C. Quelles sont les altérations dont labile est susceptible
Jusqu’ici nous n’avons étudié que les circonstances pathologiques dans lesquelles la bile intervient avec ses qualités normales. Il est des cas en nombre non moins considérable où l’on observe des altérations propres à ce liquide, qui changent ses caractères physiques , sa constitution ou ses propriétés. Nous devons donc examiner ces altérations en elles-mêmes , et tracer une sorte d’anatomie pathologique de la bile , afin de pouvoir apprécier ultérieurement avec plus de fruit les rapports que ses caractères anormaux affectent avec les diverses maladies dans lesquelles on les observe.
Les altérations de la bile se reconnaissent par l’examen de ses qualités physiques, par la recherche de l’état chimique de ses éléments , par l’observation de certains effets insolites qui tiennent au changement de ses propriétés ; enfin , par la détermination des substances étrangères qui lui sont vicieusement associées , ou auxquelles elle sert de milieu.
1“ Variétés morbides des qualités physiques de la bile. — Il n’est point d’anatomo-pathologiste qui, en
examinant ce liquide dans la vésicule , n’ait eu occasion d’observer qu’il pouvait varier dans son aspect, sa consistance, etc. Les anciens avaient aussi fixé leur attention sur ce point , et à défaut d’autres moyens de recherches , ils avaient insisté sur les différences des qualités physiques , jusqu’au point d’établir des distinctions minutieuses , et d’élever au rang d’humeur spéciale telle variété un peu tranchée de la bile , sous le rapport de sa coloration ; de-là , notamment l’admission de l’existence de Vatrahile , souvent mentionnée par Hippocrate , mais décrite , et surtout consacrée à titre d’humeur distincte , dans les écrits Galéniques (1). Les modernes avaient complètement négligé de signaler ces distinctions ; nous croyons toutefois qu’elles sont dignes d’être observées , et qu’il faut rechercher et vérifier de nouveau ces éléments de l’hygrologie pathologique.
La consistance de la bile varie de plusieurs manières : tantôt elle est limpide comme de l’eau , tantôt semblable à un liquide albumineux ( Storck ) ; d’autres fois sa viscosité ressemble à celle du mucus , elle file entre les doigts , et en se desséchant forme des croûtes qui rappellent plutôt l’aspect du mucus que celui de l’extrait de bile. Sa consistance est quelquefois oléagineuse (Bordeu). Un grand nombre d’observateurs l’ont trouvée épaisse et poisseuse; Valcarenghi (2) dit l’avoir vue coagulée et susceptible d’être divisée (scîsst7es) ; nous avons nous-mêrne cité le cas d’une cohérence trôs-pro-
(1) De atrü bile liber.
(2) Med. ration. 1757, p. 94.
noncée dans ses molécules (1). Dans certains cas, la bile donne au toucher la sensation de granulations ; abandonnée à elle-même , elle dépose une couche épaisse. Burdaclî (2) fait mention de quelques circonstances où la bile a été vue semblable à du goudron , ou même sèche , solide , comparable au jus de réglisse , et remplissant les conduits biliaires ou la vésicule du fiel , sans que d’ailleurs elle eût perdu sa solubilité dans l’eau.
La couleur est celui de tous les caractères physiques de la bile qui présente le plus de variétés morbides ; mais comme il offre aussi de nombreuses variétés physiologiques , la limite est délicate à établir. C’est ainsi qu’on ne saurait considérer comme des caractères pathologiques , diverses nuances de la coloration jaune ou verte que l’on trouve minutieusement indiquées dans les anciens auteurs ; un séjour plus ou moins long-temps prolongé dans la vésicule explique ces variétés accidentelles qui n’ont aucune importance, et dont les noms ont à peu près disparu du langage médical. On peut lire dans Gorrœus (3) , l’énumération commentée de ces nom-
(1) Foy. p. 12.
(2) Traité de phys. , t. viii , p. 187.
(3) Voici les variétés que signale Gorrœus, d’après les
observations des médecins de l’antiquité: //e^atva (la
bile noire), epvQpx (la rouge), to-arw^nç (la glastée)
( l’érugineuse) , y.vxvé-/) (l’azurée) , 'key.nüâvç (la vitelline), ÇâvO») (la jaune), opfvûâriç (la brune) , Trpxaût^nç (la porracée ) , nùppx ( la jaunâtre moins chaude que la jaune ) , üypa ( la liquide) , ùJaTwJ/jî ( l’aqueuse ) , l-népvOpx (la rougeâtre), ;^>6jpà (la vert-pâle), «xp* pâle). — Voyez Diclionn. univ. de niéd. par James, art. Bile.
breuses espèces de bile où figurent la glastée , l’érugineuse , la vitelline , la porracée , etc. , épithètes fondées sur des apparences fugitives et reproduites peut-être par respect pour le nom d’Hippocrate. On peut grouper en trois catégories principales les altérations de couleur de la bile ; dans l’une d’elles , le pigment biliaire semble manquer. On trouve dans la vésicule du fiel une humeur transparente presque aussi incolore que l’eau. Il importe toutefois de ne pas se méprendre sur le caractère du liquide renfermé dans la vésicule. Lorsqu’il existe une oblitération du canal cystique, la bile ne peut parvenir dans son réservoir, et néanmoins celui-ci est distendu par un liquide aqueux. Ce genre de lésion est connu sous le nom d'hydropisie de la vésicule, et dépend de l’accumulation de mucus et de suc muqueux fourni par sa tunique interne. Dans le second cas , la matière colorante de la bile est au contraire en excès ; ce liquide présente une apparence vert-foncé , et fournit par l’évaporation un extrait abondant en principe colorant. Il est facile de s’assurer que la teinte foncée que l’on observe alors ne tient qu’à un excès de pigment biliaire; en étendant la bile d’eau, ou en en répandant une couche légère sur un fond blanc , on reconnaît la nuance jaune-verdàtre caractéristique. Dans une troisième catégorie se rangent les altérations réelles du pigment biliaire , dans lesquelles il y a manifestation d’une couleur différente , avec ou sans traces évidentes de la couleur ordinaire. Ici , se range la bile noire ou atrabile, si souvent mentionnée par les anciens , mais qui est moins fréquente qu’on ne le croirait d’après leurs écrits. On peut en lire des
observations plus récentes dans un travail spécial de Walther (1). Nous avons eu l’occasion d’observer cette variété pathologique de la bile , chez une jeune fille qui était aussi affectée de calculs biliaires , et dont nous reproduirons ultérieurement l’observation détaillée; elle vomissait et rendait par les selles un liquide complètement noir , que la présence de concrétions et la nature des symptômes firent reconnaître pour de la bile altérée. Cette humeur peut encore affecter quelques nuances étrangères à sa couleur normale , et qui coïncident avec certains états morbides. Diemerbroeck (2) dit l’avoir vue blanche; Bianchi (3) signale la bile bleue (cœrulea)', il est aussi fait mention dans les auteurs , de bile dont la couleur était rouillée ou rougeâtre.
La saveur de la bile peut revêtir accidentellement des caractères pathologiques ; c’est une modification dont les malades eux-mêmes jugent quelquefois, et que les observateurs apprécient par d’autres effets dont la nature autorise à supposer un changement dans cette propriété. La saveur de la bile est mixte dans l’état normal, c’est un mélange inégal de douceur et d’amertume dans lequel cette dernière domine notablement; l’amertume normale peut se changer en âcreté prononcée , dont les malades accusent la sensation pendant le vomissement ou l’éjection par le bas; l’âcreté pathologique de la bile n’est pas une création imaginaire des anciens. S’ils ont
(t) De atrâbile. Leipzic. 1740, in-4®.
(2) Cité par Bianchi.
(3) Hist. hepat.y t. i , p. 176.
( IGO )
trop prodigué sou admission pour expliquer certains faits , la réalité de l’altération n’en existe pas moins , et elle a été particulièrement confirmée chez un sujet dont M. Orfila a relaté l’observation. Dans d’autres circonstances , la saveur caractéristique de la bile s’efface d’une manière plus ou moins complète : cet état s’observe particulièrement lorsque l’acide choléique disparaît pour faire place à de l’albumine. De Haën a trouvé sur un hydropique, dont le foie était granuleux , la liqueur renfermée dans la vésicule aqueuse et sans amertume. Le même fait a été constaté dans plusieurs autres cas analogues. Glisson (1) dit même avoir observé un sujet chez lequel la bile , renfermée dans la vésicule , était non-seulement dépourvue d’amertume , mais déterminait plutôt la sensation d’une saveur douceâtre ; voici comment il s’exprime : « Erat nempè apud nos mulier cacheclica , in cujus vesiculâ felleâ deprehendimus humorem serosum pallidumque , minimè aniarescmtem , sed insipidum potiùs dulcique proximum. »
L'odeur de la bile , faible dans l’état normal , devient quelquefois très - prononcée dans l’état pathologique. Van-Swieten (2) lui a reconnu de l’analogie avec l’odeur de musc , chez une femme qui avait succombé après des chagrins prolongés. D’après Haller (3) , le même caractère a été constaté chez un hydrophobe. Dans les anciens
(1) Amlomia hepalis , cap. 59, p. 1681. In-18.
(2) Comment, l. m, p. 500.
(3) Loc. cit. t. VI, p. 5^i9.
auteurs, il est souvent fait mention de bile fétide. Fernel (1) , en particulier, assure l’avoir observée en état de putridité. Gœlicke (2) a signalé aussi ce caractère dans la bile de bêtes bovines , enlevées par une maladie contagieuse. Il importerait d’autant plus de constater de nouveau des faits de ce genre , que l’observation ayant appris que la bile est loin d’être aussi putrescible que ce que le pensaient les anciens , une pareille vérification pourrait indiquer une altération profonde dans l’état chimique de la bile.
La plupart des changements morbides que nous venons d’examiner dans les propriétés de la bile , ne se présentent pas isolément. La constitution matérielle de la bile étant rendue sensible par ses propriétés , on conçoit qu’un même changement morbide les fasse varier simultanément en leur donnant de nouveaux caractères corrélatifs. Ainsi , la consistance albumineuse coïncide souvent avec la décoloration et l’absence d’amertume. La couleur noirâtre s’associe avec l’âcreté , l’odeur forte et la consistance poisseuse. C’est une conséquence de la nature des maladies sous l’influence desquelles la sécrétion biliaire est altérée , et des modifications qui surviennent dans la composition du sang ou dans la fonction de l’organe sécréteur. On remarque , par exemple , fréquemment que dans les hydropisies , les caractères propres à la bile disparaissent , et qu’elle tend à rentrer dans la catégorie des sécrétions séreuses qui sont incolores , insipides , etc.
(1) Pathol, de febribus.
(2) De lue contag. boum.
Dans les fièvres graves , au contraire , tous les caractères spéciaux s’exagèrent, la viscosité se transforme en état poisseux, l’amertume en ùcreté, la couleur devient plus foncée. Dans ces deux cas , on peut apprécier la corrélation dans le développement des caractères morbides de la bile.
2° Changements morbides dans Vélat chimique de la bile. — Celte partie de l’histoire des altérations biliaires est à peine connue. On comprend que, puisqu’une longue série d’hésitations s’est montrée dans la science au sujet de la composition chimique de la bile normale , on ne possède qu’un petit nombre de données sur l’analyse de la bile malade. Mais la pénurie actuelle des documents ne saurait faire supposer que la détermination de l’état chimique , relatif aux altérations biliaires , est inaccessible à nos moyens de recherches. Déjà le simple examen des changements morbides survenus dans les propriétés de la bile, suffît pour mettre sur la voie d’une différence dans l’état chimique. Si la saveur amère tient à la présence de l’acide choléique , n’y a-t-il pas lieu de présumer que la disparition de ce caractère indique la privation dé ce même acide , et par conséquent une modification profonde dans la nature de la bile? Si la couleur est due à l’existence d’un principe colorant , mixte ( biliverdine , bilifulvine), ne faut-il pas conclure que ce principe disparait ou s’altère dans certains cas ? Ainsi , il y a tout lieu d’espérer que les lacunes qui existent encore sur cette matière disparaîtront devant des explorations nouvelles, dont la direction actuelle de la science nous fait
présumer le haut intérêt. En attendant ces matériaux , nous devons consigner ici les résultats des plus récentes analyses ; quelque incomplets qu’ils soient , ils nous paraissent suffisants déjà pour faire admettre certaines altérations bien caractérisées. Nous les grouperons sous les dénominations suivantes.
a. Bile albumineuse. Cet état a été pour la première fois signalé par M. Thénard (1), qui, ayant fait l’analyse de cinq foies ayant subi la dégénérescence grasse , ainsi que de la bile qu’ils avaient fournie , reconnut que ce liquide présentait les caractères de l’albumine , et que sa transformation était presque complète quand le foie contenait les cinq sixièmes de son poids de graisse. Cette altération , qui est une des mieux caractérisées de la bile , indique une modification profonde dans son état chimique ; car la bile est une des humeurs animales qui sont naturellement le moins albumineuses. On peut la rapprocher de cet état remarquable des urines , décrit dans ces derniers temps sous le nom d'albuminurie , et en constituer ainsi un résultat morbide important sous le nom d'albuminocholie. Ce rapprochement nous paraît d’autant plus légitime, que, dans la maladie de Bright, la bile est altérée comme les urines , bien qu’à un moindre degré. Nous avons remis à notre collègue M. Berard une certaine quantité de bile d’un individu qui avait succombé
- à cette maladie. M. Berard y reconnut une notable proportion d’albumine.
b. Bile acide. Quelques faits seulement tendent à
(1) Traité de chimie, t. v, p. 155.
démontrer la possibilité de cette altération. Borelli (1), le premier , appela l’attention sur ce fait , en publiant l’observation d’un sujet affecté de vomissements bilieux, et dont la bile répandue sur le sol déterminait une effervescence. Plus récemment , le docteur Cathrall (2) prétend avoir reconnu de l’acide hydrochlorique dans le liquide bilieux vomi par des malades affectés de Gèvres rémittentes bilieuses ; mais ces observations ne sont pas assez concluantes pour démontrer que la réaction acide appartenait réellement à la bile. Il est à présumer, au contraire, que le liquide exhalé par l’estomac et mélangé avec la bile avait fourni la substance acide ; au moins la présence de l’acide chlorhydrique , qui fait naturellement partie du suc gastrique, autorise à le supposer. Quelques essais tentés directement avec le liquide extrait de la vésicule paraissent plus concluants. Il est question depuis Morgagni d’une altération de la bile qui lui donne des propriétés corrosives sur les tissus à la manière des acides, et qui change la couleur normale de l’acier du scalpel en une teinte violacée. Voigtel (3) cite l’exemple de sujets dont la bile faisait effervescence avec les carbonates. Fourcroy prétendait avoir constaté la présence de l’acide hydrosulfurique.
c. Bile avec altération de son principe essentiel (résine biliaire , picromel , acide choléique, biline ). —
(t) Observât. I , centurie 2.
(2) Dict. de méd. et de chir. prat. , art. Bile , par M. Roche.
(3) Loc. cit.
Malgré le *petit nombre de recherches qui ont été faites sur ce point, et les oscillations de la science sur la détermination rigoureuse de la matière biliaire , on a pu se convaincre qu’elle était sujette à des altérations que le peu de fixité de ses principes élémentaires rend d’ailleurs faciles à concevoir. M. Orfila (l), un des premiers, a procédé à l’analyse de la bile d’un sujet atteint de fièvre grave avec ulcération de la membrane muqueuse intestinale. Il dit avoir trouvé dans cette bile 96 d’une matière comme résineuse, 3 de soude et 1 de sels. La matière résineuse , ajoute M. Orfila , était évidemment altérée , car elle avait une saveur excessivement âcre et amère -, il suffisait d’en mettre une parcelle sur les lèvres pour y faire naître des ampoules très-douloureuses.
Hermann (2) , de Moscou , a analysé la bile des cholériques ; il l’a trouvée un peu plus dense que la bile dans l’état ordinaire, et a reconnu que, traitée par les sels de plomb , elle donnait un abondant précipité par l’acétate decette base et très-peu par le sous-acétate; ce qui est le contraire dans labile saine, et démontre que la matière biliaire a subi une altération suffisante pour ne plus fournir des résultats identiques par les mêmes réactifs.
Enfin , M. Chevallier a constaté sinon l’altération du moins la variation de quantité du picromel dans diverses maladies. Il a trouvé que la proportion du picromel à tous les autres principes constituants solides, était de
(1) Eléin. de chim, appliquée àlamed.etauxarls, t.in, p. 438. - 1836.
(2) Bulletin des sciences médicales. -1852.
1 : 1,88 chez un sujet atteint de fièvre bilieuse, de 1 : 2,40 chez un phthisique, de 1 : 6,66 chez un syphilitique; il n’a découvert que des traces de cette substance dans la bile d’une personne attaquée de fièvre putride.
d. Bile altérée dans ses principes accessoires. Nous comprenons sous cette dénomination le pigment biliaire, la cholestérine et les sels que l’on retrouve dans la bile , par opposition à l’acide choléique , considéré comme l’élément essentiel . M. Chevreul (1), ayant analysé la bile de sujets affectés de calculs biliaires , y a rencontré une plus grande proportion de cholestérine que dans l’état normal. Le principe colorant a aussi été trouvé, soit plus abondant, soit modifié dans ses éléments ; c’est à des états pathologiques qu’il faut rattacher les matières colorantes bleue ou rouge que M. Chevreul a aussi reconnues dans la bile. Les sels qui entrent dans la composition de ce liquide , comme dans celle de la plupart des produits sécrétoires de l’organisme, peuvent également s’y rencontrer en plus grande quantité sous diverses influences morbides , et donner naissance à des concrétions distinctes , ainsi que l’ont démontré plusieurs chimistes modernes. Les principes accessoires que nous venons de mentionner forment , par les modifications de leur quantité ou de leur nature , la plupart des calculs biliaires. Il paraîtrait donc rationnel de décrire actuellement ces derniers ; mais comme l’altération qu’ils représentent se spécialise une fois que la concrétion est formée avec les éléments de la bile , nous les examinerons en
(1) Journal de chimie médic. 182S.
particulier à titre de corps étrangers contenus dans cette humeur.
e. Bile altérée par la formation de principes nouveaux. Un des plus étranges résultats concernant ce genre d’altération est celui qui a été obtenu par Bizio , dans l’analyse de la bile d’un individu mort à Venise, à la suite d’une lésion du foie accompagnée d’ictère. Berzélius, qui a reproduit ce fait dans son Traité de chimie (1), le considère comme tellement insolite, qu’il exprime le désir de le voir constater de nouveau avant d’admettre définitivement les résultats chimiques qui s’y rapportent. La bile examinée par Bizio contenait des grumeaux, attribués par Berzélius à la coagulation du mucus de la vésicule , mais qui , d’après le chimiste italien , étaient plutôt de la fibrine du sang. Celte bile contenait aussi une matière grasse particulière non dissoute , et qui en était la partie constituante la plus remarquable. Après qu’on eut séparé les parties solubles dans l’eau , le résidu insoluble fut bouilli avec le môme liquide, âi la surface duquel vint nager une graisse d’un jaune-vert. Cette graisse fut recueillie à part et traitée par l’alcool bouillant, réactif qui enleva la matière grasse incolore , et laissa une substance verte qui fut dissoute quand on la fit bouillir avec du nouvel alcool. La dissolution évaporée jusqu’à siccité donna une matière verte , qui , chauffée à l’air jusqu’à 50 degrés, se volatilisa sous la forme d’une fumée rouge. C’est pour cela que Bizio l’appela érythrogène, substance
(1) T. VII, p. 25'».
remaniuablc par diverses propriétés dans les détails desquelles nous ne pouvons entrer : nous nous bornerons à indiquer sa puissante affinité pour l’azote qu’elle enlevait non-seulement à l’air mais encore à l’ammoniaque par le moyen d’une chaleur douce , et même à l’acide nitrique dont elle mettait l’oxygène en liberté.
Dans un autre cas , Lehraann (1) a rencontré dans la bde un composé chimique dont il n’existe aucune trace dans l’état normal. Chez un sujet âgé de 15 ans, qui était mort au quatrièmre Jour d’une maladie à symptômes irréguliers et mal caractérisés , Lehraann trouva dans la vésicule beaucoup de bile épaisse , qui , après quelques heures , dégagea une forte odeur de siclfhydrate d’ammoniaque. La présence de cette substance fut ensuite démontrée d’une manière évidente par les réactifs. On conçoit que la formation de ce corps mérite d’être de nouveau vérifiée ; son existence prouverait , en effet , que sous l’influence de la maladie la tendance de la bile à donner les produits de la putréfaction peut être augmentée , et qu’en conséquence les idées des anciens sur la putridité de cette humeur ont pu reposer sur quelques faits d’observation.
30 Propriétés accidentelles et morbides de la hile. — A côté de l’analyse par l’inspection des caractères physiques, et par l’effet des réactifs, il faut placer l’examen de l’action que produit sur l’organisme la bile altérée.
(t) Schmidt, Jahrbüchcr der inn-und auslândischen wcchzÛJ , t. IX, p. 147.
{ iGO )
Ce genre d’essai révèle des propriétés qu’on n’aurait pas reconnues par les deuv premiers moyens d’exploration : il consiste à inoculer à des animaux sains la bile provenant de sujets malades. Deidier (1) , professeur à Montpellier, est le premier qui se soit avisé d’un pareil mode d’expérimentation. Ayant fait partie de la commission sanitaire envoyée à Marseille , pendant la peste de 1720, il eut de trop nombreuses occasions d’exécuter ses expériences. Voici les principaux résultats de ses essais d’inoculation.
La bile extraite de la vésicule des pestiférés , et versée sur des plaies faites à des chiens , rendit ces animaux tristes, assoupis et fort dégoûtés. Tous moururent au bout de trois ou quatre jours , avec des bubons , des charbons, des inflammations gangréneuses des viscères, en un mot avec les symptômes de la peste. La bile injectée dans la veine jugulaire ou la crurale des chiens les fit périr en quatre heures, lorsqu’on la recueillit sui des pestiférés ; tandis que la transfusion de ce même liquide pris sur des cadavres de sujets morts de pneumonie , d’inflammation cérébrale, etc., fut suivie de symptômes bien moins graves ; un seul animal succomba parmi ceux qui subirent la dernière opération. Pour prouver que la bile servait spécialement de véhicule au virus de la peste , Deidier cite l’exemple d’un chien de l’hôpital du Mail à Marseille , qui suivait le chirurgien lors de ses pansements , avalant les débris putréfiés ,
(1) Expériences sur la bile et les cadavres des pesli-.. férés, etc, Zurich, 1722.
léchant le sang répandu par terre , et qui continua ainsi pendant trois mois , sans en être incommodé. Un drachme de bile pestiférée , détrempée dans deux onces d’eau tiède , lui fut injectée dans la veine crurale droite , et l’animal périt le quatrième jour avec un bubon à la cuisse blessée , sur laquelle on observait , en outre , deux tumeurs charbonneuses et une gangrène de la plaie.
On doit à Morgagni la relation d’un fait où la bile altérée servit aussi à diverses expériences sur des animaux. Comme ce fait a été tronqué ou même rapporté à d’autres, sources par des écrivains dont le nom est célèbre , nous croyons devoir reproduire ici le texte même de Morgagni (1) : nFiliolus Francisci Ridolfi picloris Foroliviensis, terlianâ febre maceralus exlenualusque novissimè diris convulsionibus ingruentibus confectus fucrat. Abdomine inciso apparuerunt intestina ad conlraclum mesenlerium rétracta, eorum lunicis subrigidis et quasi exsiccalis. Quœ , ut ventriculus quoque, multam continebant œruginosam büem , cujus attactu scalpellus violaceo colore inficiebatur. Eumdem scalpellum, eadeni bile stillantem, in carnem unius et allerius columbi cùm leviter impressissent sic quidem , ut bilis intra vulnus remaneret jhaud multo postuterque trernens et convulsus periit. Quinetiam micapanis , illaadmistabile , à gallo devorala , hic quoque parem habuit exitum. »
Les expériences de Deidier sur les propriétés de la bile, chez les pestiférés, ont reçu une sorte de sanction
(t) Epist. anat. niedica lix, lib. iv, art. 18.
depuis des essais analogues tentés par Vicq-d’Azyr, pendant une épizootie qui régnait, en 1778, dans plusieurs provinces de la France ,i^t occasionnait de grands ravages parmi les bêtes à cornes. Vicq-d’Azyr donna comme un des caractères certains de la maladie et de la contagion la propriété qu’avait la bile , prise sur les animaux infectés et inoculée à des animaux sains , de produire chez eux le développement de la maladie.
Trop peu de faits de ce genre ont encore été recueillis pour que nous n’exprimions pas le désir de voir renouveler ces essais à l’occasion d’autres maladies contagieuses. Une observation récente porterait à croire que de telles expériences introduiraient de nouveaux et utiles documents dans l’histoire générale de ces affections. M. Balocchi (1), de Florence, dit avoir vu l’inoculation de la bile d’animaux enragés déterminer promptement sur des chiens l’apparition des mêmes symptômes.
4® Altérations de la bile par son mélange avec d’autres humeurs. — Ce genre d’altération , qui est particulier aux liquides, se produit de plusieurs manières suivant la diversité des circonstances pathologiques. La bile peut être mélangée avec du sang , du pus ou du mucus , et cette association anormale détermine quelquefois des changements assez marqués dans ses caractères, pour que les propriétés des fluides accidentellement combinés avec elle deviennent prédominantes.
(1) Communication faite au congrès de Strasbourg, 1 842. — Foyez le rapport par M. G. Tourdes.
. Le mélange du sang et de la bile est inévitable danS' les plaies du foie qui intéressent la vésicule ou des canaux excréteurs ; il a lieu aussi dans certains cas , où les exhalations sanguines s’opèrent dans les conduits hépatiques ou plus particulièrement dans la cholécyste , état comparable à l’hématurie rénale et vésicale. On lit dans le Sepulchreium analomicum de Bonnet plusieurs faits qui démontrent la réalité de ces exhalations sanguines } Van-Swiéten a également signalé des exemples analogues. Nous avons eu occasion de rencontrer des caillots dans la vésicule biliaire d’un aliéné qui avait éprouvé en môme temps une hémorrhagie de la muqueuse intestinale : la bile était d’un noir brunâtre. L’exhalation sanguine peut encore s’opérer par une ulcération placée sur le trajet des voies biliaires. Les conditions qui favorisent l’exhalation sanguine sont d’ailleurs assez nombreuses dans le foie , où la vascularité est très-marquée et où la circulation veineuse est sujette à éprouver de fréquents obstacles.
La bile sanguinolente se reconnaît à la modification de sa couleur qui devient rouge-brunâtre ou lie de vin , comme l’a remarqué Stoll (1) , et à la présence de caillots plus ou moins volumineux , mais dont l’aspect et la consistance suffisent pour démontrer que la bile ne rend pas le sang incoagulable. On pourrait confondre la modification de couleur imprimée à la bile par le sang avec une altération spéciale du pigment biliaire ; mais , dans le cas où l’absence de caillots introduirait quelques
(i) Med. pral. , t. p. 18^<
( ns )
doutes , il suffirait d’examiner le liquide au microscope , pour reconnaître la différence caractéristique des globules du sang et des corpuscules biliaires représentés par la matière colorante et la cholestérine. Le mélange du sang et de la bile peut rendre difficile le cours de cette dernière humeur dans ses voies d excrétion et produire consécutivement les résultats de la dyscholie ; si le sang est coagulé , un noyau fibrineux , en séjournant dans la vésicule biliaire , devient souvent le point de départ d’une concrétion.
Le pus et la hile sont quelquefois accidentellement mélangés , et il en résulte un liquide à caractères mixtes qui nous paraît avoir été décrit par les auteurs anciens sous le nom de bile de mauvaise nature. Peut-être est-ce à la présence du pus dans la bile qu’il faut attribuer sa putrescibilité accidentelle, signalée par nos prédécesseurs, et le développement du sulfhydrate d’ammoniaque qui existe dans le pus altéré , et que Lehmann a retrouvé dans la bile, ainsique nous l’avons déjà vu. Quoi qu’il en soit, le mélange dont nous parlons n’est pas très-rare, et se présente dans deux conditions différentes : tantôt du pus a été produit à la surface des voles excrétoires de la bile , et s’est directement mélangé avec ce liquide ; tantôt un abcès s’est formé dans l’intérieur du foie , et la bile a pénétré consécutivement dans le foyer purulent.
C’est surtout lorsqu’il a existé une cholécystite que la première espèce de mélange se produit , soit que l’inflammation ait été déterminée par la présence de calculs biliaires , soit qu’elle ait succédé à l’extension d’une phlegmasie duodénale ou de toute autre influence mor-
bide. Si la cholécystite se termine par suppuration , ainsi que l’ont observé Lancisi , Stoll , plusieurs médecins contemporains , et que le canal cystique ne soit pas oblitéré , la bile qui parvient dans la vésicule s’altère par son mélange avec le pus. Ainsi viciée , elle peut être versée dans l’intestin ou s’épancher dans la cavité abdominale, si les parois de la cholécyste , ramollies par l’inflammation, viennent à se perforer, comme dans les exemples signalés parStoll (l)et plus récemment par MM. Desjardins (2} et Martin Solon (3). Le pus qui succède à une inflammation de la substance même du foie , contracte , dans certains cas , des caractères particuliers qui sont dus à son mélange avec le liquide sécrété par celte glande. S’il est démontré par de nombreuses observations anatomico-patbologiques , que le pus du foie est souvent identique avec celui des abcès phlegmoneux du tissu cellulaire , il est prouvé aussi par des observations positives qu’il peut être associé avec la bile et représenter alors un liquide pathologique d’une teinte plus ou moins verdâtre et d’une viscosité particulière. C’est avec ces apparences que nous l’avons trouvé sur un sujet qui succomba à une hépatite chronique accompagnée d’un ictère très-intense. Un énorme foyer purulent était creusé dans l’épaisseur de l’organe hépatique, et contenait une humeur jaune-verdâtre, un peu oléagineuse, au sein de laquelle nageait une hydatide. Quand les abcès du foie se font jour à l’extérieur et
(1) Loc. cil.
(2) Hcc. de la Faculté de mcd., t. xxii. (o) Ihilict. de la Faculté de Paris, 182'.
qu’ils donnent naissance à des fistules biliaires , le liquide qui s’échappe par l’ouverture accidentelle participe souvent des caractères de la bile et du pus et permet d’apprécier l’altération qui résulte de ce mélange. Nous ne pouvons que rappeler ici les cas dans lesquels on a observé la 'couleur jaune-verdâtre du pus accidentellement sécrété ailleurs que dans le foie , pendant la durée d’un ictère , sans les classer rigoureusement parmi les altérations qui nous occupent. C’est ainsi qu’on a mentionné un fait remarquable de coloration bilieuse du pus , sur un sujet ictérique qui avait eu un abcès au pied à la suite de l’amputation partielle de cet organe d’après la méthode de Chopart.
Enfin , le mucus et la bile peuvent être unis dans des proportions qui constituent une véritable altération pour celle-ci. La quantité de mucus qui lui est unie lorsque les voies biliaires sont parfaitement saines , est médiocrement considérable ; mais si elles sont affectées d’inflammation chronique , la proportion de matière muqueuse s’accroît d’une manière très-prononcée , et donne à la bile une consistance et une viscosité anormales. Il faut rapporter à un mélange de cette nature plusieurs des résultats signalés dans les observations imparfaitement désignées sous le nom d'obslruciions lymphatiques du foie , et dont on retrouve de nombreuses variétés dans l’ouvrage prolixe de Portai. Les recherches anatomico-pathologiques faites de nos jours ont réduit le nombre de ces lésions vagues, plutôt admises pour venir en aide à certaines explications que comme résultat d’un examen approfondi. Il reste avéré néanmoins que
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la quantité de mucus intra-hépatique et vésiculaire peut devenir beaucoup plus abondante par l’influence d’une phlegmasie, et modifier les caractères de la bile. Si les observations d’inflammation chronique des vaisseaux excréteurs de la bile ne sont pas fréquentes chez l’homme , on peut y suppléer par l’examen des lésions qui caractérisent cette maladie chez les animaux ruminants où elle est très-commune , et où l’on voit les canaux biliaires tapissés d’une couche de mucus très-adhérente et fortement colorée en jaune par la bile. Chez l’homme , la production abondante du mucus vésiculaire modifie l’état matériel de la bile cystique , et joue un rôle non équivoque dans la formation des calculs biliaires dont nous avons actuellement à nous occuper.
5" Des corps étrangers qui se forment ou se développent dans la bile. — L’examen de ces produits d’origine accidentelle est le complément indispensable des altérations de la bile, puisque celle-ci est la condition de leur formation , et que ses principes servent tantôt à leur origine , tantôt à leur accroissement. Les corps étrangers que l’on retrouve y composent deux groupes bien distincts : ce sont des concrétions formées aux dépens de ses matériaux , ou des êtres organisés auxquels elle sert de milieu et de moyen de nutrition.
a. CALCULS BILIAIUES.
Les calculs biliaires ont été l’objet d’une étude plus complèle que la plupart des altérations dont nous nous