ES CLASSES LABORIEUSES
« Nous vous offrons un moyen facile de vous déd barrasser de vos enfans, en vous soulageant des « frais de leur éducation ; » aux enfans : « Nous » vous délivrerons de l’ennui de soigner vos paie rens, dans la vieillesse et la maladie! » Non, non ; ne venez jamais encourager l’oubli des devoirs de la nature ; venez au contraire en favoriser l’accomplissement ! Protégez surtout les familles vertueuses, écoles domestiques toujours vivantes, où se perpétuent les traditions honorables [2] !
La vie commune a par elle-même une précieuse eflicaci té pour resserrer les liens qui unissent les hommes; elle enseigne les règles de l’équité ; elle accoutume aux égards réciproques ; elle exige certaines règles de discipline, qui familiarisent avec les notions de l’ordre ; elle excite l’émulation ; elle entretient les affections ; elle assure aux qualités estimables un ascendaut naturel. A défaut des liens de famille , l’ouvrier trouvera du moins dans la communauté d’existence, des encouragemens et des leçons; l’atelier pourra devenir pour lui comme une seconde famille, s’il y trouve des chefs et des compagnons convenablement disposés. Heureux s’il peut acquérir des amis, et surtout des amis dignes de ce titre, et dans le commerce desquels il ne puise que de bons exemples et de louables sympathies !
Dans ccs écoles d’arts et métiers, dans ces écoles rurales, destinées à former de bons chefs d’atelier, des cultivateurs habiles, unissons donc aux enseignemens techniques, des directions morales qui préparent , dans les sujets qui y seront formés, des modèles et des guides pour les classes laborieuses, et qui y propagent un jour les habitudes vertueuses!
Du contentement , dans les classes laborieuses.
Le désir d’un légitime avancement, l’espoir d’une amélioration progressive dans sa destinée, sont indispensables a l’homme de travail, pour entretenir sou activité et sou courage, au milieu des latigues qui lui sont imposées. Et à qui les perspectives d’un meilleur avenir sont-elles plus nécessaires, qu’a celui auquel le présent est si rude ? Tel est aussi le motif pour lequel nous
l’information relative aux pauvres, etc., p. 165.— [2] Voy. ci-devant, 1« partie, liv. 11, chap. 5, art. 6, t. i«r, p. 154.
SECONDE PARTIE. J, IVRE III. CHAI». JV
avons revendiqué avec instance l’émancipation du travail et la liberté des transactions, pour lequel nous avons invoqué les progrès de l’industrie, et le concours d’un bienveillant patronage.
Mais ce désir, cet espoir, ne doivent point être exagérés; ils doivent se renfermer dans les limites de ce qui est possible et surtout de ce qui est juste; ils ne doivent point dégénérer eu une vague et ardente inquiétude , en une ambition impatiente, qui chercheraient à se satisfaire par des voies irrégulières, qui porteraient le trouble dans les âmes, le désordre dans les idées. L’existence de l’homme utile en serait empoisonnée; sa moralité en serait affaiblie. Savoir se contenter de la situation qui lui est échue, est pour la créature humaine non-seulement une source de bonheur, mais aussi un devoir. Ce contentement protège l’exercice de plusieurs vertus, garantit de plusieurs dangers, conserve à la raison sa sérénité, à l’âme le calme dont elle a besoin. On peut aspirer à être mieux, sans s’irriter de l’état présent; c’est même une condition pour atteindre le but, que de ne pas se hâter hors de mesure , et que de suivre avant tout les conseils de la sagesse.
Savoir être content de son sort, constitue la vraie philosophie populaire. Cette maxime est à l’usage de tous les hommes. Les ambitions les plus vives se manifestent souvent de préférence dans les conditions les plus fortunées. Combien d’êtres estimables , dans les rangs les plus obscurs, se montrent avec un visage satisfait, coulent paisiblement leurs jours ! C’est que le contentement dépend moins des circonstances extérieures que des dispositions individuelles.
Éloignez donc des regards de l’homme de travail, le spectacle de ces fortunes acquises en un jour, les séductions de ces jeux de hasard qui font obtenir la richesse sans le travail ! Eloignez de sa pensée les illusions qui l’agiteraient sans fruit, qui le dégoûteraient de sa modeste destinée ! A quoi lui servent ces assemblées , ces processions solennelles et confuses, auxquelles vous le conviez , sinon à lui faire perdre son temps et à satisfaire la vanité de quelques orateurs qui 11e s’entendent pas eux-mêmes. Pourquoi l’entretenez-vous de droits prétendus qu’il n’est pas appelé à exercer directement? Pourquoi lui promettez-vous des avantages chimériques , et auxquels il ne pourrait participer, surtout par la route que vous lui tracez? Où sont ces trésors que vous voulez lui distribuer, sinon dans le
développement naturel des travaux dont vous le détournez, et dans le règne de l’équité contre lequel vous tentez de le révolter? On a fait celte judicieuse remarque [i] : les ouvriers que séduisent le plus facilement dételles déclamations, sont précisément ceux qui ont le moins à se plaindre de leur situation présente. Ah! puisque vous portez à la classe ouvrière un si vif intérêt, enseignez-lui le calme, la modération, la tempérance ! Mcttez-la en garde contre les vaines prétentions, contre les besoins factices! Montrez-lui, non ce qui lui manque, mais ce qu’elle possède ; aidez-la à en mieux reconnaître le prix ! Qu’elle apprenne par votre bouche, que son sort est aujourd'hui beaucoup plus favorable qu’il ne le fut dans les siècles passés! Dites-lui bien que chaque situation de la vie a scs peines, et que les plus amères sont celles qui ne se montrent point aux regards; que souvent une vie modeste et laborieuse en est mieux garantie ! Répétez-lui que la destinée de l’homme ici-bas est une carrière d’épreuves, un long exercice de la patience, un combat, une conquête! Montrez-lui tout ce qu’il y a d’honorable dans ces sueurs qui découlent de son front! Honorez le travail , faites-le goûter ! Que le travail soit pour lui une gymnastique physique et morale ! Qu’il y voie le moyen de se rendre utile, la condition nécessaire pour acquérir et posséder légitimement un gage d’indépendance, et surtout une tâche imposée à l’homme par le créateur !
11 vous comprendra , soyez-en assuré ; car rien n’est plus vrai ; il retrouvera une satisfaction qui est elle-même le premier des biens. Nous ne pouvons l’affranchir d’un grand nombre de privations; mais il en sera moins préoccupé, et par cela même elles lui seront moins sensibles. 11 sera mieux préservé des maux les plus funestes, de la servitude la plus dure ; car il sera mieux à l’abri des passions. Pourquoi ces vérités, si simples en elles-mêmes, ont-elles aujourd’hui quelque peine à se faire jour? pourquoi étonnent-elles quelques esprits qui se croient supérieurs et ne sont que frivoles? Ne serait-ce pas parce que les intérêts matériels ont usurpé aujourd’hui le premier rang dans les idées qu’on se forme du bonheur accordé .à l’homme sur la terre? Là est la cause, la vraie cause du mal. Elle est dans les fausses idées du
[î] De l’organisation sociale, par M. Émile X incens, page 88, etc.