OBSERVATION XIV
Cancer de l’intestin et du péritoine avec cancer d’une portion herniée et du sac herniaire. Rupture de l’intestin. — A. Raoult ( Bulletin de la Société anatomique , 1892, p. 304).
La nommée D..., âgé de 60 ans, entré dans le service de M. le professeur Brouardel, le 31 mars 1892. On ne trouve chez cette femme aucun antécédent héréditaire au point de vue du cancer.
La santé a été très bonne jusqu’il y a deux ans, à part la pré-
sence de deux hernies, de quelques coliques hépatiques. Les hernies ont apparu il y a 2/Ç ans. Ges hernies étaient le siège de coliques passagères souvent très vives, accompagnées de diarrhée et parfois de vomissements. De plus, la malade a eu à plusieurs reprises des douleurs dans l’hypochondre droit, revenant par accès et accompagnées d’ictère et de vomissements ; ces accidents qui sont, sans doute, imputables à la lithiase biliaire, ont apparu il y a environ dix ans. Depuis deux ans, la malade, qui jouissait d’une bonne santé, commença à maigrir ; ces phénomènes se sont accentués à partir du mois de novembre 1891. Cependant, elle ne souffre nullement jusqu’à cette époque. Au mois de décembre, elle ressent à plusieurs reprises des coliques violentes qu’elle attribue à ses hernies. Elle n’a jamais eu d’hémafémèse ou de mélœna.
IL y a un mois environ, apparaissent des douleurs abdominales plus intenses, siégeant à la périphérie du ventre, au niveau des côlons. Ces douleurs étaient accompagnées de vomissements bilieux, se produisant surtout après le repas ; pas d’hématémèse. Les selles deviennent plus rares ; mais elles ne sont ni diarrhéiques, ni de volume très restreint ; elles res-
tout moulées, demi-molles, de volume ordinaire. Les accidents ont augmenté depuis quinze jours. L’abdomen est devenu très distendu, les selles ont été plus rares et les coliques ont augmenté.
A Ventrée , la malade est très amaigrie, la figure est pâle , cachectique ; mais les téguments n’ont pas la teinte jaune paille caractéristique du cancer. La malade, très abattue, répond péniblement aux questions qu’on lui pose.
L’abdomen est très distendu, globuleux. A la percussion, on trouve une sorte de sonorité très marquée dans toutes scs parties, sauf dans les flancs, où on perçoit un peu de matité. L’intestin est donc météorisé, très distendu par les gaz, et il existe une légère quantité d'ascite. Quand on palpe l’abdomen, on voit l’intestin se contracter énergiquement et les anses se dessinent sous la peau ; ce phénomène est accompagné de borborygmes très sonores et durant dix à quinze secondes.
On perçoit en outre un clapotage dans tout l’hypocliondre gauche et qui dépasse l’ombilic de trois travers de doigt. On sent enfin sous la paroi abdominale des masses dures, arrondies, de la grosseur d’une noisette, disséminées sans ordre dans l’abdomen, mais surtout appréciables dans la fosse iliaque droite.
La hernie inguinale droite, du volume d’un fort poing, est sonore, à sa partie externe, il existe une masse dure du volume d’une noix. Cette hernie est complètement irréductible depuis douze ans.
La hernie inguinale gauche est formée de deux masses dures L’une, la moins volumineuse, semble se continuer dans l'abdomen ; l’autre, de la grosseur d'une noix est appendue a la partie inférieure de la première. Les lésions ne sont pas doulou-
reuses actuellement. Le toucher rectal ne signale aucun rétrécissement de cet organe.
La malade est prise de temps en temps, après le repas, de vomissements alimentaires et bilieux. La langue est sale, les selles rares, moulées, 11e contenant pas de sang.
Le foie n’est pas douloureux et ne semble pas hypertrophié ; rien au cœur ; un peu de congestion aux deux bases ; pas d’albumine dans les urines.
E11 présence des signes précédents, on porte le diagnostic de cancer cle l'intestin à localisation indéterminée , avec réaction péritonéale, sans grande ascite et propagation du cancer au sac herniaire de la hernie droite et aux deux ganglions voisins de l’orifice inguinal de chaque côté.
Le 4, on donne à la malade un lavement qui 11e fait que peu d’effet et ensuite un purgatif. Persistance des coliques et du météorisme.
Le 5, la malade est très faible. Elle se plaint de coliques ; elle a eu des vomissements plus abondants, le ventre est plus douloureux.
Le 6, à trois heures du matin, la malade meurt, sans avoir présenté aucun nouveau symptôme.
Autopsie le j avril. — Le cadavre est dans un état de décomposition très marqué.
A l’ouverture du péritoine, il s’échappe des gaz fétides, d’odeur intestinale et on trouve dans la cavité de la séreuse trois litres environ d’un liquide jaune, féealoïde, où surnagent des grumeaux jaunes. Le grand épiploon est bourré de noyaux cancéreux ; son extrémité inférieure gauche se dirige vers l’orifice inguinal du même côté, dans lequel il pénètre. Les anses intestinales en de nombreux points sont agglutinées et
recouvertes de niasses cancéreuses sous-péritonéales, de volume variable, atteignant en divers points celui d’une grosse noisette. Le mésentère est rempli de nodules cancéreux, formant des traînées allant de l’intestin aux ganglions qui euxmêmes sont très augmentés de volume.
Dans la hernie inguinale droite , on trouve une anse de l’intestin grêle, distante du cæcum de 6 à 8 centimètres. Cette hernie est entourée de tissu lardacé, très difficile à disséquer. Le sac de la hernie est rempli de liquide semblable à celui trouvé dans le péritoine. L’anse herniée, très congestionnée, est recouverte de nodules cancéreux ; il en est de même de la surface interne du sac. La surface externe de ce sac est en rapport à son côté externe avec un ganglion cancéreux du volume ! d’un gros marron.
Dans la hernie inguinale gauche , il existe une portion du grand épiploon, chargée de granulations cancéreuses et en rap- ] port avec un ganglion du volume d’une grosse noix en dégéné- J rescence cancéreuse comme celui du côté droit. Au niveau du bord supérieur de l’utérus auquel il adhère, on trouve une portion de l’S iliaque, repliée en anses très serrées et envahie i par le processus cancéreux.
j Cette portion est complètement entourée par de la péritonite ; cancéreuse ; les parois sont dures, le canal intestinal est réduit de volume. Ce point siège environ à G centimètres au-des- H sus de l’origine du rectum; ce dernier n’est pas envahi par le h cancer.
On sectionne, en présence de la Société Anatomique, ces dif- ■ férentes portions d’intestin et on trouve le calibre de l’intestin réduit de volume au niveau de la hernie droite et au niveau de la partie atteinte de l’S iliaque.
GROS-DEVAUD
Les parois de l’intestin en ces points sont bourrées de noyaux cancéreux, mais nous ne pouvons trouver aucune altération de la muqueuse. Noyaux cancéreux à l’estomac ; quelques nodules à la surface du foie, face inférieure du diaphragme.
Tous les lymphatiques et ganglions lymphatiques prévertébraux dans l’abdomen et le thorax ont subi, à des degrés divers, la dégénérescence cancéreuse.