Boyer, Traité des maladies chirurgicales, t. II
la marche qu’elles suivent dans leur développement? Là où est l’obstacle, là elles devraient être à leur summum, elles devraient suivre une marche régulière , s’étendant successivement à tout le système veineux des membres, tandis que d’ordinaire elles se montrent sous l'orme de nodosités flexueuses, disséminées; c’est surtout à la jambe, et au voisinage du creux poplité qu’elles sont le plus volumineuses.
Nous avons eu l’occasion de voir le 8 juillet une fille qui était enceinte pour la deuxième fois; elle n’a pas eu la moindre enflure, ni de varices pendant toute la durée de sa première grossesse; elle est actuellement à trois mois et demi à peine; la matrice est parfaitement dans sa direction , et cependant le membre inférieur gauche seul est parsemé de veines flexueuses et dilatées; mais la dilatation est surtout bien marquée près du creux poplité, et depuis la veille seulement elle est douloureuse; pas d’œdème, pas même d’empâtement; au membre inférieur droit, il n’y a rien du tout.
Puisque donc la pression de l’utérus sur les veines du bassin, et particulièrement sur les veines iliaques, peut produire, non pas l’œdème, mais tout au plus la dilatation du système veineux superficiel , ou ce qu’on appelle encore des varices, et que celle-ci n’a pas pour effet nécessaire d’amener l’œdème des parties voisines, il faut chercher ailleurs la cause de cette infiltration.
On a cherché à l’expliquer par la pression de l’utérus sur les vaisseaux lymphatiques. On ne peut nier, sans doute, qu’un obstacle à la circulation de la lymphe puisse produire de l’œdème; mais ce sera un œdème tout local, circonscrit à l’endroit où existe l’obstacle, tandis que nous avons affaire à un œdème dont le caractère est une tendance remarquable à envahir toute l’économie, et dans les cas où il ne se généralise pas, il est à noter que presque toujours les deux membres sont atteints et souvent à un degré tel que l’on ne peut songer à le rattacher à une cause toute locale.
Enfin, une dernière considération montrera comment l’on accepte souvent des explications sans rechercher si elles sont seulement admis-
sibles : il n’est arrivé à personne, en effet, l’idée de se demander si des tumeurs abdominales, par exemple, ne pouiraient pas exercer quelque pression sur les vaisseaux, et produire le même effet que la matrice distendue. Eh bien , il n’est pas rare d’observer des tumeurs de l’ovaire énormes, comme enclavées dans le bassin, sans être suivies d’œdème ni de dilatation variqueuse. Dans les cas où de la séi osité est épanchée dans la cavité péritonéale, quelle qu’en soit la cause, on ne remarque jamais d’œdème, à moins qu’il n’existe une altération des liquides.
Concluons donc de ce qui précède que toutes les causes locales mécaniques, qui se résument dans la pression exercée par la matrice, tant sur les veines que sur les vaisseaux lymphatiques, sont insuffisantes pour nous expliquer par elles-mêmes l’œdème qui envahit les membres inférieurs dans les derniers mois de la grossesse. Il faut par conséquent reconnaître à la production de ce phénomène morbide des causes générales , que nous trouverons dans une altération du sang.
Nous avons vu plus haut (p. 3) que le sang est profondément modifié par le fait même de la grossesse : de tous ces changements résulte une diathèse qui prédispose à une véritable maladie; mais cette diathèse a besoin d’être bien caractérisée, puisqu’elle a jusque dans ces derniers temps reçu des noms impropres, montrant que l’on se faisait sur cette altération des idées bien vagues : désormais les mots de pléthore, anémie , chlorose^ appliqués à la grossesse, doivent en général être rayés du langage hématologique.
S’il est vrai que pendant cette période l’état pléthorique peut se développer avec tous ses caractères, il ne l’est pas moins que ces cas sont loin d’être les plus nombreux, et ne peuvent être, par conséquent, regardés comme l’état normal. La grossesse tend plutôt à appauvrir le sang qu’à l’enrichir , cela est si vrai , qu’on l’a souvent comparé au sang des anémiques el des chlorotiques. Mais cette comparaison basée sur des phénomènes, en quelque sorte, extérieurs, ne peut soutenir un examen sérieux. Et d’abord V anémie et la chlorose, dont on a
voulu faire deux maladies à part, sont deux états trop rapprochés pour qu’on puisse songer à les isoler : ce qui les caractérise, c’est la diminution des globules; les autres éléments conservent sensiblement leur chiffre, leur augmentation n’est donc que relative; et même si l’eau augmente réellement, ce n’est jamais à un haut degré. D’un autre côté, les sujets devenus anémiques par de grandes pertes de sang, par exemple, et les filles fortement chlorotiques devraient être trêsinfiltrés, ce qui est excessivement rare; c’est tout au plus si l’on remarque un peu de bouffissure autour des malléoles et à la face, voilà tout.
Hydroémie J pléthore séreuse (Chaussier, Dugès, M.’”® Lachapelle, Lasserre), Crase séreuse (Scanzoni), Crase séroso-fihrineuse (Kiwisch), sont des termes qui se rapprochent déjà davantage d’une définition , mais qui la laissent encore très-incomplète, en faisant supposer à tort que la seule altération consiste dans l’augmentation de la quantité d’eau. Tout en reconnaissant l’insuffisance du terme, nous nous décidons à conserver celui de diathèse séreuse, qui veut dire prédisposition aux infiltrations; cette dénomination a l’avantage de ne rien dire de la cause, d’indiquer seulement les effets; car encore une fois les altérations du sang sont ici multiples, et ne peuvent être exprimées toutes par un seul terme.
En quoi consiste maintenant cette prédisposition? De tout temps on a attribué certaines hydropisies à un appauvrissement du sang; de tout temps on s’est contenté d’une explication qui n’en est pas une, pourquoi? parce qu’on s’est servi d’un mot qui dit trop ou pas assez, et qu’on n’a pas voulu aller au fond des choses. Dans la diathèse séreuse, en effet, le caractère du sang est bien un appauvrissement; cependant ce n’est pas cette altération, dans sa totalité, qui prédispose aux infiltrations, autrement toutes les femmes enceintes devraient y être également prédisposées : ce ne peut donc en être qu’un des éléments; mais lequel? M. Andral * va nous l’apprendre.
Il va sans dire qu’il ne peut être question de la fibrine, puisque son