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CHAPITRE TROISIÈME Modes d'expression des temps relatifs

Les temps relatifs, appelés en raison de leur mode d'expression temps secondaires, sont ceux qui expriment le temps d'une action, en prenant pour point de repère celui où s'est accomplie une autre action.

Si les temps objectifs sont les plus anciens dajt^ les langues

où ils existent, et s'ils sont suivis des temps subjectifs à la formation desquels ils aident puissamment et dont ils remplissenf, en attendant, les fonctions, les temps relatifs sont les derniers venus, car ils n'expriment que des nuances dont oa peut toujours se passer provisoirement.

Ils se greffent d'ailleurs sur les temps subjectifs, de telle sorte qu'à chaque temps subjectif se rattache un temps relatif, A ce point de vue et dans leurs rapports les temps subjectifs sont principaux, et les temps relatifs sont second-' daires.

Quels sont les temps secondaires? Comment se forment-ils des temps principaux? C'est ce que nous avons d'abord à examiner en général.

Les secondaires expriment les temps passé, présent et futur vis-à-vis d'une autre action elle-même au passé, ou d'une autre elle-même au présent, ou d'une autre elle-même au futur; delà, neuf combinaisons différentes, dont six cependant seules donnent naissance à des temps relatifs distincts morphologiquement.

Premièrement. — L'action qui sert de point de repère est au passé.

Si l'action à dater est antérieure, elle se mettra au plus^ que-parfait.

Si elle est concomitante, elle se met à V imparfait.

Si elle est postérieure, elle se met au conditionnel passé.

Dans ce dernier cas, il est vrai, l'idée modale du conditionnel se mêle à l'idée du temps ; mais il est possible de trouver l'idée pure du futur relatif au passé. Ce temps existe en langue chilienne : yo avia de dar, eluahun; le latin exprime la même idée par une périphrase : daturus eram, daturus fui. Quand l'action est à la fois future vis-à-vis d'une action passée, et passée vis-à-vis d'une autre action passée, on emploie dans cette langue un mélange du plus-que-parfait et du temps précédent : elûû-yeabûn, yo avia de te aver dado. Le latin exprime le même sens par la périphrase : daturus fueram.

Cette particularité de la langue du Chili est très curieuse.

{ConaaUer à ee sujet VArte de la lengua de Chile, publié pur M. Platzmann.)

Deuxièmemeni. — L'action qui sert de point de repère est au présent

Si l'action i dater est antérieure, elle se met au passé.

Si elle est concomitante, elle se met au présent.

Si elle est postérieure, elle se met au futur. Mais alors il n'y a pas emploi de formes particulières et celles des temps subjectifs suffisent.

Troisièmement. •*-* L'action qui sert de point de repère est au futur.

Si Faction à dater est antérieure^ elle se met an futur anté* rieur.

Si elle est concomitante, elle se met au futur.

Si elle est postérieure, elle se met au conditionnel présent.

Ici encore l'idée temporelle est mêlée de l'idée modale du conditionnel ; mais on l'obtient pure dans le type latin : datu^» rusera.

Telles sont les divisions des temps relatifs quant à leur idée.

Quant à leur expression, ils se forment chacun d'un temps principal, auquel : 4 ^tantôt ils ajoutent un nouveau mot vide, 2^ tantôt ils joignent un auxiliaire, 3"" tantôt ils raccourcissent la désinence.

Prenons pour exemple la langue grecque. L'imparfait s'y forme du présent, l'aoriste premier du futur, le plus-queparfait du parfait; il n'y a pas de conditionnel proprement dit.

Prenons un autre exemple, le sanscrit. L'imparfait s'y forme encore du présent, le plus-que-parfait, du parfait, le eonditionnel, du futur second, l'aoriste premier s'y forme à son tour du eonditionnel.

En turc, l'imparfait se forme aussi du présent, mais d'une manière différente, en employant un auxiliaire; le plus-que* parfait, du parfait, le passé indéfini, du présent indéfini, le pltts-que-parfait indéterminé, du parfait indéterminé, le futur

passé, du futur, le conditionnel passé, du conditionnel présent.

Tel est le système de dérivation et de subordination morphologiques d'un temps à l'autre dans toutes les langues. Il n'y a de variation que pour le conditionnel présent, dont les unes font morphologiquement un temps principal, tandis que d'autres le font dériver du futur; d'autres, enûn, ne le forment point morphologiquement, mais empruntent pour lui les formes du mode optatif qui en fait fonction.

Gomment ce classement morphologique correspond-il au classement psychologique?

L'imparfait exprime bien le présent relatif : a je lisais lorsque vous arrivâtes » ; il devait donc morphologiquement être ce qu'il est, une dépendance du présent.

Le plus-que-parfait est un parfait relatif, il devait donc être une dépendance du parfait.

Le futur antérieur exprime un passé relatif, mais relatif à une action future ; à ce titre, il sera morphologiquement une résultante de la forme du passé et de celle du futur; c'est ce qui arrive exactement en grec dans la forme : TceTcpoÇofxat ; ici le temps relatif n'est plus secondaire seulement du temps principal auquel il se lie, il est secondaire à la fois de ce temps principal et du temps qui exprime absolument l'antériorité. Il en est ainsi dans les langues qui emploient Tauxiliaire, par exemple, le turc. « Atchyladjaq idim, j'aurai ouvert », se compose du verbe au fuflir et de l'auxiliaire au passé.

Arrêtons-nous, et concluons que toutes les fois que, soit le verbe principal, soit le verbe dont le temps est relatif, contient l'idée du passé, le temps relatif est un temps dit secondaire, c'est-à-dire se formant du temps principal soit par un auxiliaire, soit par une abréviation de désinence, soit de toute autre manière.

Nous arrivons à une autre série ; l'action exprimée par le verbe à temps relatif peut être future vis-à-vis d'une action future, ou future vis-à-vis d'une action passée; alors il n'y

aura plus lieu, du moins en général, à un temps secondaire vis-à-vis d'un autre temps ; mais entre les deux' une relation de subordination s'établira, parce que l'un des deux contient le passé relatif. C'est ainsi que le conditionnel passé sera un temps secondaire du conditionnel présent, mais que le conditionnel présent sera un temps primaire.

Il n'est pas cependant toujours exact que le conditionnel présent soit un temps primaire; en sanscrit, il se rattache comme temps secondaire au futur; en effet, c'est psychologiquement un futur de futur; or, le futur de futur doit être assez logiquement secondaire et dérivé, renforcé, si l'on veut, du futur simple.

Lorsque le conditionnel reste indépendant, comme en grec, souvent il n'a pas d'expression autonome, il l'emprunte à un autre temps, à l'aoriste qui en fait la fonction, ou à un mode, l'optatif.

Lorsque le conditionnel dérive du futur, comme en sanscrit, ce dernier temps, comme nous le verrons, engendre plusieurs temps secondaires par plusieurs procédés différents, à savoir : l'aoriste premier et le conditionnel, auquel il faut ajouter le futur antérieur du grec.

Ceci nous amène au classement véritablement difficile. Morphologiquement l'aoriste premier est un temps secondaire vis-à-vis du futur premier; mais comment cela est-il possible psychologiquement? L'aoriste ne semble pas un temps relatif, puisqu'il exprime simplement le passé, et alors quel rapport d'effet à cause, ou de dérivé à dérivant peut-il y avoir entre lui et le futur ?

Ceci demande une explication, cherchée plus loin. Quelle est l'origine du futur? Le futur était-il bien lui-même futur originairement?

Nous savons qu'il existait trois temps objectifs : l'aoriste exprimant une action indéterminée possible ou commençante; le duratif, une action consistante, se continuant; et le parfait, une action accomplie; que ces temps n'avaient rien

de cottimtin d^abord avec les temps subjectifs devant exprimer le futur, le présent ou le passé*

Plus tard, lorsque Tidée des temps subjectifs naquit, quoi de plus simple que d'emprunter pour les exprimer les expressions objectives ; pour les approprier, on profita de quelque^ analogies. L'action qui ne fait que commencer, qui est simplement possible, indéterminée, c'est l'action future, ou au moins elle lui ressemble beaucoup; celle qui se continue, n'est-ce pas l'action présente; celle parfaite, entièrement accomplie, n'est-ce pas l'action passée? On se servit donc de l'aoriste pour exprimer le futur, du duratif pour le présent, et du parfait pour le passé.

Gela nous semble d'autant plus vrai que cet aoriste objectif a dû apparaître d'abord sans augment et ne se différencier du présent que par la réduction de la racine et l'abréviation de la désinence, et même originairement par la réduction de la racine seule, comme si, par exemple, à côté d'un verbe Xsiitw il Y avait eu un verbe Xittw, à côté du verbe (psuyco un verbe cpu^b); la seconde forme indique l'indétermination du temps, par conséquent le temps futur, par analogie de Tindétermination du degré de l'accomplissement de l'action.

Plus tard encore on eut recours à des expressions spéciales aux temps subjectifs, qu'on créa pour débarrasser les expressions objectives de leurs doubles fonctions. A côté des temps dits improprement seconds^ c'est-à-dire objectifs et subjectifs à la fois, ou plutôt objectifs faisant fonctions de subjectifs, on créa les temps subjectifs véritables, les temps premiers. C'est ainsi, comme nous l'avons expliqué, que près du parfait second et de l'aoriste second se placèrent le parfait premier et l'aoriste premier. 11 n'y eut pas de présent premier, du moins en apparence.

Le parfait premier et l'aoriste premier se formèrent par des auxiliaires. Celui employé pour le parfait est inconnu, mais le débris en est le x du parfait grec, lequel a peut-être la signification d'avoir, ou une autre origine que nous {vo-

poserons plus tard, mais dans tous les cas est hystërogène; celui de Taoriste premier est bien connu, il consiste dans Tauxiiiaire : être, qui y ^ laisse sa caractéristique : s.

Mais Taoriste premier dérivé du futur a-t-il pu ainsi précéder celui-ci ? Nullement. Précisons bien le sens des mots. Aoriste ne veut encore dire qu'indéterminé, et par voie de conséquence : futur. Aoriste et futur, c'est devenu tout un. En grec, par exemple, Xu^to est un aoriste dans le sens objec^ iif, et par conséquent un futur dans le sens subjectif.

C'est donc, en réalité, la formation du futur que nous venons d'expliquer.

Le futur étant formé, un temps existe qui doit être considéré comme passé relativement au futur, c'est le futur passé; il est dans la dépendance naturelle du futur, et son temps secondaire; mais le sanscrit n'a pas de futur passé ainsi nommé; son futur passé sera V aoriste premier^ qui n'est que le passé, temps relatif du futur. Ainsi la difficulté disparaît.

Mais pourquoi apparaît-il alors, en grec, un futur antérieur différent et spécial? Par une différenciation nouvelle. Remarquons d'ailleurs que ce temps n'existe qu'au moyen seul, jamais à l'actif.

Cette différenciation nouvelle, ou plutôt cette expression nouvelle était devenue nécessaire parce que l'aoriste, de son rôle de passé vis-à-vis d'un temps futur comme point de repère, était descendu facilement à celui d'un temps passé vis-à-vis d'un temps présent comme point de repère, c'est-àdire au rôle de passé pur et simple.

C'est ainsi qu'un temps futur a pu, ce qui paraissait d'abord impossible, engendrer un temps passé. Ce temps n'était d'abord qu'un passé vis-à-vis de lui, puis est devenu un passé vis-à-vis du présent, puis un passé pur et simple.

Il est remarquable que lorsque l'idée objective s'est trouvée assez rapprochée de la subjective pour pouvoir servir à son expression, par exemple, au parfait, on n'a songé que beaucoup plus tard à créer un temps purement subjectif; c'est pour cela que le parfait premier qui apparaît en grec n'exis-

tait pas encore en sanscrit. L'idée du duratif correspondait parfaitement à celle du présent, aussi ne créa-t-on pas de présent purement subjectif. Il en fut autrement pour le futur; son idée n'était exprimée que vaguement et indirectement par l'aoriste, et de bonne heure il fallut en faire un temps nettement subjectif; c'est ce qui explique l'apparition rapide de ce temps. Quant à sa formation composée, elle vient de ce que le temps futur n'est point une idée première, qu'on ne le pensa nettement que plus tard, et qu'il fallut recourir alors à des moyens détournés, à des auxiliaires, pour l'exprimer, les moyens phonétiques étant épuisés.

Du futur se forma ensuite l'aoriste, nous avons vu comment, et par une nouvelle dégénérescence, en latin, l'aoriste devint une des formes du parfait : scrip-s-i.

Le futur a-t-il donné naissance non seulement à l'aoriste,, mais aussi à un temps qui apparaît en grec sous le nom de futur second, et qui serait un de ses temps secondaires? Nous ne le pensons pas. Ce futur second, qui se forme en éliminant 1'^ du futur dit premier, 6vY)(T0(iiai, ôavoufxai, autrement dit, en éliminant l'auxiliaire, et en modifiant phonétiquement le radical, n'est qu'un temps nouveau essayé sur le modèle du temps objectif aoristique^ sans emploi d'auxiliaire; ce n'est pas un temps secondaire, car il a la terminaison d'un temps principal. De cette sorte, le futur, en réunissant les formes du sanscrit et du grec, se trouve triple ; >l* le futur second grec^ formé de la même façon que l'aoriste dit second, sans emploi d'auxiliaire ; 2® le futur second sanscrit, ainsi appelé improprement, empruntant la caractéristique du verbe : être, la lettre s; 3** le futur dit premier, exactement périphrastique, de la même langue, formé par l'adjonction de la personne entière du verbe : être,

La forme Ôovoufxat du futur second prouve l'affinité qui existe entre l'aoriste, temps objectif, et le futur, temps subjectif; tandis que d'un côté on exprimait le futur d'une manière détournée au moyen d'auxiliaires, d'autre côté, on essaya de l'exprimer directement par le radical de l'ao-

jriste, en y introdaisant sealement les désinences primaires. Quant au présent, il emprunte purement et simplement la forme durative.

Le conditionnel présent et le conditionnel passé sont entre ^ux, sans doute, dans la relation de temps principal à temps secondaire; toutes les langues le prouvent, et cependant telle :Ki'est point psychologiquement leur genèse respective, le presnier exprime le futur, ou plus exactement le postérieur, du futur, le second le futur, ou plus exactement le postérieur, du X>assé. Ce ne sont pas là des fonctions^ dépendantes Tune de l'autre. Comment donc expliquer la dépendance morphologique? C'est qu'ici encore les deux temps ont un lien, un élément commun, l'idée du futur, et que quand l'un des autres éléments est chez l'un le futur, chez l'autre le passé, la supériorité du futur s'accuse encore et vient entraîner l'autre dans sa sphère.

Quant au conditionnel présent lui-même, il est rarement en dépendance ; cela n'arrive guère qu'en sanscrit, où il dépend du futur, ce qui est conforme à l'idée psychologique ; très souvent il s'exprime par un mode, l'optatif, qui en fait fonction ; souvent il devient autonome et forme un temps et un mode spéciaux.

Mais par cette variété d'expression, par l'expression au moyen de l'optatif surtout, le conditionnel se trouve flotter entre la catégorie du temps, sa catégorie principale, et la catégorie du mode.

Quel est, en somme, le principe qui décide à quel temps primaire doit se rattacher morphologiquement le temps secondaire? Celui-ci exprime un temps relatif greffé sur un temps principal. Est-ce sous le temps primaire, qui rappelle son temps principal, ou sous cdui qui rappelle son temps relatif qu'il vient se ranger ? Ce n'est systématiquement et toujours ni sous l'un ni sous l'autre. Dans le conflit entre les deux éléments temporaux du temps secondaire, c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui l'emporte, suivant que l'un des éléments est plus ou moins fort que l'autre. A cet égard, voici

la gradation : le futur prime le présent, le présent prime le passé. C'est ainsi que l'imparfait, qui est un présent de passé, se range sous le présent; que le plus-que-parfait, qui est un passé du passé, se range sous le passé ; que le futur antérieur, qui est le passé d'un futur, se range sous le futur; que le conditionnel passé, qui est un futur de passé, se range sous le conditionnel présent, qui est un futur de futur; que le conditionnel présent lui-même, en sanscrit, dépend du futur. Tels sont les principes généraux; voyons maintenant les applications qu'en font les diverses langues.

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