OBSERVATION X
Affection chronique du cœur et des poumons. — Hydropisie. — Tentative de provocation d’accouchement prématuré. — Mort.
Kœhl, Madeleine, âgée de quarante-trois ans, d’une constitution antérieurement bonne, enceinte pour la douzième fois, a avorté quatre fois, entre autres, dans sa dernière grossesse; pendant cette dernière, elle a eu une dyspnée intermittente qui souvent a été très - intense. Après la Pentecôte de cette année (1849), la dyspnée a reparu et est devenue pour cette femme un signe de grossesse , attendu que du mois de mars au mois de mai elle attribuait l’absence de règles à la ménopause. Depuis ce temps la dyspnée a toujours été en augmentant. Entrée à la clinique le 16 octobre, elle se croit à sept mois et demi ; depuis dix jours elle ne supporte pas la position horizontale, et les jambes se sont infiltrées. Appétit conservé , bonnes digestions, selles régulières. Examen du thorax : en avant le tiers inférieur du côté droit présente une matité complète ; au même point en arrière de la submatité. Ronchus disséminés dans toute la poitrine ; point de vibration thoracique à droite , en bas et en arrière. (Epanchement à droite ; bronchite chronique disséminée ; soupçon de tubercules.) Bruits du cœur sourds, pas de bruit anormal ni de palpitation. Pouls filiforme.
17 Octobre, — A la suite d’une saignée de 200 grammes, soulagement, nuit passable. Mais la nuit suivante est horrible ; orthopnée intense , la malade est assise sur le bord de son lit, agitée, fait ouvrir les fenêtres. (Kermès 0,30 , ext. jusq. 0,ô0 dans un pot.)
20 Oct. — Cette nuit , l’orthopnée était arrivée à son comble ; ce matin , retour des accidents, yeux convulsifs; même état des poumons. (Frict. de teint, scille et dig. Sinapismes aux bras. Pot. nitr.) A la visite , l’orthopnée continue , pouls filiforme ; la femme exprime la souffrance la plus profonde , paroles difficiles, entrecoupées. Des mouchetures ont été faites aux cuisses et fournissent passablement. Immédiatement la femme est portée sur le lit de travail ; on introduit /Une éponge préparée dans le col , dans le but de provoquer V accouchement prématuré : la femme expire une heure après.
Jutopsie faite vingt-quatre heures après la mort.
Cadavre pâle et raide; extrémités inférieures infiltrées; la cyanose de la face a disparu à peu près.
Foie très-volumineux , hypérémié ; reins atrophiés. Sérosité citrine , abondante dans les deux plèvres , surtout à [droite.
Poumon droit. — Lobe inférieur presque privé d’air; coloration ardoisée; on y trouve , ainsi que dans le lobe moyen , quelques noyaux plus rouges , infiltrés d’un liquide plastique. Le lobe supérieur est un peu emphysémateux.
Poumon gauche. — Même état de compression du lobe inférieur, lequel offre dans sa totalité une coloration rouge assez intense , sans précisément contenir beaucoup de liquide. Quelques adhérences. Les bronches sont pâles.
Cœur. — Epanchement considérable dans le péricarde. Volume normal du cœur ; cependant le ventricule droit est un peu dilaté ; valvule tricuspide insuffisante ; valvule mitrale épaissie , orifice rétréci ; valvules aortiques malades à leur base. En résumé : maladie des valvules aortiques et mitrales , dilatation passive du cœur droit , hydrothorax double , pneumonie probable , emphysème , dilatation des bronches , bronchite chronique.
Au premier abord on serait tenté, en lisant cette observation, d’attribuer la mort à la maladie des organes thoraciques, d’autant plus , qu’ici la cachexie séreuse a été masquée , si l’on peut dire ainsi , par ces symptômes locaux; il faut donc analyser les détails pour voir si cette question n’est pas susceptible d’une solution différente. Signalons d’abord une lacune que renferme cette observation , lacune d’autant plus regrettable qu’elle pourrait jeter du jour sur le problème que nous cherchons à élucider. Cette femme a fait quatre fausses couches, il n’est rien dit sur la cause qui a provoqué ces accidents; elle était, en second lieu, à sa douzième grossesse , et elle n’aurait jamais eu de gonflement aux extrémités inférieures ? Nous ne dirons pas que cela n’est pas vraisemblable, nous sommes obligé d’accepter les faits tels que l’observation nous les présente.
Tl est incontestable que c’est l’hjdropisie qui a tué la malade ; mais comment? ou plutôt quelle a été la cause de cette hydropisie?
Au septième mois, les jambes se sont infiltrées; atteinte lors de la grossesse précédente d’une dyspnée assez intense, la malade la sent reparaître dans sa grossesse actuelle, elle va toujours en augmentant; à sept mois, époque à laquelle elle entre à la clinique, cette dyspnée est effrayante ; à l’examen , on trouve une bronchite généralisée des deux côtés , et à droite un épanchement; il n’existe aucun signe qui puisse la faire rapporter à une pleurésie , soit aiguë ou chronique; quelle en est donc la cause? Les bruits du cœur sont sourds, pas de bruit anormal, pas de palpitation, pouls filiforme. Le mal a fait des progrès tellement rapides, et la dyspnée est devenue tellement effrayante , que quatre jours après l’entrée de la patiente on cherche à provoquer \ accouchement prématuré ; mais la femme meurt une heure après cette tentative.
Que trouve-t-on à l’autopsie? une sérosité abondante dans les deux plèvres, mais surtout à droite; sérosité cilrine; des poumons malades, ici privés d’air, là emphysémateux; un épanchement considérable dans le péricarde; des altérations organiques des orifices cardiaques.
11 nous semble évident que cet épanchement des plèvres et du péricarde ne peut pas être attribuée à la lésion des organes respiratoires et circulatoires seulement; que dès lors il faut qu’il ait eu une cause plus générale, qui ne peut être que la cachexie séreuse; seulement il est remarquable que l’œdème ne se soit pas généralisé , qu’il se soit borné aux extrémités inférieures, et que le mal ait envahi aussi rapidement les organes essentiels. Il est probable que cela tenait à la lésion primitive du cœur et du poumon.