DEUXIÈME SUBDIVISION
DE l'expression DBS TEMPS SUBJECTIFS DANS LES MODES PERSONNELS AUTRES QUE l'INDICATIF.
Nous n'avons pas à traiter ici des modes, mais il nous paraît certain que les deux modes personnels les plus anciens sont l'indicatif et Timpératif ; les autres : subjonctif, optatif, et ensuite le conditionnel qui est de nature mixte entre le mode et le temps, sont nés plus tard.
Bien plus, l'impératif et l'indicatif sont dans beaucoup de langues les seuls modes personnels existants; les autres ne se sont jamais développés.
Enfin, chose très remarquable, l'idée des modes personnels autres que l'indicatif ne s'est pas dégagée facilement de l'idée des temps; et l'on peut dire, ainsi que nous le prouverons ailleurs, que les modes sont restés longtemps enveloppés dans eux; s'il en est encore ainsi du conditionnel, il en fut de même de tous les autres modes personnels. La différenciation nette du mode et du temps ne se fit bien qu'à une période avancée. Nous verrons, par contre, que certains temps restèrent enveloppés dans le mode, que le futur, par exemple, s'exprima quelquefois par l'optatif.
Parcourons les différents groupes de langues.
Parmi les indo-germaniques, le sanscrit n'a que deux temps, le présent et Taoriste premier, à l'optatif, qu'un seul,
le présent, à l'impératif; la comparaison des temps est donc très bornée. Ce caractère défectif vient confirmer cette idée de confusion primitive de l'idée du mode et de celle du temps; un mode considéré comme un temps n'est plus susceptible de temps une seconde fois. Une seconde observation vient encore à Tappui. L'optatif présent contient : -1° l'indice du mode, qui est /; 2° la désinence, non du présent de l'indicatif, mais de l'imparfait ou de l'aoriste second de l'indicatif, ce qui rattache l'optatif à l'indicatif par le même lien formel que le temps secondaire au temps primaire. Il en est de même de l'aoriste premier de l'optatif comparé à l'aoriste premier de l'indicatif; il se range à côté de lui, par l'abréviation de la désinence, comme un temps secondaire. Exemple : xipès, xipêê, vis-à-vis de : xipasi, xipati; (a?ip-y-d-)5, xip-y-ât, vis-à-vis de : (axœp)'S'iSj axœp'S-it.
Il en est de même de l'impératif présent vis-à-vis de l'indicatif présent : xip'âmas devient xip-âma; xip-asi devient xip-a.
Mais l'augment des temps secondaires de l'indicatif disparaît aux autres modes. Pourquoi ?
On en a longtemps cherché la raison; on se demande même s'il a bien disparu, ou si plutôt il n'y a jamais apparu. Il nous semble que l'abréviation de désinence qui se produit à tous les temps de ces modes nous en donne la clef. Les modes impératif et optatif se forment de l'indicatif: 4® en suffixant un indice modal : i pour le seul optatif; 2° en abrégeant pour lui et pour l'impératif la désinence personnelle à tous les temps. Lorsqu'on arrive aux temps secondaires que l'indicatif abrège déjà pour lui-même, il n'y a plus d'autre moyen de surenchérir sur l'abréviation déjà faite au présent, que de supprimer l'augment.
Cette différence et le système employé ressortent aussi bien au moyen, oii les temps secondaires de l'indicatif sont, de même, plus légers que les temps primaires et ont des désinences très-différenciées ; les temps de l'impératif et de l'optatif prennent tous ces désinences secondaires, comme s'ils
— iOi —
étaient non des modes, mais des temps secondaires de Tindicatif ; ils ne se séparent de ceux-ci qu'en ce que : -1° Taugment leur manque; 2** l'optatif a un indice modal; 3** Timpératif a quelques désinences spéciales.
Mais alors pourquoi l'augment disparaît-il au moyen ? Parce que l'optatif, assimilé dans sa désinence aux temps secondaires de l'indicatif, par opposition aux temps primaires correspondants de celui-ci, tend à se différencier aux temps secondaires, en abrégeant encore par la perte de l'augment.
C'est ainsi que l'optatif traite les désinences de l'indicatif et son augment.
Mais lorsque l'indicatif forme un de ses temps par l'emploi d'un auxiliaire, l'optatif forme le temps correspondant par l'emploi du môme auxiliaire; l'aoriste premier emploie Vs même du verbe être pour les deux modes.
Le grec à l'impératif et à l'optatif ajoute le subjonctif qui avait disparu en sanscrit. L'indice de ce subjonctif est un allongement de la voyelle de liaison par Tintroduction d'un a; l'indice de l'optatif reste : î, mais passe souvent au subjonctiL L'impératif possède un aoriste premier et un parfait; de même, le subjonctif; l'optatif a les mêmes temps et y ajoute le futur. Les temps se sont donc considérablement développés.
Ici les temps du subjonctif et de l'optatif sont exactement identiques à ceux correspondants de l'indicatif, auxquels ils ajoutent seulement les indices modaux : a et i, sans autre changement que ceux qui consistent à conserver pleine la désinence de la première personne du singulier et à supprimer l'augment. Comparez Xu-etç, Xu-yjç, Xu-oiç; eXu<yaç, Xu<n)ç, Xuffaiç; XeXuxaç, XeXuxtjç, XeXuxoiç.
C'est que les modes se sont davantage dégagés des temps, qu'ils ont acquis leur idée autonome et leur expression parfaitement propre, et qu'ainsi ils peuvent exprimer leurs temps par des procédés purement temporels, communs à tous les modes personnels.
Cette évolation est encore mieux mariée aa moyen et au passif.
Quant à l'impératif, n'ayant pas d'indice modal, il doit y suppléer par une modification des suffixes personnels au présent; mais cette modification faite, il la conserve aux autres temps quïl différencie du présent par les indices temporels usités à rindicatif.
Il en est exactement de même en latin et en gothique.
Les langues sémitiques sont très curieuses sous ce rapport. Il faut distinguer Timpératif d'une part, le subjonctif et le jussif de l'autre.
L'impératif se sépare nettement de l'indicatif, pas assez cependant pour qu'on n'y découvre pas sa racine. Il n'existe qu'à la deuxième personne qu'il forme de l'indicatif duratif en supprimant la voyelle terminale ; mais c'est un mode ancien.
Le subjonctif, au contraire, à l'origine, n'existe pas; il ne naît jamais dans les langues sémitiques septentrionales; dans celles du Midi, en arabe, il se forme de l'indicatif en changeant Vu final en a. Exemple : yaqiulu^ yaqtula. En éthiopien, il emprunte la forme du duratif; cette langue ayant ainsi employé son duratif n'en possède plus pour cette fonction propre, et est obligée de s'en créer un nouveau, en insérant un a sur la première consonne radicale de ce duratif devenu conjonctif. Le subjonctif est donc une différenciation du temps duratif, ce qui confirme notre opinion qu'il y a euT originairement confusion entre les modes et les temps, que les premiers ont été d'abord traités comme temps, et s'en sont lentement différenciés.
L'arabe s'est créé aussi un jussif, formé du duratif et distinct du subjonctif en ce qu'au lieu de changer Vu final en a, on le supprime.
Mais ce qui est remarquable, c'est que ces modes n'ont qu'un seul temps ou plutôt n'ont pas de temps; cela s'explique parce qu'ils ont été longtemps eux-mêmes une simple nuance de temps. Aussi ne pouvons-nous pas y suivre les
piodifications des nuances temporelles de Tindicatif, puisque les temps n'y existent pas.
En copte, Timpératif est la racine pure ; le conjonctif n'est que l'aoriste de l'indicatif, auquel on ajoute la particule rela* tive : en. Il en est de môme en tamascheq.
Le bedja possède un conditionnel qui se forme en sufûxant : ek à l'indicatif présent.
Le somali produit un conjonctif en ajoutant : o au duratif, et un conditionnel en ajoutant : o au présent déterminé.
En saho, un conjonctif se forme aussi du duratif en suffixant : o.
Mais tous ces modes n'ont qu'un seul temps, et par leur fonction trahissent qu'ils ont été considérés eux-mêmes d'abord comme des temps, et comme des temps secondaires, l'un du duratif, l'autre du présent de l'indicatif.
Les langues dravidiennes ignorent d'abord longtemps l'idée du mode, et lorsqu'elles l'acquièrent elles traduisent le mode personnel par des modes impersonnels que nous trouverons plus loin. Cependant le conditionnel et l'optatif finissent par se dégager; l'optatif est un temps secondaire du futur, auquel il ajoute l'indice : âga; le conditionnel, en tulu, est le présent + le suffixe du cas social : da. Les modes viennent ainsi se ranger, comme de vrais temps secondaires, chacun sous un temps de l'indicatif. L'impératif seul est autonome et se compose de la racine. Aucun de ces modes ne se divise en divers temps, car il n'était lui-même originairement qu'un temps dérivé.
Le mode est, au contraire, très développé dans les langues ouraliennes, qui possèdent un concessif-conjonctif, un optatifpermissif et un conditionnel, en outre d'un impératif; les trois premiers ayant pour indices : ne^ koo et m, le dernier se formant de Toptatif-permissif en changeant Vo de l'indice en a. A ces indices on joint celui personnel, commun à tous les temps et à tous les modes Le mode n'emprunte donc plus rien aux temps et devient autonome, mais il ne différencie
pas lai-même les différents temps qui peuvent Taffecter; en un mot, chacun de ces modes n'a pas de temps.
Les langues samoyèdes possèdent l'impératif et le conditionnel, quelquefois l'optatif. Ces modes s'expriment par des indices spéciaux; en kamassinche, le conjonctif se confond avec le futur. De plus, le conjonctif et l'optatif, comme l'indicatif, possèdent les deux temps : duratif et prétérit, et les expriment de la même manière que l'indicatif. Ici l'idée et l'expression du mode se sont donc bien dégagées; chaque mode se multiplie par tous les temps. D'ailleurs, les indices des temps sont uniformes dans tous les modes. Quant à l'impératif, il n'a pas de temps.
Il en est de même dans les langues altaïques; cependant, en turc, le conditionnel se rattache à l'aoriste-prétérit, et en mongol le conjonctif et l'optatif renferment chacun tous les temps, mais en empruntant à l'indicatif ceux correspondants du verbe : être^ qu'ils s'adjoignent comme auxiliaire.
Le japonais tire le conjonctif-conditionnel de l'infinitif au local, en y joignant l'indice : va. Il en est de même du thibétain. Il va sans dire que les autres langues monosyllabiques n'ont pas plus de modes qu'elles n'ont de temps véritables.
Les langues océaniennes n'expriment les modes que par des particules détachées qui ne peuvent influer sur les temps.
Le basque, qui possède l'impératif, le conjonctif et le potentiel, marque ces deux derniers par des indices spéciaux, et les distingue nettement des temps ; le temps s'y exprime de la même manière qu'à l'indicatif. Il y a donc un conjonctif du présent et un conjonctif du prétérit.
Les langues du Caucase développent beaucoup et leurs temps et leurs modes. C'est ainsi que l'aware possède le conditionnel, le consécutif, l'optatif et le subjonctif. Chaque mode reproduit les divers temps; par exemple, le conditionnel se met au présent, au passé et au futur, mais il emprunte alors toutes les formes temporelles de l'indicatif, en y ajoutant son suffixe.
Les langues cafres forment leur impératif, leur potentiel et leur optatif à tous les temps, en ajoutant aux temps correspondants de rindicatif un indice modal spécial.
Les langues africaines, celles de l'Amérique n'ont pas la catégorie verbale du mode, ou ce qui revient au même morphologiquement, ne l'expriment que par des conjonctions.
Des recherches que nous venons de faire il résulte : \° que beaucoup de langues ne connaissent pas la catégorie du mode personnel ; 2** que celles qui l'introduisent en font pendant très longtemps une dépendance du temps et ne l'en distinguent pas nettement, de sorte qu'un tel mode ne peut avoir de temps lui-même; 3° que quelques autres le font dériver des modes impersonnels; 4** que les temps qui s'y introduisent peu à peu y restent défectifs; 5** que ceux qui lui sont applicables ont le même indice et se forment de la même manière qu'à l'indicatif; que cependant ils perdent l'augment; 6° qu'ils viennent souvent se ranger au-dessous d'un temps de l'indicatif, comme temps secondaires, même lorsqu'ils sont primaires dans leur mode spécial.
En somme, et sauf cette dernière observation, les temps des modes personnels autres que l'indicatif, lorsqu'ils existent, se forment comme à l'indicatif.