OBSERVATION III
(JEdème des pieds (au 9.® mois) qui envahit rapidement tout le corps. — Chaleur
fébrile.
Élise Kien, de Strasbourg, couturière, âgée de trente ans, blonde, lymphatique, entrée à la clinique le 1 1 juillet 1844, se disant enceinte pour la deuxième fois et arrivée au milieu du neuvième mois.
30 Juillet. — En entrant à la clinique , elle avait les pieds légèrement œdémateux ; depuis quatre ou cinq jours les urines étaient devenues raves et trèspeu abondantes; par ci, par là, un peu de chaleur. Avant-hier (28)^ l’enflure des pieds se propagea rapidement vers les parties supérieures et envahit les cuisses, le ventre et les seins. Hier, entre trois et quatre heures, chaleur sans frisson préalable, qui dure jusque vers dix heures; vomissements
bilieux; nuit assez bonne. A la visite, l’enflufe a envahi les extrémités supérieures , et il est facile de constater un épctnchement péritonéal. Chaleur tnùite répandue sur tout le corps ; bouche pâteuse , soif ; point d’oppression de poitrine , ventre libre ; pouls plein j fort et lent (Ô8). Urines assez fortement colorées , floconneuses , ne précipitant pas par V acide nitrique. ( Lim. tart. — Saignée de 800 grammes.)
31 Juillet. — Soulagement après la saignée. Dans Taprès-midi , deux vomissements , puis chaleur qui dure une heure et demie et n’est pas suivie de transpiration. Même état du reste. (Nitr. 1,00; fl. til. 100,00; espr. Minder. 15,00; sir. gomm. 30,00).
1 Août. — La face est légèrement bouffie ; la respiration plus courte et plus laborieuse ; urines plus colorées , plus abondantes , albumineuses ; peau chaude, mais pouls beaucoup moins élevé qu’avant la saignée. (Potion avec soiis-carb. de soude 2,00.)
2 Août. — Accouche facilement et spontanément de deu^^ jumeaux assez bien développés et bien portants ; perte assez abondante après la délivrance. Dans la soirée elle se trouve faible ; chaleur sans frisson ni sueur ; insomnie , pas de tranchées. Céphalalgie, soif; à la visite, peau chaude, pouls fréquent. La bouffissure de la face a notablement augmenté; l’œdème du bras est resté stationnaire ; celui des extrémités inférieures paraît avoir diminué ; matrice bien contractée ; urines peu abondantes , lochies normales ; l’épanchement péritonéal persiste.
3 Août. — La leucophlegmasie est générale; épanchement péritonéal augmenté , quoique les urines aient été plus abondantes ; respiration assez facile , pas de toux; battements du cœur réguliers avec souffle très-prononcé au premier temps. Chaleur modérée, pouls fréquent, 115; lochies abondantes, séreuses , fétides ; peu de lait. ( Potion avec sous-carbonate de soude 2,00 ; eau de fenouil 8,00.)
4 Août. — Hier, à quatre heures du soir, frissonnement suivi de chaleur. Figure moins enflée; six à huit selles; beaucoup de lait, lochies normales. (Pas de potion.)
5 Août. — Encore deux selles diarrhéiques sans coliques ; à quatre heures du soir, frissonnements suivis de chaleur sans sueur ; insomnie. A la visite , peau chaude, pouls fréquent, 96; langue humide, soif, céphalalgie. Même état de l’œdème ; beaucoup de lait : lochies normales.
6 Août. — Trois selles ; pas d’excitation fébrile dans la journée. Nuit bonne. L’œdème a diminué, surtout à la face; poitrine libre; ventre élevé, tympanitique , indolore , mou , fluctuant seulement dans la partie la plus déclive. Pouls à 112. (Pot. diur. simple. — Inf. de genièvre.)
7 Août. — Chaleur dans la journée , suivie de transpiration ; douleurs abdominales, selles nombreuses et liquides; V infiltration a beaucoup diminué. Beaucoup de lait.
8 Août. — Toujours un peu de chaleur à la peau et fréquence du pouls. Urines toujours foncées.
10 Août. — Quatre selles dans la journée. Urines plus abondantes, claires, renfermant toujours des flocons muqueux. L’infiltration reste stationnaire, ainsi que l’épancbement péritonéal; beaucoup moins de chaleur, presque plus de souffle (cœur); encore 100 pulsations par minute. (Teint, digit. 2 ; eau dist. 60; eau de mélisse 30; oxym. seil. U5; sir. simple 15. — Carbon, de fer 2 ; ext. quinq. q. s. pour 20 pii., à prendre 3 pii. — Eau vineuse.)
12 Août. — Dix selles, comme le jour précédent; vomissements dans la soirée; pouls 120; peau moite; appétit. (Pot. supprimée; 3 pii.; frict.de teint, de seille et de digitale.)
1 6 Août. — Toujours de la diarrhée , malgré la décoction de riz qui lui a été donnée ; grand nombre de selles hier et dans la nuit ; de nouveau un peu de bouffissure de la face; l’œdème des mains a aussi augmenté; l’épanchement péritonéal persiste; coliques précédant les selles. Assez de lait. (Supprim. les frict. et les pii. — Décoct. de riz. — Décoct. quinq. 120; sir. d’op. 15; sir. d’écorc. d’or. 15.)
17 Août. — Selles très - nombreuses et très-fétides; urines jumenteuses pales, jaunâtres, troubles; même état du reste; l’appétit se soutient.
20 Août. — Toujours de la diarrhée; selles très-fétides et copieuses. L’œdème a considérablement diminué depuis quarante-huit heures ; les extrémités inférieures sont presque revenues à leur état normal ; la face est moins bouffie ; l’épanchement péritonéal à peine perceptible , mais les mains encore gonflées ; toujours du lait; pouls à 88 depuis cinq jours. (Ext. ratanhia 2; eau de font. 120; élix. ac. 10; sir. d’op. 15; sir. déc. d’or. 15.)
23 Août. — La diarrhée persiste ; la malade a vomi la potion ; amaigrissement; pouls à 104. (Supp. la potion ; émuls. d’amandes. — 22 pii. d’opium.)
24 Août. — Diarrhée ; même état fébrile , peau chaude ; beaucoup de lait ; pas de lochies depuis deux jours (4 pii.)
26 Août. — Diarrhée, coliques; langue naturelle, assez d’appétit; abdomen saillant, mou, peu sensible à la pression, ne présente plus guère de traces d’épanchement. En somme , il paraît y avoir de l’amélioration. (Décoct. de riz ; 4 pii.)
Les deux enfants, malades depuis quelque temps, sont morts.
27 Août. — Six selles liquides et fétides, accompagnées de coliques; encore un peu d’œdème à la main droite; du reste, il a disparu partout; pouls toujours fréquent (96); point de chaleur, encore un peu de souffle (cœur); urines claires , langue humide , soif modérée. (Poudre d’alumine 2 ; mucil. de gomm. q. s. p. 20 pii. , 4 pii. Décoct. de riz.)
31 Août. — L’état de la malade n’a guère changé depuis ces quatre jours, mais la elle n’a plus voulu se soumettre au traitement , et sort dans l’après-midi.
Nous sommes très-heureux d’avoir eu cette observation entre nos mains, car elle offre une grande analogie avec un certain nombre d’observations de Mauriceau, et nous avons vu que toutes les fois que les femmes étaient infiltrées, cet auteur ne manquait pas d’ajouter que l’œdème est très-ordinaire chez les femmes grosses de plusieurs enfants; or, ce fait a pour lui une signification toute spéciale; la matrice étant, dans ces cas, plus volumineuse, exerce une pression plus considérable sur les vaisseaux du bassin, de là la production de l’œdème. Quoique dans le cas particulier l’on ne mentionne pas le volume de la matrice, celle-ci devait cependant être assez distendue pour pouvoir renfermer deux enfants d’un développement moyen (ce sont là les termes de l’observation). Eh bien, malgré cette conces, sion que nous faisons aux partisans de la théorie mécanique , nous disons qu’il est impossible d’expliquer par cette cause les faits qui sont relatés.
1.® Cette femme, en effet, a les pieds enflés à la fin du huitième mois; cette enflure reste stationnaire pendant 15 jours, et tout à coup, dans l’espace de vingt-quatre heures, l’infiltration devient géné-
lale : jambes, cuisses, mamelles, face, membres supérieurs; épauchement dans le péritoine.
2. ° Le soir même du jour où elle accouche, l’infiltration augmente d’une manière notable , surtout à la face; le lendemain, l’augmentation est encore plus forte ; la matrice est cependant bien contractée, Sont-ce là les effets qu’on devrait voir survenir , lorsque la cause mécanique, seule susceptible de les produire, a disparu?
3. ® Ceux qui auront lu attentivement cette observation, sans avoir aucune idée préconçue , ne pourront s’empêcher de regarder au moins comme une coïncidence singulière, le développement simultané de la leucophlegmasie et de la chaleur fébrile , la persistance de celle - ci tant que dure l’infiltration, sa disparition à mesure que celle-là diminue, quoique le pouls reste fréquent. — Il nous paraît inutile d’ajouter que nous y voyons, nous, une maladie générale, non susceptible d’être rapportée à une cause locale, en un mot, \xnQ cachexie séreuse aiguë ^ bien franche, bien caractérisée. Qu’on nous pardonne ce retour involontaire à des discussions déjà développées; mais lorsqu’on voit des idées fausses, tellement enracinées dans les esprits, on ne peut s’empêcher d’insister, de répéter, de multiplier les faits, pour forcer ces esprits égarés à chang^er de route, et à suivre une voie plus proche de la vérité.
Il est encore un point sur lequel nous voulons attirer l’attention, c’est cette diarrhée persistante qui se déclare au quatrième jour des couches et ne quitte pas la malade jusqu’à sa sortie de l’hôpital. Nous verrons à l’article Traitement , que s’il faut dans la cachexie séreuse tenir le ventre libre, que si même des dérivatifs sur le canal intestinal sont quelquefois indiqués, il est d’autres cas, comme celuici, où il faut au contraire chercher à arrêter, ou à modérer la diarrhée, car des selles si copieuses ne laissent pas que de fatiguer et d’affaiblir singulièrement les malades.