OBSERVATION I
Le malade a fait l’objet d'une communication à la Société neurologique le 4 mars 1943, par MM. J. Delay, Deshaies et Tallairach : La démence précoce post-encéphalitique. Nous utilisons abondamment la minutieuse observation faite par le D' Deshaies en 1943.
Jules G... Une sœur, normale, Mère paraissant peu intelligente. L'une de ses sœurs fut atteinte de délire de persécution et mourut à cinquante ans. Le père de G... est mort à trente-six ans d’un cancer gastrique Son grand-père paternel, alcoolique, s’est suicidé à trente-huit ans.
Accouchement normal, à terme après grossesse normale. Développement normal : première dent à sept mois. parle et marche à un an, est propre à dixhuit mois. Scolarité normale : C.E.P.à treize ans ; aucun trait caractériel spécial n’a été remarqué.
Encéphalite épidémique en 1919, à l’âge de 8 ans, non diagnostiquée alors, mais indiscutable étant donné les signes de la phase aiguë (fièvre élevée avec strabisme, diplopie, vbtusion, somnolence pendant une semaine, puis mouvements choréiques pendant trois semaines), et le développement ultérieur d’un syndrome parkinsonnien.
Intervalle libre de six ans pendant lequel le comportement est normal.
A partir de quatorze ans apparaissent des troubles caractériels graves. G... est incapable d'apprendre un métier etse fait renvoyer de plusieurs places. Ila parfois de courts accès de somnolence. A quinze ans, renvoyé d’une école de mousses, il vit dans sa famille une longue période d'inertie, d’apathie, d'apragmatisme. Nouvel engagement dans la marine à dix-sept ans, et renvoi au bout d’un mois. Premiers rapports sexuels alors. A dix-huit ans, G... s'engage dans l’Infanterie coloniale. Réforme définitive au bout de huit mois pour « Déséquilibre constitutionnel » avec « perversions ». Figurent également sur le procès verbal des « Réponses égarées à ses chefs, mouvements d’indiscipline, alternatives de joie et de dépression ». G... exerce ensuite le métier de camelot. Il vit en ménage de 1932 à 1936. Mais il devient de moins en moins capable de gagner sa vie. Bientôt ses parents doivent le nourrir et lui louer une chambre d'hôtel où il vit seul misérablement dans un état d’incurie complète. Il parle seul, fait du tapage la nuit, déambule nu duns l’escalier au grand scandale de l’hôtelier. Sa mère le fait interner le 28 octobre 1942. Il entre à la Clinique de la Faculté.
A cette époque G... a déjà un faciès figé. un regard fixe. des gestes lents et pauvres, mais pas d’autres signes extra-pyramidaux. Il n’est pas affaibli intellectuellement, atteint près de douze ans au Binet Simon.
G... présente un délire de structure paranoïde à thèmes surtout mégalomania-
RP Lo
ques, Les thèmes de Dieu, Roi, Empereur, millionnaire se succèdent ou coïncident mêlés au thème légitime : G... camelot. « Je suis le Dieu qui a été crucifié.… Je suis ressuscité (rire) avec la tête des autres !.. C'est du mirage artificiel. »
« Je suis le Dieu Lama. Si j'avais su je n'aurais pas changé d'âme. C’est pas rigolo » (rire). D’autres fois, il est Chilpéric 1er ou roi de Chine ou roi des nègres, ou roi des rouges.
«En changeant de siècle je me mettais dans l'âme de Napoléon. Quand Napoléon était sur le rocher de Sainte-Hélène, que les vagues étaient prêtes à l’engloutir, j'y étais, j'étais avec son corps. On m’a changé d’âme avec Napoléon. Non ' Il n’est pas mort. on l'a laissé sur le rocher et j'ai appelé Suivant pour rechanger d'âme. Non, ce n’est pas un rêve, c'est la réalité.
« Je me change d'âme tout seul (rire) en lançant mes yeux à ia volée et en appelant Suivant. Il fait comme moi, il change d'âme. Je suis la fée des âmes ».
G... va se regarder curieusement dans la glace et éclate de rire en disant : ça c’est du mirage. c'est une ombre artificielle. » Une autre fois: «Il y a des glaces à mirage qui reflètent mon personnage. » Les glaces jouent un grand rôle dans le délire de G... et semblent le point de départ de ses idées de dédoublement. Ses doubles affirme-t-il, lui sont totalement étrangers, cependant il pâtit parfois comiquement de leurs aventures : € J’ai un double, il a reçu un coup de poing sur le nez et c’est mon nez qui a saigné. » On reconnaît ici la reviviscence du fameux stade du miroir, de Lacan.
Si G... se dédouble de gré ou de force, il subit aussi et peut faire subir aux autres de surprenantes métamorphoses :-« Je change les êtres en choses, un singe en régime de bananes. » « Une fois cn m'a changé en pompons, j'étais trente-six pompons. Ah ! Mais tout de suite j'ai appelé Suivant. Je suis resté pompon, mais mon âme a vécu dans mon image... » Appeler Suivant, celui qui succède, c’est pour G... le moyen magique d'échapper à une situation pénible, pour une autre en général plus favorable.
Des voix lui apprennent ses transformations, des voix intérieures qui le solli- <itent ou le commandent. « Un me fait bluffer », dit-il, c’est-à-dire « faire le mêmes gestes question tête ». « Ce n’est pas moi qui parle, c'est des montres, des fils, des frères à moi, des voix qui prennent mon intention, et qui sont des charmeuses... Vous n'avez qu'à écouter. C’est tellement désagréable à l’ouïe que ça fait peur ». Parfois on devine sa pensée comme il devine celles des autres, on force son esprit à dire tout ce qu’il pense. Mais G... exprime et ne semble éprouver aucun sentiment de persécution.
Dans l’état hypnagogique, G... voit parfois se dérouler des scènes purement visuelles, micropsiques, lilliputiennes..… « Hier soir, j'ai vu une danseuse qui s’est changée en biche... J'ai vu aussi des Indiens, hauts de 0 m. 10 comme des soldats de plomb, avec des plumes autour du front. Ils avaient une sorte de tente. Puis il est venu des cow-boys avec des chapeaux ronds, tout petits aussi. Ils mettaient le feu partout. » Ces tableaux sont colorés, sans être très vifs, ils sont agréables, le malade se complaît à leur jeu bien qu’il les critique. Il a les yeux fermés, sans dormir encore, et il identifie correctement les bruits extérieurs qu’il entend avec netteté. L’hallucinose ici n'est pas intégrée au délire,
G... a encore des rêves normaux, quoique un peu trop mouvementés, et qu’il considère comme des rêves, sans plus. « La nuit il faut que j’entende, faut que je regarde, je n’ai pas une minute de repos depuis dix ans... Ce sont des rêves. » € J’ai vu des forçats, ils étaient costauds. Ils se révoltaient. Il y en avait
un qui marchait à quatre pattes dans beaucoup de fumée. » Mais G... a aussi de véritables expériences délirantes nocturnes : « J'ai vu une araignée marron, avec d'énormes pattes. C'était un type qui me l’envoyait pour me fasciner. Elle était énorme (indique une dimension de 0 m 50), le corps gros comme le poing. Elle Pere on J'espère que c’est la dernière fois parce qu’alors !... C’est assez!» «La Garonne m'a dit : Qu'est-ce que tu voudrais avoir à la place de toute cette eau. J’ai dit que je voudrais un Paris pour me servir. Je possède maintenant toutes les maisons de six étages de Paris ». |
Ces expériences oniriques débordent aussi dans la journée. Peut-être la première était-elle celle-ci : « J'entendais une voix supplémentaire, la voix de n’importe qui. J'étais comme endormi Je rêvais les yeux ouverts... Je voyais des pâtés de maisons, des statues. A force de les regarder. elles s’animaient... Je ne savais, pas si elles étaient vivantes. C'était une crise de neurasthénie, j'étais malade, maintenant je vais bien. » Plus tard : « Je suis venu ici parce que l'on me trouble à tout moment... Il y a une grande main qui me passe au-dessus de la tête. On dirait que le feu a passé sur cette main. Il y a du noir et du blanc. C’est pas rigolo ! (rires) ». Une autre fois : «je suis malade, on me parle... Il ny a qu’au moment des troubles que j'entends des voix. »
G... appelle ces expériences « Les troubles ». Elles semblent souvent vécues. comme désagréables, il parle de neurasthénie. Mais d’autres fois il dit : c'est « féérique », sans qu’on puisse savoir d’après l’observation si ce qualificatif nes'applique pas uniquement aux hallucinoses ou aux rêves à peu près normaux. L'état thymique de G... est versatile : du jour au Mendes il passe de l’euphorie à la dépression, au « cirage ».
Quoi qu’il en soit le caractère franchement onirique de ces expériences semble expliquer l'allure fantastique, paralogique du délire, et leur fréquence sa composition multithématique, constamment augmentée et remaniée. L'activité déli-
‘ rante apparaît souvent comme la nationalisation et i'appauvrissement de ces Erlebniss. |
Les idées fixes post-oniriques semblent d’abord prises pour la réalité, mais avec le temps on dirait que la croyance de G... s’estompe à leur égard. Il est obligé d'ajouter : « c’est vrai » ou bien « Je ne sais pas si c'est vrai, mais ça doit se passer quelque part ». Puis, les thèmes sont plus ou moins remplacés par d’autres.
La croyance délirante de G... varie selon les moments sans jamais s’annuler complètement. Alors se pose la question : G... n’est il un délirant chronique queparce que ses épisodes oniriques sont trop rapprochés les uns des autres ; ou bien les expériences délirantes ne sont-elles que les moments où le délire s’objective à la faveur de phases psycholeptiques dues au même processus que ledélire lui-même, et pendant lesquelles la conscience n’est pas claire ? Nous penchons plutôt vers cette dernière hypothèse, non pas parce que les thèmes délirants semblent souvent difficilement rattachables aux expériences oniriques. ce qui ne prouve rien, mais parce que les hallucinoses, elles, restent franchement en dehors du délire.
G. n’a qu’une conscience ambiguë du caractère morbide de ses expériences oniriques : il les appelle : « Le trouble, le vide dans le cerveau. » Quand le trouble apparaît « je ne suis pas moi », mais ajoute-t-il aussitôt, « je ne suis pas fou. » Et s’il critique une absurdité ‘émise antérieurement, c’est pour porter creance à une autre, alors qu’en toile de fond subsiste sa propre personnalité de- G... camelot, reconnue comme telle.
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Mais il semble bien que lafréquence des expériences délirantes empêche le malade d'évoluer vers une structure plus nettement paraphrénique selon Henri Ey, et conditionne plutôt une structure paranoïde type démence précoce. La note encéphalitique toxi-infectieuse, évolutive, est donnée par le caractère onirique très visuel de ces expériences.
Au moment du «trouble », surtout, G... présente parfois des traits catatoniques : immobilisation, suggestibilité motrice, rires explosifs d’allure discordante, phases de mutisme, d’autres fois écholalie et itérations verbales, actes inachevés ou persévérés. La persévération motrice suivante est familière à G... : brusquement il se frotte avec une étonnante vigueur les mains l’une contre l’autre pendant une bonne minute. Mais pas de négativisme.
Mais la présence de signes de la série hébéphrénique nous éloigne encore des paraphrénies pour nous rapprocher de la D. P. à forme paranoïde. G... demeure inerte au lit pendant des jours, vaguement euphorique, sans manifester de quelque manière le besoin d’une activité positive. L'instinct alimentaire est diminué. L'instinct sexuel s’éteint, G... ne se masturbe plus depuis des mois. Les sentiments sociaux sont amoindris : G... sait vaguement que la guerre continue quelque part (1943). Le Chef du gouvernement était le Maréchal Pétain ou Lebrun, maintenant c’est un Général inconnu. « Dans le journal, je choisis les choses amusantes », dit-il en guise de dérobade. Il réduit à trois les dix mois. d'internement qu’il a déjà subis. II ne réclame pas spontanément sa sortie, et si on lui en parle, sans chaleur. Par contre, le sentiment filial à l’égard de sa mère paraît assez bien conservé. Enfin on peut établir avec lui un certain contact affectif, mais sans profondeur.
Impossible d'attribuer l’inertie, l'apathie, etc.. au syndrome parkinsonnien qui à cette époque est minime : faciès immobile, regard figé, une certaine bradykinésie, trouble de la parole rappelant la tachyphémie paroxystique. L'épreuve: au scopo-chloralose est nécessaire pour déclencher l’apparition de crise oculogyres d'une hypertonie extra-pyramidale avec roue dentée très marquée à gauche, d’une exagération des réflexes avec clonus du pied et Babinski bi-iatéral, de troubles sécrétoires avec sialorrhée et hyperhydrose. Le Benjoin colloïdal est perturbé 00000 22222 19000. B. W. négatif. Echec de l’électro-choc. Ultérieurement on constate des signes parkinsonniens à prédominance gauche de plus en plus nets et nombreux.
Il faut déjà noter que le malade n’a jamais eu le comportement collant, visqueux, des post-encéphalitiques que Steck a séparés des déments précoces banaux. En 1947, il ne l’a pas davantage, mais il diffère des schizophrènes autistes par le contact affectif suffisant qu'en peut avoir avec lui, pour peu qu'on ne se laisse impressionner ni par sont amimie, ni par sa bradylalie. Amimie bi-latérale alors que le malade a surtout un hémi-parkinson gauche. Mais c'est l'usage que les hémi-parkinsonniens d'avoir une amimie totale, tout comme les parkinsonniens bi-latéraux Pas d’écholalie. Palilalie pratiquement inexistente, actes parfois interrompus avec conservation brève de l'attitude, actes continués de façon spasmodique : soit que le malade se frotte les mains ou se gratte le visage. Rires explosifs derrière lesquels il y a toujours une blague ou un calembour. Le malade a maintenant un hémiparkinson gauche évident sur lequel nous n’insisterons pas, avec quelques très légers Hignes pyramidaux, comme c'est le cas de la plupart des parkinsonniens.
Au point de vue du fond mental, G. est légèrement débile, mais pas plus qu'ilne-
l'était il y a cinq ans. G... a été examiné à l'aide d'une batterie de tests verbaux et non verbaux :
1° Avec un test non verbal de facteurs « G. » : le test matrice trente-huit de Raven et Penrose.
20 Avec une batterie de tests verbaux (homonymes, antonymes, etc.). Il se classe au test de « G. » entre le 70 et le 90° centile ; au test verbal entre le 90 et le 100e. soit dans les 10 % inférieurs de la population. Ces résultats sont contre l'existence d’une détérioration mentale, même du type hébéphrénique, qui se manifeste par une baisse relative des résultats du test de « G. » avec maintien des résultats aux tests verbaux. Ils sont en faveur d’une faiblesse intellectuelle congénitale.
Fait remarquable à noter, il n'existait au cours de l'examen. malgré la bradykinésie et la bradylalie, aucune bradypsychie, le test non verbal ayant été terminé dans le temps normal, phénomène ennuyeux pour les tenants du parallélisme psycho-moteur. Déjà Steck en 1931, revenant sur une affirmation antérieure, notait que « la bradyphrénie ne dépend pas de la gravité de la rigidité parkinsonnienne, on peut trouver des parkinsonniens rigides sans bradyphrénie (La plupart des parkinsonniens séniles non encéphalitiques ne sont pas bradyphréniques). Les post-encéphalitiques avec hémi-parkinsonnisme ou avec tremblement prononcé ne sont pas bradyphréniques. »
Notre malade, hémi-parkinsonnien a une énorme bradikinésie et une énorme bradylalie.
G. présente une labilité de l'humeur qui a été notée chez les post-encéphalitiques et qui n’a évidemment que de superficielles analogies avec la psychosemaniaco-dépressive. Du jour au lendemain, il passe d'une satisfaction béate aux crises de cafard où il est « dans le cirage », pour revenir le surlendemain à la même euphorie facétieuse émaillée de calembours.
Si en 1942, G. ne savait pas ce qui se passait dehors, etsi sa première réponse quand nous l’interrogeons est bien : « J’en sais rien du tout, je vous l’avoue fran-
-chement. »Il ajoute tout de suite : «On dit qu’on est en guerre avecl’Indochine. »
« Comme nous émettons l'idée que ça doit lui être égal, il réplique : « Evidemment ça ne me fait rien, mais enfin j'aimerais mieux qu’il n’y ait pas la guerre. » G. est bien orienté, il est au courant de la chronologie de la guerre, de 1939, et de la distribution des belligérants ; enfin, le jour où on l’interroge il sait qu’on élit un président de la République. Il y aura quatre ans le 25 mars' -qu’il est ici. En réalité, cinq ans.Le dimanche suivant, il est inquiet parce que sa mère n’est pas venue le voir.
Evidemment G. est apathique comme beaucoup de post-encéphalitiques, mais il n’est pas indifférent envers sa famille comme un dément précoce. Comme beaucoup de parkinsonniens il ne fait rien à longueur de journée et ne paraît pas très affecté de l'impossibilité de gagner sa vie Mais, n'est-ce pas une sorte
-de résignation: ça ne lui dit pas grand'chose de travailler. C'est qu’il a peur que « ça tire », dit-il, conscient qu'il est de ses incapacités physiques réelles. Peu
importe que ce soit autrement qu'il préfère justifier son inactivité forcée en.
“disant qu'il préfère rester ici ou d’ailleurs il est chez lui, « étant propriétaire de l'hôpital ».
Au point de vue des instincts nous ne retrouvons plus l’apragmatisine sexuel signalé il y a cinq ans. G... affirme se masturber tous les deux ou trois jours. Evidemment nous n’y avons pas assisté, mais un dément précoce ne réagirait
PES rs
pas de la sorte. D’ailleurs, tout son test de Rorchach est empreint de préoccupations sexuelles (mais dont l'allure obsédante n’est peut-être qu’une apparence ‘due à la persévération). En voici le compte-rendu :
Couleur d'élection : Rose X.
— rejetée : vert IX:
Impression : 20’ amusé, distrait.
Attitude : lente.
Nombre de réponses :
Nombre total: 46.
RC : 19: % légèrement au-dessus de la moyenne. Stimulé par la C. Contact avec le réel est maintenu. F
Temps.
19 Teraps total : 42’.
20 Temps de réaction :
Poule ASIN = nul I = nul V = nul. VI=,10" VII nul
VIH = nul IX = nul X = 15/’
30 Temps par carte :