauffer son âme au foyer domestique; il ne peut ni tourner ses regards vers ses parens pour les honorer et en être béni, ni presser ses frères contre son cœur. Si c’est une fille, elle aura plus de peine encore à obtenir une position honorable; il lui sera difficile d’obtenir le rang d’épouse et de mère. Les orphelins, quelque malheureux qu’ils soient, se trouvent cependant bien moins à plaindre: il leur reste des parens plus ou moins proches ; aucune prévention ne les repousse.
Si le nombre prodigieux d’enfans illégitimes qu’accusent aujourd’hui en Europe les états de population, afflige les amis de la morale, en leur annonçant toute l’étendue des désordres qui multiplient de telles naissances, il les afflige aussi en faisant prévoir que les enfans issus d’une semblable origine seront beaucoup moins puissamment assistés dans leur développement
intellectuel et moral. Comment ne s’inquiéterait-on pas de cette apparition d’une population nombreuse et toujours croissante , composée d’individus qui ne tiennent à personne par des liens connus, qui ne peuvent avouer leur naissance, et qui ne vivent point des saintes affections de la famille?
Il est constaté que la mortalité des enfans naturels est beaucoup plus considérable que celle des enfans nés en légitime mariage [i]. Ce phénomène s’explique naturellement par le désavantage qu’ont les premiers, de ne pas jouir de la protection que les seconds trouvent au sein de la famille; il prouverait au besoin combien cette protection est nécessaire à l’enfance. Que si elle est nécessaire pour conserver la vie même de ces jeunes créatures, combien n’est-elle pas plus indispensable encore pour leur procurer les bienfaits de l’éducation, pour les protéger contre la misère, et surtout pour les former aux bonnes mœurs.
En Angleterre, les enfans naturels étaient à la charge de la paroisse, lorsque le 18e statut d’Élisabeth (chap. 3, sect. 2) en se fondant sur ce que celte obligation tournait au détriment des vrais pauvres, et encourageait les mauvaises mœurs en propageant les mauvais exemples, a imposé aux parens le devoir de pourvoir euxmêmes aux besoins de leurs enfans illégitimes, et a ordonné de les tenir en prison jusqu’à ce qu’ils aient fourni caution suffisante pour l’accomplissement de ce devoir. Plusieurs lois ont confirmé cette responsabilité et aggravé les peines [2] : mais elles n’ont pu atteindre leur but, et des lois nouvelles, en attribuant à la femme enceinte le droit de désigner, sous serment, le père de l’enfant qui est porté dans son sein, autorisent les juges de paix à contraindre le père désigné à assurer la subsistance de l’enfant [3].
Enfans U'g. Naturels.
[1] 11 suffira de citer ici l’exemple de la Prusse : en 6 ans, de 182*3 à 1831, il est né dans ce royaume. 2,703,967 et 192,547 II est mort 475,171 50,939
Et par conséquent sur 100 naissances, il est mort 0,1757 0,264
Par conséquent la mortalité parmi les enfans naturels a été supérieure d’environ moitié, à celle qui a eu lieu parmi les enfans légitimes. (Bickes : die Bewegung der Bevoelkerung, etc. Supplément, page 41.)
On estime que depuis le bill de 1834 , le nombre des
naissances d’enfans illégitimes a diminué en Angleterre de près de 3000 par an. On l’évaluait en 1831 à 20,000 environ; en 1835, à 17,000.
Le nombre des enfans naturels à la charge des paroisses, était en 1835, pour l’Angleterre et le pays des Galles, de 71,298
et en 1836, de 61,826 seulement.
Voy. le 2e animal report , pour 1836, pages 18 et 19.
[2] 7e statut de Jacques Ier, chap. 4; 50e statut de Georges ni, chap. 51; 13e et 14e statuts de Charles n, chapitre 1 1 .
[3] 6e statut de Georges n, chap. 31; 49e statut de Georges 111, chap. 68.