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IMPERSONNELS

Nous aurions dû envisager aussi les temps objectifs et les temps relatifs, mais cela n'eût pas eu un grand intérêt. Ils s'expriment, en effet, aux modes impersonnels exactement comme aux modes personnels ; la seule différence consiste en ce qu'ils effacent l'indice personnel et joignent l'indice modal.

Il en est tout différemment des temps subjectifs ; souvent les modes impersonnels se servent pour les exprimer d'indices tout différents de ceux employés aux modes personnels.

De plus, tandis qu'à Tiadicatif les procédés sont divers et ne consistent pas seulement dans l'adjonction d'un mot vide, soit adverbial, soit verbal formant auxiliaire, aux modes impersonnels on n'emploie que ces deux procédés seuls.

Enûn, nous verrons un peu plus loin comment le procédé d'expression du temps dans les modes impersonnels s'est souvent transporté aux modes personnels.

Les deux modes impersonnels sont : i^ l'infinitif avec ses dépendances, gérondif et supin; 2° le participe. Nous les examinerons ensemble pour abréger. Fidèles à notre méthode d'induction, parcourons successivement les différents groupes de langues.

Parmi les indo-germaniques, le sanscrit différencie profondément l'expression des temps aux ^odes impersonnels de celle usitée dans les modes personnels.

A l'infinitif il n'y a qu'un temps, ou plutôt il n'y a pas de temps, parce que sa forme en tum n'est que l'accusatif d'un substantif en iu; or normalement les substantifs ne sont pas susceptibles de temps. Il en est de même du gérondif, qui n'est que llnstrumental de l'infinitif, sous la forme twây et i'instrumental d'un participe passif, sous la forme : yâ.

Mais les participes possèdent : 1° l'actif, un présent, un futur, un passé et un parfait ; 2** le moyen, les mêmes temps, moins le passé; et 3° le passif, les mêmes temps, moins le parfait.

Le participe présent actif a pour indice à la fois de temps et de mode : at; le futur s'en forme en y ajoutant sy, signe du futur déjà à l'indicatif; le prétérit se forme du participe passif ta en y ajoutant le suffixe possessif : vat ci-après. Jusqu'ici nous ne trouvons donc pas dans le participe d'indice spécial des temps. Mais le participe parfait a pour indice : vas^ fém. ùshi. Quel en est l'origioe ? Vas est pour : vat^ et contient ainsi le t caractéristique du participe; quant au wa^ w qui précède, il indique le parfait; à l'indicatif, il n'existe .point d'indice pareil de ce, temps. Wa et ma sont des racines qui forment les affixes dérivatifs : want et mant^ lesquels in-

cliquent la possession, l'idée d'avoir; de sorte qu'il y a au fond de cet indice, non un indice direct de temps, mais bien un afûxe de possession jouant le môme rôle morphologique que le verbe auxiliaire : avoir^ et désignant par la même raison le temps passé.

Les indices des temps au participe moyen sont autres : pour

le présent : dna et mâna, pour le futur : syamâna. Le futur

8e forme ici régulièrement du présent, en préposant, comme

à l'indicatif, l'auxiliaire : être^ contenu dans l'indice : sy.

Quant au présent, sa forme pleine est : mâna, Ge mâna^ mân

est un suffixe usité dans la dérivation des substantifs; comme

il exprime ici un sens modal et non un sens temporel, nous

n'avons pas à nous en occuper, si ce n'est pour dire que le

sanscrit a procédé comme s'il s'agissait dé substantifs, aussi

bien pour les modes que pour les temps.

Enfin, au passif, le sanscrit forme le présent, du présent actif ou du moyen, en préposant : ya, indice ordinaire du passif; le futur, du présent moyen, en préposant l'indice passif 'ya qui est souvent resté seul après la chute de l'autre. Pour le passé, au contraire, le passif a un mode d'expression original : ta ou na^ qui n'est qu'un suffixe de dérivation dans le substantif.

En résumé, sauf le futur que le sanscrit forme dans le participe en empruntant l'indice de l'indicatif, c'est-à-dire l'auxiliaire : être^ cette langue forme les autres temps du ]>articipe par des aflixes de dérivation nominale, traitant le ]>articipe non comme un verbe, mais comme un véritable substantif.

Cette observation ne doit pas rester stérile; il en résulte ^ue les suffixes de dérivation substantive ont une nuance de signification temporelle, que le temps a une expression eml)ryonnaire dans le substantif même, et nous en ferons notre profit quand nous examinerons le temps dans les concepts ontologiques.

Les autres langues indo-germaniques ont formé leurs temps au participe par les mêmes indices, différenciés seulement

phonétiquement. C'est ainsi qu'un des indices les plus énergiques, le t du participe passé, s'est conservé dans toutes ces langues et est devenu en quelque sorte le symbole du temps passé.

Cependant, quelques-unes d'elles ont effacé certains de ces indices, ou en ont introduit de nouveaux. C'est ainsi qu'en latin la forme : mana n'est restée qu'à la 2® personne du pluriel passif sous la formule : mmi, et, ce qui est curieux, ne s'est conservée ainsi qu'en passant à un mode personnel; que le suffixe du parfait was s'est entièrement perdu en latin; que le gothique différencie : na et ta, lesquels le sanscrit emploie concurremment, en appliquant le premier aux verbes radicaux, le second aux verbes dérivés; d'un autre côté, les langues slaves se créent un participe passé absolument nouveau, en /a, /, qui passe plus tard au mode personnel, pour en chasser l'indice du prétérit personnel et s'y substituer. On fait provenir ce nouveau suffixe du suffixe de dérivation substantive : ra, la^ ce qui ramène toujours au même principe. Il faut remarquer que ce même indice l se trouve aussi dans certaines langues néo-indiennes, entre autres, en mahratta.

Les langues dérivées, les néo-latines, par exemple, forment les temps dans les participes par les auxiliaires ; c'est ce qui a lieu en français.

Nous avons dit que le sanscrit traite son infinitif comme un nom verbal, et ne lui applique pas les temps. Les autres langues de la même famille ne sont pas aussi sévères. Le grec joint à l'indice de l'infinitif comme mode les indices de tous les temps, tels qu'ils existent à l'indicatif. Développant ce système, aux indices temporels propres au participe il ajoute pour les renforcer, dans le participe, les indices temporels propres à l'indicatif. C'est ainsi qu'il faut analyser XeXu-x-t«>ç, où o^ç est l'indice à la fois temporel et modal du parfait du participe, et x est l'indice temporel du parfait de l'indicatif.

Le latin ne peut ainsi transporter les temps du participe à l'infinitif; dans ce dernier, il finit bien par réussir à les

exprimer, mais au moyeji seulement de périphrases et d'auxiliaires analytiques, sauf au prétérit.

Les langues germaniques ont donné au participe passé un caractère tout nouveau de deux manières : 4° en le faisant précéder d'un augment syllabique formé de la syllabe : ga, ge; 2° en en faisant une sorte de temps objectif distinct, par son expression au moyen de procédés objectifs, du parfait objectif de l'indicatif. On connaît la gradation : singe, sang, gesungen, nehme, nahm, genommen. La famille germanique a perdu l'aoriste; par contre, elle divise le parfait et distingue le parfait indicatif et le parfait participe, comme si c'étaient deux temps différents; le premier se marque par un degré d'ablaut, le second par un degré d'ablaut supérieur. Le mode, par une sorte d'atavisme, semble redevenir un temps.

Il en résulte ce fait bien singulier, et qui pourrait induire en erreur, c'est qu'il existe trois degrés A^ablaut en grec et en allemand, mais que ces trois degrés ne se correspondent point : eXiTTov, Xsnrw, XeXotira; nehme, nahm, genommen, L'o interne caractérise dans l'un le parfait indicatif, dans Tautre le parfait participe; eh bien! cependant, c'est nahm (\\}\ correspond à XeXotTca, nehme à Xeiirû) ; eXtirov ne correspond à rien en germanique, genommen ne correspond à rien en grec. C'est que dans l'allemand l'aoriste a disparu, et le participe passé s'est différencié de l'indicatif passé; d'ailleurs, c'est l'a gothique qui répond directement à l'o grec; l'o germanique se forme au delà.

Nous n'avons pu résister au plaisir de faire observer cette création curieuse. Passons aux autres groupes de langues.

Les langues sémitiques, qui connaissent à peine les modes personnels, sont riches en expressions pour les modes impersonnels. L'infinitif se forme en arabe de trente-six manières différentes par des modifications vocaliques internes et par des préfixes; l'hébreu dérive l'infinitif du duratif, Téthiopien préfixe : m; mais cet infinitif ne possède pas de temps. Il en est de même des participes actif et passif, le premier formé de la préfixation de : mu ou de ma, le second par la même

— uo —

prëfixation avec des modifications vocaliques internes diifférentes; mais, dans tous les cas, point de temps nop plus pour les participes. Il en est de môme dans les langues chamitiques.

Les langues dravidiennes possèdent dans le participe un présent, un prétérit et un futur, et les expriment exactement par les mêmes indices qu'au présent; en tulu, présent indicatif et participe, indice temporel : pu; prétérit indicatif et participe, indice : tu. En tamoul, l'indice commun aux deux modes est pour le présent : gindr, pour le prétérit : d.

Le nuba semble offrir à l'infinitif et au participe des désinences originales pour chaque temps; l'infinitif y possède ua duratif qui dérive de l'impératif par la suffixation de : e ou de êiy ou par celle de uan ou inuan, un aoriste ayant pour indice : sîn, un futur formé du futur de l'indicatif en y ajoutant : eâ, eiâ, eion. De même, le participe se forme un présent par Tabsence de suffixe temporel, un aoriste en suffixant : o, un parfait en suffixant : ken et o, un futur avec ar. Ces suffixes temporels ne sont pas ceux de Tindicatif.

Les langues ouraliennes ont à l'infinitif et au participe un duratif et un prétérit ; l'indice du duratif en finnois y est : va, van; celui du prétérit : ne (neen, nût); participe duratif : rakasta-va, aimant; prétérit : rakasta-nut; infinitif duratif : rakasta-van; prétérit : rakastaneen. Eh bien! à l'indicatif, les indices sont tout autres ; ils consistent en la modification de la voyelle interne, qui est a ou e au duratif et devient i au prétérit : rakastan, j'aime; rakastin, j'aimais; olen, je suis; olin, j'étais. Cependant, lorsque la différenciation des temps ne se fait pas à l'indicatif par une modification vocalique, mais par un suffixe, ce suffixe est le même à l'indicatif, au participe et à l'infinitif. En ostiake, le duratif se distingue du prétérit par l'affixation de d, de, aussi bien au participe qu'à l'indicatif. En hongrois, le parfait a pour indice : / à Tindicatif et au participe, et le futur pour indice : and à la fois dans ces deux modes. Faut-il en conclure que l'indice tempo-* rel aux modes personnels avait été d'abord la modification

interne propre aux temps objectifs, et celui aux modes impersonnels, d'abord la suffixation propre aux temps subjectifs; puis, que cette suffixation passa des derniers aux premiers, en éliminant le premier mode? Faut-il généraliser cette théorie et dire que les temps subjectifs dans les langues qui comportent les deux espèces de temps sont venus des modes impersonnels, et les temps objectifs ont été propres aux modes personnels? L'observation du sanscrit semble conclure dans ce sens ; mais nous ne faisons ici que présenter une conjecture.

La langue turque présente des temps npmbreux au participe et au gérondif. Le participe a pour indice au duratif : ar, au présent : an, au parfait : mish, au futur : dzhak; et le gérondif, au duratif : arak^ au parfait : ip, au futur : idzhak. Ce sont des indices communs avec l'indicatif. Il en est de même dans tout le groupe altaïque.

Le mandchou y offre pourtant une particularité que nous retrouverons : c'est que les modes impersonnels y dominent les modes personnels, leur transmettent leurs indices temporels, et même les remplacent complètement.

Les langues de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie ne distinguent point le mode impersonnel du mode personnel; la racine du verbe est la même, tantôt on y joint le pronom personnel, tantôt on ne l'y joint pas; en cela consiste toute la différence entre les deux groupes de modes. D'ailleurs, le mode impersonnel est une abstraction; l'action ne se conçoit d'abord qu'avec la personne qui agit; détachez-la de la personne, elle n'a plus d'existence réelle, elle se réduit à une possibilité, devient personne imaginaire elle-même, invisible et abstraite. Il ne faut pas objecter à cette conception du mode impersonnel le langage créole et celui des enfants qui emploient si fréquemment l'infinitif, car il faut observer que cet infinitif est toujours accompagné alors du pronom personnel, et que ce mode de parler vient seulement de la difficulté éprouvée à fondre ensemble dans une flexion ces deux éléments. Cela est si vrai, que beaucoup de langues impuis-

santés à trouver Pinfinitif l'expriment indirectement, quand son idée vient nécessairement, c'est-à-dire lorsqu'il est complément de quelqu'autre verbe à un mode personnel. Les Boschimans, par exemple, au lieu de dire : « je dois me tenir debout », disent : « je dois je me tiens debout »; la subordination d'un verbe à l'autre ne se marque que par la position. Nous savons que dans beaucoup de langues la position remplace les cas, c'est-à-dire exprime la relation de mots à mots; elle remplace aussi les modes et les conjonctions qui relient ordinairement une proposition à une autre proposition.

Il faut conclure que l'expression des temps dans les modes impersonnels ne s'écarte pas beaucoup de celle des temps subjectifs dans les modes personnels ; qu'il semble que l'expression du temps subjectif a souvent eu son siège principal dans le mode impersonnel, lorsque dans le mode personnel le temps objectif existait; que quand il y a différence d'expression des temps dans les deux groupes de modes, cette expression se fait dans les modes impersonnels par des af&xes lexiologiques déjà employés dans les substantifs et les adjectifs.

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