SECTION TROISIÈME
EXPRESSION DES TEMPS SUBJECTIFS PAR l'EMPLOI DES TEMPS OBJECTIFS
Nous avons vu que toutes les langues ne possèdent pas les temps objcctife, que toutes non plus ne possèdent point les temps subjectifs, que cependant la plupart expriment les deux.
Dans les premières, les temps objectifs ont pris peu à peu la fonction de temps subjectifs, lorsque l'idée de ceux-ci est survenue; c'est ainsi qu'en hébreu l'un des temps objectifs est devenu sensiblement un passé, l'autre un futur, tandis qu'ils possédaient d'abord le sens intermédiaire.
Dans les troisièmes on a opéré de deux manières différentes. Ou bien le temps objectif a fait fonction de temps subjectif, et on n'a plus cherché de temps subjectifs directs que quand les formes fournies par les temps objectifs ont été épuisées, par conséquent pour les nuances de temps; ou bien plus souvent on a donné aux temps objectifs un emploi secondaire de temps subjectifs, conférant une double fonction à une même forme, mais on a aussi dans d'autres cas créé à côté une autre forme d'emploi purement subjectif.
C'est ce qui est arrivé en grec, où auprès des temps objectifs à double fonction, l'aoriste 2% le parfait 2®, on a créé d'autres formes purement subjectives des mêmes temps, l'aoriste ^", le parfait ^*'^ et quoique à un moindre degré, dans le sanscrit, où cette dualité n'existe qu'à l'aoriste, et non au futur. Quelquefois aussi cette dualité est couverte, mais transparente: c'est ce qui a lieu en latin, où à côté du parfait objectif formé par redoublement il existe un parfait subjectif formé par la caractéristique s, à côté de momordi, scripsi.
Souvent le temps subjectif qui se forme auprès du temps objectif employé subjectivement appelle le secours d'un auxiliaire (ruoriste ^«' sanscrit est dans ce cas), ou bien se met dans la dépendance d'un temps principal duquel il dépend morphologiquement et môme psychologiquement; c'est le cas du conditionnel sanscrit vis-à-vis du futur.
Le dédoublement du parfait qui se fait dans les langues dérivées, et qui consiste en ce qu'une des formes se construit sans auxiliaire, et l'autre par l'auxiliaire, ou Tune avec un auxiliaire sufûxé, et l'autre avec un auxiliaire préposé, comme dans les mots français : « j'aimai, j'ai aimé; j'ai fait, je lis », a peut-être cette origine; le temps fort, celui qui s'exprime sans périphrase, comme dans : je fis, est un
souvenir du temps objectif; le temps faible, celui qui se marque par auxiliaire, est un temps plus subjectif.
Ce dédoublement très curieux s'étend quelquefois au présent. L'ancien présent, celui qui n'est qu'un duratif employé subjectivement, persiste dans sa forme simple; le présent franchement subjectif se compose du participe présent et du verbe auxiliaire : être. En anglais, i am loving, vis-à-vis de : i love.
Le futur, au contraire, qui n'a jamais été un temps objectif, ne se dédouble pas ; il est toujours exprimé ou par auxiliaire ou sans auxiliaire, suivant les langues, à moins que la conjugaison ne devienne entièrement périphrastique; mais alors l'auxiliaire ne sert plus qu'indirectement à la formation des temps.
L'auxiliaire employé à la création d'un temps subjectif vis-à-vis du temps objectif, au parfait, est tantôt être, tantôt avoir, suivant qu'il s'agit d'un verbe intransitif ou d'un verbe transitif. Cette distinction est conforme à celle de la nature des préfixes pronominaux à employer dans ces deux cas dans les langues à l'état peu développé, où le verbe intransitif prend l'afûxe prédicatif, remplacé plus tard par le verbe : être, tandis que le verbe transitif prend l'afûxe passessif, remplacé tant dans sa fonction que dans sa signification plus tard par le verbe : avoir. En allemand on dit : ich bin gegangen, mais : ich hahe geliebt; en français : je suis tombé, mais : fai mangé, sauf, bien entendu, les cas nombreux d'anomalie.
Comment expliquer ici cette différence entre les verbes : être et avoir?
Pour bien la comprendre, il faut d'abord la rapprocher d'une différence analogue qui existe entre les auxiliaires : être et faire dans certaines langues, l'anglais, par exemple, lorsqu'il s'agit d'exprimer le présent subjectif. Nous savons que l'anglais dit alors : i am loving, ou bien : i do love, qui s'est au moins conservé dans la forme négative ; i do not love^ le tout à côté de la forme originairement objective : t love, La
forme qui contient l'auxiliaire : do au présent ne correspond pas à celle qui contient Tauxiliaire : hâve au parfait, mais à ce qu'était dans les langues primitives Vaffixe pronominal objectif.
De là dette double série correspondante Tune à l'autre :
Premièrement. — Dans les langues très anciennes, i^ l'affixe possessif 2° l'afûxe prédicatif, 3o l'afûxe objectif.
Deuxièmement. — Dans les langues très dérivées, V l'auxiliaire : avoir, 2° l'auxiliaire : être, 3® l'auxiliaire : faire, pour exprimer les temps subjectifs principaux.
L'auxiliaire : être s'applique naturellement aux verbes intransitifs, au verbe passif qui n'est qu'un transitif converti en intransitif, comme nous l'avons démontré dans une autre étude, et aux verbes transitifs {i am loving you], dans ces derniers seulement quand on veut affaiblir l'idée de l'objet pour faire ressortir celle de l'action et du sujet, ce qui introduit une forte dose d'intransitif. Ici il n'y a pas de distinction à faire entre le présent et le passé.
L'auxiliaire : avoir ne peut avoir trait qu'au passé, il y exprime le transitif. Je possède l'action, ce qui paraît singulier au premier abord, mais ce qui concorde exactement avec l'emploi primitif de l'afûxe pronominal possessif. Au lieu de dire : faime, on disait alors : de moi amour; le sujet se mettait au génitif; l'action, le verbe relativement au nominatif. Or, dans la relation génitive nominative, quel est celui des deux mots qui possède l'autre? Dans ces mots : « le livre de Pierre », c'est sans doute « Pierre », c'est-à-dire l'être exprimé par le génitif qui possède « le livre ». Il en est de même dans ceux-ci : « l'amour de moi », pour : « j'aime ». Je possède l'action d'aimer. N'est-ce pas exactement traduit dans ces mots : « j'ai aimé », qui seraient plus exactement formulés ainsi : a j'ai aimer ».
Mais là est précisément l'objection. Pourquoi ne dit-on pas : « j'ai aimer »; le participe passé qui apparaît au lieu de l'infinitif ne rompt-il pas toute cette théorie? Un participe seul ne saurait être un complément.
Avant de répondre à cette objection, voyons combien, si elle ne devait pas triompher, l'expression : «j'ai aimer », serait typique et vraie. Si une action que j'ai faite est passée, j'en possède le résultat bon ou mauvais, la responsabilité, l'existence indestructible; très rigoureusement, je possède mes actions; eh bien! si je déclare qne je possède une action, c'est déclarer par là même que j'en suis l'auteur, et que cette action est passée.
Revenons à l'objection; comment justifier la formule : « j'ai aimé », au lieu de : « j'ai aimer »? L'explication est bien simple. Si « aimer » est le complément direct de « j'ai », a aimer » appelle à son tour son complément : a toi », par exemple, de sorte que l'on a la filière de compléments :fai V aimer, T toi, en d'autres termes, des compléments de compléments. Beaucoup de langues répugnent à ces sous-compléments, surtout lorsqu'il est possible de les fondre et de n'en faire qu'un seul, ce qui arrive ici. Je possède, en effet, quelle action? Est-ce celle d'aimer in abstracto? Non. C'est celle i'aimer ioi, ou en combinant les deux compléments, c'est celle de toi-aimé, c'est toi en tant qu'aimé que je possède. C'est le sous-complément qui devient le complément, et celuici se réduit en accessoire.
Cela est si vrai, on est passé si bien du premier procédé au second, de : « j'ai aimer toi », à : « j'ai aimé toi », que le français, entre autres, conserve des traces du premier procédé, après l'adoption du second, c'est pour cela qu'il fait tantôt s'accorder, tantôt ne pas s'accorder le participe passé en pareil cas avec le complément direct ; si le pronom personnel objet précède, c'est lui qu'on envisage surtout, qui devient le seul complément, et alors le participe passé subalternisé s'accorde avec lui ; si, au contraire, l'objet suit, le verbe qui vient le premier conserve une demi-indépendance, et s'il ne peut plus dominer le complément, comme il le faisait lorsque lui -môme conservait la forme infini tive^ au moins il n'est pas dominé et reste invariable.
Comment expliquer le verbe faire, employé au présent, par
exemple, en anglais; c^est que tant que Taction n'est pas terminée, la possession de cette action n'est plus possible, et si Ton veut rompre avec la forme possessive, sans cependant vouloir non plus faire prédominer le sujet ou l'action seule au détriment de l'objet, en empruntant l'auxiliaire intransitif : êire^ on ne peut qu'employer le verbe : faire — i do not love.
Tels sont les rapports des temps objectifs, des temps subjectifs et de leurs expressions.