OBSERVATION IX
Femme grande et assez fortement constituée, mais lymphatique; primipare. — Cachexie séreuse au milieu du 7,® mois, favorisée par une saignée. — Œdème des parties génitales et des poumons. — Diurétiques inutiles. — Mouchetures. — Accouchement prématuré spontané. — Enfant vivant , délicat. — Disparition insensible de l’œdème. — Amaigrissement considérable du corps.
Dorotliée-Julie Sch , femme d’un facteur de la poste aux lettres, âgée
de trente-un ans, grande, d’une forte charpente, tête volumineuse, cheveux châtains , lèvres grosses , teint blanc mat , a été menstruée à quatorze ans : ses règles étaient peu abondantes et accompagnées de tranchées utérines.
Mariée le 2 septembre 1841, elle fut réglée, pour la dernière fois, le 18. Des vomissements, qui se reproduisirent tous les jours, peu de temps après l’époque manquante , indiquèrent un commencement de grossesse. Celle-ci fut pénible , sans être accompagnée d’accidents. A six mois les pieds s’œdéma-
tièrent. Vers le milieu du 7.® mois la femme Sch , éprouvant des douleurs
dans les membres et un peu de difficulté de respirer, se fît saigner. A paftir de ce moment, l’œdème gagna les cuisses, les parties génitales et envahit bientôt tout le corps. Des épithèmes, qui furent appliqués sur la vulve, ne firent qu’augmenter l’œdème de ces parties , et provoquèrent une irritation qui rendit l’émission des urines très-douloureuse.
Le 2ô mai M. le professeur Stoltz fut appelé auprès de la malade. 11 reconnut une infiltration de tout le corps. Toute la surface du corps était pâle ; les pommettes seules étaient fortement colorées. La respiration était courte et pénible ; la patiente ne pouvait rester au lit qu’assise. La marche était impossible , à cause de l’enflure des parties génitales et du périnée ; ces parties formaient une tumeur du volume de deux poings d’un adulte rapprochés, transparente , tendue , luisante et douloureuse à la moindre pression. Les petites lèvres étaient très-saillantes à la partie interne et supérieure des grandes, tournées en vrille : leur face interne était enflammée et douloureuse : à l’anus existait un bourrelet annulaire très-saillant et douloureux au point de rendre le décubitus très- incommode. Les extrémités inférieures enflaient beaucoup
lorsque la malade était levée : elles devenaient en même temps douloureuses ; ce qui fît que la patiente allait constamment du lit au canapé et du canapé au lit. Le ventre n’était pas volumineux; il n’y avait pas d’épanchement péritonéal; la matrice était médiocrement développée; il n’y avait pas plus d’eau dans l’œuf qu’â l’ordinaire : les mouvements de l’enfant se faisaient sentir distinctement. 11 n’y avait pas non plus de signes d’épanchement pleural; mais les poumons étaient fortement œdématiés : on entendait partout la crépitation caractéristique. Battements du cœur secs et forts, sans bruit anormal. Pouls serré, subfréquent. Urines peu abondantes, rouges; besoins fréquents d’uriner. Dysurîe.
Une potion diurétique, dans laquelle entrait l’esprit de nitre dulcifié, le sirop d’asperges et une décoction d’asperges pour boisson , agirent très-peu , et l’infiltration ne diminua pas. 11 fallait provoquer des selles au moyen de lavements. Au bout de quelques jours l’esprit de nitre fut remplacé par la digitale, et la décoction d’asperges par une infusion de baies de genièvre vineuse. Les urines devinrent plus abondantes à la suite de cette médication , mais l’infiltration ne diminua pas.
Les parties génitales restant toujours enflées et douloureuses au même point, et les moyens internes n’agissant que fort peu , on pratiqua , à la partie la plus déclive de chaque grande lèvre, une ponction avec une lancette (moucheture profonde) : les plaies donnèrent issue à de la sérosité sanguinolente d’abord, ensuite limpide. Cet écoulement dura toute la nuit, et le lendemain les parties génitales étaient désenflées d’un tiers au moins, et la tension doulouloureuse avait cessé. L’écoulement dura encore le lendemain , puis les petites plaies se fermèrent. Elles se rouvrirent spontanément quelques jours après, et laissèrent écouler de nouveau une grande quantité de liquide séreux. Malgré cela , la respiration n’a pas été beaucoup plus libre ; il y avait même par moments des suffocations qui, plusieurs fois, se sont terminées par des lipothymies. On prescrivit alors l’esprit de sel ammoniac anisé, et l’on songeait sérieusement à la provocation de l’accouchement prématuré, lorsque dans la nuit du 12 au 13 juin la malade eut des maux de reins qui bientôt s’étendirent au bas-ventre et prirent le caractère de douleurs d’enfantement. Le commencement du travail fut accompagné de faiblesses, d’étouffements, de lipothymies; mais une fois bien en train , il ne présenta plus rien d’extraordinaire. Le lendemain (13), à trois heures de l’après-midi, la femme Sch accouchait
d’une petite fille, du poids de 2000 grammes au plus; cet enfant portait, du reste , tous les autres signes de l’immaturité. Les eaux de l’amnios n’étaient pas plus abondantes qu’à l’ordinaire; le placenta était pâle et légèrement infiltré. L’enfant fut mis au sein d’une bonne nourrice , où il se développa bien.
Aucun accident ne survint au début des couches : pas ‘ de tranchées , écoulement lochial abondant et séro-sanguinolent. Le lendemain l’accouchée se trouvait bien ; seulement par le fait de la position horizontale , la bouffissure de la face avait beaucoup augmenté, tandis que l’œdème des extrémités inférieures avait diminué en proportion. Le troisième jour il y eut un petit mouvement laiteux , mais peu prononcé. Les urines étaient devenues abondantes et claires , la peau s’était couverte de moiteur ; ees deux excrétions favorisèrent la résorption de la sérosité épanchée dans le tissu cellulaire. Un purgatif salin , administré le cinquième jour , provoqua quelques selles liquides et contribua, à son tour, à diminuer l’infiltration. Enfin le douzième jour, on commença l’usage des pilules de Vallet, à la dose de trois par jour, et on prescrivit un régime tonique. Ces moyens firent disparaître toute trace d’œdème , dans l’espace de trois semaines , mais alors l’accouchée était réduite à une maigreur très -grande; ce ne fut que lentement qu’elle reprit des forces : ses règles ne revinrent que dans le courant du quatrième mois.
En 1844, la femme Sch. était devenue enceinte pour la deuxième fois; l’infiltration leucophlegmasique s’est reproduite, mais d’une manière beaucoup moins intense. En février 1845 elle accoucha de nouveau prématurément.
Cette observation est un exemple frappant de leucophlegmasie développée pendant la grossesse et par le fait de la diathèse puerpérale chez une personne lymphatique et un peu scrophuleuse. Une saignée pratiquée dans l’intention de rendre la respiration plus facile augmenta immédiatement l’œdème. Il n’y avait pas d’épanchement dans les séreuses , mais le tissu cellulaire des poumons était infiltré au point de provoquer parfois des suffocations. Les diurétiques ont eu peu d’influence. Les mouchetures ont soulagé , mais l’accouchement seul et un régime tonique ont pu faire disparaître le mal.