‹ De la bile à l'état pathologique (étude physique, micrographique et bactériologique)Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Action antiseptique de labile.

La bile, comme d’autres humeurs de l’organisme a été dotée d’une action antiseptique, et jusqu’en ces derniers temps, cette propriété a été généralement admise.

Les preuves historiques de la réalité de cette action antifermentescible ne manquaient pas. On n’avait en effet qu’à feuilleter les ouvrages de médecine, depuis les vieux livres hippocratiques jusqu'aux traités les plus récents pour trouver des arguments favorables — en prenant soin de sauter les pages où la corruption et la putridité de la hile étaient signalées, où cette humeur était tenue pour « la plus âcre et la plus corrosive » de l’économie — . En matière de recherches historiques, toutes les contradictions se trouvent comme une preuve de l’infinie multiplicité des faits observés et comme la marque de l'indécision et de l’instabilité des théories humaines, variables avec les esprits qui les conçoivent.

Ces contradictions constantes lassèrent Andral au point qu’il écrivit que les rapports des altérations de la bile avec les maladies étaient totalement inconnus et que partant ils ne méritaient aucun cas (Bouisson).

On trouve cependant dans la littérature ancienne des faits qui nous ont semblé intéressants à rapporter parce qu’ils montrent une conception très exacte de l’existence des principes pathogènes dans la bile. Ce sont d’abord les expériences de Deidier, professeur à Montpellier, et envoyé en mission à Marseille lors de la peste qui décima cette ville en 1720. Il publia en 1722, à Zurich, le compte rendu de ses expériences sur la bile et les cadavres des pestiférés (n° 34452. Bibl. Faculté méd.). Bouisson en fit plus tard un résumé très conforme que voici:

« La bile extraite de la vésicule des pestiférés et versée sur des plaies faites à des chiens rendit ces animaux tristes, assoupis, et fort dégoûtés. Tous moururent au bout de 3 ou 4 jours avec des bubons, des charbons, des inflammations gangreneuses des viscères, en un mot avec les symptômes de la peste. La bile injectée dans la veine jugulaire ou la crurale des chiens les fît périr en 24 heures, lorsqu’on la recueillit sur des pestiférés, tandis que la transfusion de ce même liquide pris sur des cadavres de sujets morts de pneumonie, d’inflammation cérébrale, etc., fut suivie de symptômes bien moins graves; un seul animal succomba parmi ceux qui subirent la dernière opération. Pour prouver que la bile servait spécialement de véhicule au virus de la peste, Deidier cite l'exemple d’un chien de l’hôpital du Mail à Marseille qui suivait le chirurgien lors de ses pansements, avalant les débris putréfiés, léchant le sang répandu par terre et qui continua ainsi pendant trois mois sans en être incommodé. Un drachme de bile pestiférée, détrempée dans deux onces d’eau tiède lui fut injectée dans la veine crurale droite et l’animal périt le 4e jour avec un bubon à la cuisse blessée, sur laquelle on observait en outre deux tumeurs charbonneuses et une gangrène de la plaie. »

J. -B. Morgagni dans le « de Sedibus et Causis Morborum » (éd. 1764), cite encore le cas suivant où l'action virulente de la bile est établie.

Et sane veteres quoque medici eosclein lieri alïêctus agnoscebant, et a lethalis veneni potione, et a comiptione quæ a corpore ortura habeat, videlicet posse hanc esse adeo vehemcntem, ut veneni tum qualitatem, tum vires æquet. Neque ex posteris plerique deinceps fuerunt ab hac sententia. Quam neseio an ulla confirmare evidenlius possit, quam hæc observatio, mecum olim cotnmunicata ab Joanne Francisco Cicognino Foroliviensi, spectalo, dum viveret, experientique Chirurgo, qui ut Florcntiæ didic.erat, sic Redii more periculum fecit.

Filiolus Francisci Ridolfi pictoris Foroliviensis, Tertianà febre maceratus, exlenuatusque, novissime diris convulsionibus ingruentibus confectus fueral.

Abdomine inciso, apparuerunt intestina ad contractum mesentericum rétracta, eorum tunicis subrigidis et quasi exsiccatis. Quæ, ut ventriculus quoque, multam continebant œruginosam bilem, cujus attactu scalpellus violaceo colore inliciebatur. Eumdem scalpellum, eadem bile stillantem, in carnem unius et alterius columbi cum leviter impressissent sic quidem, ut bilis inlra vulnus remaneret; hand multo posl uterque tremcns, et convulsus periit. Quin etiam mica panis, ilia admistabile, a gallo devorata, hic quoque parcm habuit exitum. Epist. analom. medica, LIX, lib. IV.

Vicq d’Azyr, en 1778, au cours d’une épidémie 1res meurtrière sur les bêtes bovines, releva la propriété qu’avait la bile de reproduire la maladie après inoculation à des animaux sains.

Enfin Baloccbi dans une communication faite au Congrès de Strasbourg, en 1842, rapporta que l’inoculation de la bile prise sur des animaux enragés déterminait la rage.

Plus tard, en étudiant l’élimination des agents pathogènes par les sécrétions, on vit que ces organismes pouvaient passer par la bile. Ce fait fut constaté par maints observateurs aussi bien chez l’homme que chez les animaux et au sujet d’affections très diverses. Ensuite apparurent les infections biliaires. La liste de ces observations est aujourd’hui trop longue pour entrer dans cette étude, où je ne pourrais donner de ces choses qu’une trop simple énumération (1).

La meilleure preuve du rôle antifermentescible de la bile résida longtemps dans ce fait que chez les ictériques et chez les animaux porteurs d’une fistule biliaire, les fèces étaient souvent d’une fétidité excessive. Bidder et Schmidt avaient insisté, dans ces conditions, sur ce rôle antiputride de la bile. Mais il fut démontré par les expériences de Rôhmann (2) que le défaut de bile dans le contenu intestinal n’amenait point fatalement la fétidité des fèces. Plus récemment, M. Dastre (3) dans une de ses belles études sur la physiologie biliaire faisait la même constatation. Slolnikoff (4) avait d’ailleurs remarqué que la seule présence de la bile n’empêchait pas la fermentation putride dans l’intestin, et il admettait que la bile favorise seulement la résorption des matières susceptibles de fermenter. Maly et Emich (5) étudiant l’action des acides biliaires sur la putréfaction et les fermentations trouvèrent que l'acide taurocholique a une action antifermen-

(1) On trouvera des renseignements utiles sur ces questions dans les Infections biliaires de Dupré, les Bulletins de la Société anatomique, la Revue d’Hayem, et les comptes rendus récents des Sociétés savantes françaises et étrangères.

(2) Rôhmann. Beobachtuug an Hunden mit Gallenfistel. Habilitazionschrift. Breslau, 1882.

(il) Dastre. Recherches sur les variations diurnes de la sécrétion biliaire. Archives de physiologie normale et pathologique, 1890.

(4) Stolnikoff. Ueber die Wirkung der Galle auf die Filulniss von Fibrin und Fett. Zeitschrift, fw physiolog. Chcmic, 1878.

(5) Maly et Emich. Ueber dos Verhalten der Gallensauren zii Eiweiss und Peptoncn und liber deren antiseptiche Wirkungen. Sitznngsgcrichtc der Kais. Altad. der Wissensehaften. Wien., 188.1.

tescible manifeste. A la dose de 0 gr. 5 pour 100, il empêche la pulré faction; à 0 gr. 2 pour 100, il entrave la fermentation alcoolique, à 0 gr. 25 pour 100, la fermentation lactique. La seule action de l’acide glycocliolique est presque nulle, nulle ou adjuvante selon la fermentation considérée.

Les expériences de Lindberger (1) démontrèrent que l’influence antiseptique de la bile était nulle quand le milieu était neutre ou alcalin et qu’elle prenait au contraire une grande intensité quand le milieu était légèrement acide. L’action antiseptique biliaire peut donc avoir son importance dans les portions du tube digestif qui contiennent un suc acide, mais n’a aucun effet dans les voies biliaires où la bile est toujours alcaline ou neutre. G. Bufalini (2) vit de son côté que la bile en nature était putrescible, mais que les acides biliaires étaient antiseptiques. En 1886, MM. Charrin et Roger (3) firent des recherches sur l’action antiseptique de la bile. Leurs conclusions, confirmant celles de Bufalini, furent que la bile fraîche en nature placée dans des bouillons stérilisés et ensemencés avec des microbes divers ne gêne pas notablement le développement de ces microbes à la dose de 66 c.c. par litre et au delà, ils reconnurent le taurocholate comme le plus actif des sels biliaires ; la lécithine et la cholestérine dans la proportion de 1 pour 10 de bouillon n’exerçaient aucune action. M. Roger (4) reproduisit cette opinion dans sa thèse en disant que « la bile ne peut être considérée comme un liquide antiseptique, mais qu’elle renferme des substances qui mises en liberté dans l’intestin peuvent gêner la putréfaction des matières alimentaires ».

Kossel et Limbourg arrivèrent dans leurs recherches sur le pouvoir antiseptique des acides biliaires à un résultat analogue.

Enfin Copeman et Winston (5), au cours d’observations sur la bile humaine recueillie par une fistule, firent des essais de cultures dans

(1) Lindberger. Oin Gallans betyelelse for fôruttnelseu itermo darmen. Upsala lüJiara forenings forharull, vol. XIX, p. 467.

(2) Bufalini. Action antiseptique des principes biliaires. Avchiv. italiennes de Jnologie , t. V, fasc. 3, 1884.

(3) Charrin et Roger. Note sur l’action antiseptique de la bile. Société de biologie 7 août 1886.

(4) H. Roger. Action du foie sur les poisons. Paris, 1887.

(5) Copeman et Winston. Observations on liuman bile obtained from a case of biliary flstula. The Journal of Physiology by Michael Forster, 1889, vol. X.

— loi) —

des tubes de gélatine mêlée de 30 à 00 0/0 de bile. Les micro-organismes du charbon, de Finkler-Prior, et de la septicémie du lapin se développèrent aisément dans ce milieu.

Nous avons nous-même entrepris quelques expériences sur ce sujet. Les biles cystiques provenant de sujets morts de tuberculose, d’affections cardiaques et de pneumonie franche ont servi à ces essais. Le résultat obtenu avec les biles de tuberculeux a déjà été publié par M. llanot et moi, dans une étude de la bile cystique dans la tuberculose humaine. Nous avons extrait de ces notes les parties relatives à la bile des tuberculeux. La technique employée fut la suivante.

La bile prise dans la vésicule est rapidement filtrée pour la débarrasser des substances grossières qu’elle peut tenir en suspension, puis répartie en tubes et soumise pendant 20 minutes à l’action de l’autoclave à 120°. La bile, au sortir de l’autoclave, a changé de couleur ; sa teinte s’est assombrie, de brun orange elle est devenue vert sombre. Suivant sa richesse en mucus, celui-ci par l’action de la chaleur s’est rassemblé en grumeaux assez concrets, plus ou moins abondants. Ces tubes étaient ensuite maintenus à l’étuve à 35°-37°, pendant un temps variable, 48 h., 4 jours, 8 jours. Lorsqu’aucun changement appréciable ne s’était fait dans leur masse, ils étaient ensemencés. La bile était pure, sans mélange d’aucune autre substance, sans incorporation d’un milieu nutritif quelconque.

Comme contrôle, le contenu de chacun des tubes fut ensemencé sur divers milieux, bouillon, gélatine, gélose, immédiatement avant de recevoir l’espèce microbienne essayée. L’ensemencement définitif fut fait avec une seule anse de platine, chargée pour chaque tube. Nos expériences ont porté sur deux espèces microbiennes : lebacillus coli communis et le staphylococcus aureus. Les tubes restèrent à l’étuve 4 jours en moyenne. Après ce temps, ils étaient ensemencés sur des milieux ordinaires neufs et en même temps examinés au microscope en gouttes suspendues et en préparations diversement colorées.

Les résultats obtenus ont été les suivants: Tous les tubes débile mis en expérience et certifiés stériles par 1 ensemencement préalable de leur contenu et la conservation intacte des tubes témoins ont donné lieu à des cultures pures des microbes cultivés et à la présence de ces microbes dans les préparations en nombre aussi grand que s il

se fût agi d’une culture faite sur du bouillon dans les conditions courantes.

Nous avons toutefois remarqué certaines particularités dont voici les plus notables :

1° Le développement du bacillus coli se fait généralement avec plus d’énergie que celui du staphylococcus aureus, quelle que soit la provenance de la bile-culture.

2° La provenance de la bile-culture n’est pas indifférente au développement des microbes quels qu’ils soient : certaines biles sont plus favorables que d’autres.

11 n’est pas très aisé d’avoir de la bile humaine en quantité suffisante pour faire un grand nombre de tubes, surtout si l’on tient à avoir des détails précis sur l’origine de la bile. Nous n’avons expérimenté que sur des biles provenant de nos observations personnelles. Les biles des cardiaques et celles des tuberculeux nous ont donné au point de vue des cultures des résultats analogues ; mais des différences ont été observées entre les biles des tuberculeux et celles des pneumoniques.

Nous prenons sur le cahier du laboratoire un exemple de ces différences. Nous avons plusieurs fois observé chose pareille.

Ensemencements faits le 21 juin. Environ 10 c. c. de bile stérile

par tube.

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