TEMPS INDÉTERMINÉS — TEMPS DÉTERMINÉS — TEMPS
SURDÉTERMIXÉS
Telle est la troisième grande division des temps.
Avant d'entrer dans le détail, indiquons d'abord bien nettement la valeur de chacun des termes de cette division, et éclairons-la par quelques exemples ; commençons par remarquer son étendue.
La plus ou moins grande détermination du temps s'applique non seulement au temps subjectif, mais aussi au temps objectif et au temps relatif.
D'autre côté, elle se trouve tour à tour dans chacun des temps subjectifs, le passé, le présent et le ^tur, et influe sur chacun d'eux, tellement qu'elle semble môme y influer diversement.
Enfin les moyens qu'elle emploie pour s'exprimer sont différents, mais celui qui est le plus usité dans les langues civi-
— Uù —
Usées pour parvenir à un plus haut degré de détermination est Tusage de Tauxiliaire : a être x>.
Nous examinerons d'abord l'idée de la détermination, puis son expression.
A. — Idée des degrés de détermiDation.
Cette idée doit être examinée séparément dans le temps subjectif, dans le temps objectif, dans le temps relatif.
a) Dans le temps subjectif.
Les degrés de détermination sont au nombre de trois : i^ indétermination, 2^ détermination, 3^ surdétermination.
Premièrement. — Indétermination absolue.
Lorsque je dis : les oiseaux volent, les animaux marchent, j'exclus toute détermination de temps passé, présent ou futur; l'indétermination du temps est absolue; l'action s'est accomplie, s'accomplit ou s'accomplira, mais nous ne savons quand. Bien plus, nous n'entendons exprimer souvent ainsi que la possibilité de V action, un ûmf\Q potentiel d* action.
Quelquefois l'action devient, au contraire, réelle dans le passé, le présent ou le futur, mais nous ne savons dans lequel ; si nous ne l'exprimons pas, c'est exprès, ou plus souvent encore par impuissance de le faire, quand l'idée de temps distincts ne s'est pas encore développée dans notre esprit. Nous verrons un peu plus loin qu'historiquement il en a été ainsi, lorsque nous étudierons les modes d'expression de l'indétermination absolue.
Deuxièmement, — Détermination ordinaire.
Lorsque je dis : faime, f aimai, f aimerai, sans rien ajouter quant au temps, c'est-à-dire sans exprimer dans quelle période du passé, dans laquelle du présent, dans laquelle de
raveni-r cette action se place, ou en ne lleicpriinant que par des mots analytiquement séparés du verbe, par des adverbes de temps, la conjugaison ne présente qu'une détornainatiogi de temps moyenne ou normale ; c'est celle qui est en usage dans la plupart des langues. Le présent prend alors un do« maine assez vague ; il empiète d'un côté sur le passé, d'autre côté sur l'avenir; en effet, le présent exact se réduit à ntn instant de raison, et si on l'entendait ainsi, on aurait, au moins, un présent parfaitement déterminé, ce qui serait contre la déCnition du degré de détermination que nous classons en ce moment.
La détermination ordinaire est seule marquée pax la conjugaison de la plupart des langues ; il en résulte .trois nuances distinctes : 4° ou il s'agit d'une action habituelle : cet oisem a volé; 2** ou il s'agit, au contraire, d'une action instantanée : cet oiseau s*est envolé; 3** ou eaûn il s'agit d'une action qui a duré, mais sans être habituelle, et dont on ne recherche ni l'époque ni la période de durée, ou dont on n'expirlaie ces éléments qu'en dehors de la conjugaison, par des ikdyerbes analytiques.
Le plus souvent, comme nous le verrons, quand ces adverbes n'existent pas, le temps simplemeat déterminé incline à prendre un sens d'habitualité.
La surdétermination consiste à diviser le passé en plusieurs périodes, de même l'avenir, de même aussi, ce qui semble plus difficile à concevoir, le présent, et à placer l'action dans l'une ou l'autre de ces périodes.
Si je dis : fai mangé, la détermination est normale et imparfaite ; si je dis : fai mangé hier^ ou hier matin, ou hier à telle heure, la détermination sera exceptionnelle et parfaite ; il y aura sur déterminât ion.
Mais ici il faut se garder d'une erreur facile, et dans laquelle les exemples que nous avons pris pourraient induire.
Nous ne les avons choisis, en effet, que parce que la langue française ne nous permettait pas de faire autrement. Quand le temps n'est surdéterminé qu'au moyen d'un adverbe placé analytiquement comme dans : fai aimé hier, le temps qui est surdéterminé psychologiquement ne l'est pas morpholo^ giquement; pour qu'il le soit aussi de cette seconde façon, il faut de plus que l'expression : hier soit comprise dans le même terme que le verbe, et devienne un véritable temps verbal, ce qui arrive, comme nous le verrons, dans plusieurs langues, ou que, tout au moins, cette expression séparée et analytique trouve son écho dans une modification verbale qui lui corresponde.
De même, si je dis : je mangerai^ le temps est incomplètement déterminé; il le sera complètement si je dis :je mangerai demain^ et si les mots mangerai et demain ne font qu'un, ou si le second exerce une influence morphologique sur le premier.
De même enfin si je dis : je mange ^ l'action peut s'accomplir au moment même où je parle, mais il est possible aussi que dans le moment actuel n'ait lieu que la continuation d& l'action, ou même que l'action ait cessé, mais ne vienne de cesser qu'à l'instant, ou que l'action ne soit pas encore commencée, mais soit tout à fait sur le point de l'être. Si, au contraire, je dis :je mange dans cet instant même, plus d'extension possible; le présent est réduit à une seule minute et surdéterminé.
>!• Surdétermination du présent.
Le présent est susceptible de trois coupures.
Il comprend : >!** le présent exact, l'instant même où Ton parle; 2** la minute qui précède; 3° la minute qui suit.
Rigoureusement ces deux dernières périodes appartiennent l'une au passé, l'autre au futur; mais psychologiquement et grammaticalement il n'en est point ainsi; l'action qui vient de s'accomplir sans intervalle d'autre action est encore au présent.
L'anglais peut servir de type pour la distinction de ces périodes. S'agit-il d'exprimer le présent dans son ensemble, sans se référer à aucune de ses trois périodes sus-établies, il emploie la conjugaison ordinaire : ilove, j'aime; là conjugaison est dite indéfinie; s'agit-il de marquer, et cela sur le verbe même, que l'action se passe au sommet du présent^ à la minute où l'on parle, il emploie la conjugaison définie^ laquelle est morphologiquement périphr astique et composée à l'aide de l'auxiliaire : être; i am loving = je suis aimant = j'aime dans la présente minute. S'agit-il d'exprimer dans le verbe même qu'il s'agit du présent rapproché du passé, et de ce présent seulement, il emploie la même tournure en mettant l'auxiliaire : être au passé; i hâve been taking a hath signifie : « j'ai été prenant un bain = je viens de prendre un bain ». Enfin, s'agit-il d'exprimer qu'il s'agit du présent rapproché du futur, en d'autres termes, du futur immédiat, la langue anglaise possède encore une locution spéciale fondée aussi sur l'emploi d'un double auxiliaire : to he et to go; i am going to turn = je suis allant à retourner = je retourne immédiatement; et même, s'il s'agit d'exprimer un présent engagé un peu plus dans l'avenir, elle possède cette autre locution : i am to turn^ bien distincte de celle du futur.
L'anglais étend ces distinctions jusque sur le passif. Le présent simplement déterminé : (n i am turned, je suis tourné, on me tourne, » fait contraste avec le présent surdéterminé : a i am heing turned, qui expriïne qu'on me tourne à l'instant même ». Quelquefois, par abréviation, on dit : a ship is building^ pour : a ship is being buildy un navire se construit.
2* Sordétermination du passé.
Le passé à son tour se divise en plusieurs périodes, et il faut bien avouer que la division doit être nécessairement un peu arbitraire.
Ainsi l'on peut distinguer : V le passé qui dure encore,
2^ le passé qui ne dare plas, mais peu éloigne, 3^ le pas^é éloigné;
Ou bien : V le passé d'aujourd'hui, 2^ celui d'hier, 3* celai plus éloigné ;
Ou plus simplement : V te passé rapproché, 2? le passé éloigné.
D'autres distincttons seraient encore possibles; nous les rencontrerons.
L'anglais, si riche en ce qui concerne le présent, ne nous fournit plus d'exemples pour ces nuances du passé; mais elles sont nombreuses dans les langues primitives.
3* Surdétermination du fu(ur.
De même le futur peut se diviser en plusieurs périodes et renfermer, par exemple :
4* Le futur rapproché, 2** le futur éloigné;
Ou : 4** le futur très prochain; 2** celui d'aujourd'hui, 3^ celui de demain, 4** celui plus éloigné.
Telles sont les surdéterminations des temps subjectifs.
b) Dans le temps objectif.
Ce temps peut être, comme le subjectif, indéterminé, déterminé ou surdéterminé.
Il est indéterminé très fréquemment, surfout dan^ ks langues oii il tend à disparaître; sa disparition n'est même que i'eifet d'une indétermination absolue qui vient à l'atteindre.
Quand il est indéterminé, c'est qu'on ne se préoccupe pas ou qu'on ne se préoccupe plus de savoir si l'action est momentanée, possible ou commençante; ou si, au contraire, elle est d'une durée appréciable et continue; ou si, enfin, elle a son entier accomplissement.
Quand elle est simplement déterminée, c'est qu'on exprime
seulement ces trois degrés d'avancement de l'action, et non les degrés intermédiaires; ainsi, par exemple, on ne se demande pas si elle vient de commencer, ou si elle est sur le point de finir, ou si elle se répète. C'est l'état normal.
Le degré supérieur, la surdétermination existe quand on coupe chacune des trois grandes périodes d'avancement de l'action, la période aoristique, la durative^ la parfaite, en plusieurs sous-périodes, et qu'on fixe à quel degré de l'une d'elles se place Taclion.
Un certain nombre de langues marquent ce degré. En abchaze on divise, comme nous le verrons, l'aoriste en aoriste simple, aoriste interrompu, aoriste anticipé; et l'aware marque dans le verbe l'action répétée, celle qui com" mence, celle qui continue, celle qui n'est encore qu'à l'état de simple intention, celle qui existe nécessairement, quand il s'agit d'une action passée.
D'autres langues vont plus loin dans cette voie, et parcourent encore deux étapes.
La première étape est celle à laquelle s'arrêtent les langues slaves. Nous avons vu qu'elles expriment des degrés divers de l'action bien plus nombreux que les trois degrés ordinaires de l'aoristique, du duratif et du parfait, et que de plus elles appliquent à chacun de ces degrés successivement tous les temps subjectifs.
La seconde étape ,est celle des langues dites hyperboréennes, de l'esquimau, en particulier. Non seulement cette langue applique aussi à chaque temps objectif surdéterminé tous les temps subjectifs, mais au moyen d'une dérivation spéciale exprime les degrés les plus nombreux de l'action : V son commencement, 2** son habitude, 3** sa réitération, 4* son accomplissement pour la première fois, 5** sa simple résolution, 6** sa préparation, 7° sa possibilité. S* sa cessation, 9** sa simulation, 40"* sa nécessité, 44** sa longue ou courte durée, 42° son excès ou son manque, 43*^ sa fréquence ou sa rareté, 44° sa tentative.
c) Dans U temps relatif.
Le temps relatif semble de lui-môme parfaitement déterminé, puisqu'il a pour point de repère une action précise; il n'en est rien dans un certain sens. Lorsque je dis : fêtais en colère lorsque vous vîntes; je serai parti lorsque vous viendrez, je sais bien dans le premier cas qu'il y a concomitance des deux actions, dans le second que l'une des actions est antérieure à la première; mais ce que j'ignore, c'est dans le premier cas si l'action exprimée par l'imparfait n'avait pas déjà commencé avant l'autre, dans le second si mon action de partir avait eu lieu longtemps ou peu de temps avant votre action de venir.
Quand je désire qu'il soit répondu à ces questions, il faut faire usage, même aux temps relatifs, du surdéterminé.
C'est ce à quoi l'anglais parvient très bien, au moins quant à la concomitance, par l'emploi de sa conjugaison définie : i loved signifie : « j'aimais à l'époque où vous faisiez telle autre action, mais en même temps, un peu avant et un peu après, sans exclure aucune de ces nuances de la concomitance ». Au contraire : i was loving signifie qu'il y a ed coïncidence exacte entre les époques des deux actions, simultanéité absolue, exclusion des autres nuances de concomitance au profit de la concomitance exacte et entière.
U en est de même pour tous les autres temps relatifs. / will he loving exprime la concomitance exacte dans l'avenir.
Cette concomitance peut même s'exprimer avec une nuance de duratif relatif, s'il y a lieu, c'est-à-dire qu'on peut marquer que les deux actions non seulement ont eu lieu à la même époque, mais aussi ont duré le même temps; le procédé est toujours le même, l'emploi de l'auxiliaire : être avec le participe : it has heen raining ail night, il a plu toute la nuit.
Quant au degré d'antériorité ou de postériorité, il faut
pour Texprimer joindre les procédés qui marquent le temps relatif à ceux qui marquent le surdéterminé dans le temps subjectif, ce que la même langue permet rarement.
C'est ainsi que pour surdéterminer relativement le plusque-parfait dans cette proposition : vous étiez parti lorsque f arrivai, il faudrait exprimer si vous étiez parti le jour même, ou la veille, ou Tavant-veille de mon arrivée, ou dans un temps plus antérieur. Tout ce qui est présent, passé ou futur dans le temps subjectif se traduit en concomitance, antériorité ou postériorité dans le temps relatif, et pourrait s'exprimer par les mômes indices ; cependant on ne l'exprime presque jamais.
Dans un cas cependant cette expression existe au moyen de l'auxiliaire ; être. Au lieu de : « j'avais mangé lorsque vous êtes venu », ou, ce qui revient au même : « j'étais ayant mangé lorsque vous êtes venu », on peut dire : « j'avais été ayant mangé, etc., » ce qui signifie que l'action de manger n'a pas précédé immédiatement l'autre, mais en a été séparée par un intervalle, et indique une période d'antériorité plus éloignée. Nous verrons plus loin que de telles nuances peuvent s'exprimer dans la langue ottomane.
Quant au temps d'indétermination absolue, il ne peut exister dans le temps relatif, qui par sa définition même est, au moins, simplement déterminé.
B. — Expression des degrés de détermination.
Nous avons à nous occuper de cette expression dans les temps subjectifs, dans les objectifs et dans les relatifs.
a) Dans Us temps subjectifs.
Premièrement, — Indétermination absolve.
L'indétermination absolue, dans la grammaire comme dans les sciences exactes, équivaut à la non-existence. Quand un temps indique qu'une action est passée, sans préciser à quelle
période da passé elle se rapporte, et même en excluant cette détermination, cette détermination partielle suffit à son exis« tence; mais quand on ne sait pas même si Faction est pré* sente, passée ou future, cette indétermination absolue équivaut à la non-expression morphologique du temps dans le Terbe, quand même une détermination naîtrait de la présence séparée d'un adverbe ; si Tintelligence du temps venait à ne résulter que du contexte, c'est que Tidée psychologique du temps serait encore si faible qu'elle n'aurait pu se créer d'expression morphologique.
Eh bien ! nous croyons que dans beaucoup de langues un tel état a été l'état primitif, et qu'il a d'abord existé ufl temps unique, si l'on peut appeler temps un présent qui n'aurait pas pour contre-partie le passé ou le futur, ou un passé qui n'aurait pas pour contre-partie l'un des deux autres.
Oui, le temps lui-même, cette catégorie verbale si ancienne qu'elle servait de critérium entre le verbe et le substantif, alors que ces deux parties du discours étaient confondues encore de toutes parts dans le même chaos, n'était pas d'abord exprimé, et quand plus tard ses expressions naquirent, la forme dans laquelle le verbe avait existé sans détermination du temps prit, par opposition aux autres formes, le nom de forme indéterminée , à' aoriste. Nous avons vu quel était, parmi les temps objectifs et à leur point de vue, le sens de l'aoriste; il y exprimait l'indétermination du degré d'avancement de l'action; de même, au point de vue subjectif, il exprima l'indétermination absolue dans le temps. Ce qui est très remarquable, c'est que de cet aoriste, qui plus tard ne servait plus à rien, ni au présent, ni au passé, ni au futur, nés depuis, ni à l'indétermination elle-même, dont on ne voulait plus, on ne sut souvent que faire; on le rattacha tant bien que mal à l'un de ces temps, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et on lui en fit faire fonction, pour l'exprimer seul ou pour en rendre certaines nuances. Quand il exprime le passé, il fait en réalité double emploi avec le parfait; il est vrai que pour empêcher ce double emploi on lai donne le
s^Ds de momeDlaoé, ou bien on l'applique aux actions passées doirt Teffet ne subsiste pas. Mais il est certain que dans les tangues les plus nombreuses, celles qui n'ont pas de temps objectifs, Taoriste n'est que la survivance d'un état très ancien, de l'absence primitive du temps conjugable.
Ce qui le prouve encore, c'est que cet aoriste manque
presque partout d'indice et consiste dans la racine pure;
bien plus, cette racine est à l'état vocalique le plus simple,
l'état réduit, dans les langues susceptibles de renforcement
radical.
Comment de cet aoriste, de ce temps qui n'en est pas un, du néant temporal passa-t-on à l'expression des temps? Par les divers moyens morphologiques que nous avons indiqués. Mais comment auparavant acquit-on l'idée des autres temps?
Chaque peuple se plaça à son point de vue. Dans les uns il n'y eut que deux temps possibles ou utiles, mais ces deux temps ne furent pas partout les mêmes ; pour les autres, il y eut trois temps.
Premier point de vue, — Le présent n'existe pas, ou du moins n'esi pas utile. L'action présente, on la voit; on n'a donc pas besoin de dire qu'elle est présente. D'ailleurs, en supposant trois temps : le présent, le passé et le futur, pourquoi en exprimer trois; si le verbe ne porte ni la marque du passé, ni celle du futur, cela ne signifie-t-il pas qu'il s'agit du présent? Le présent n'est qu'un instant de raison : « Le moment où je parle est déjà loin de moi ». Le présent est un point de repère du temps, plutôt qu'un temps même.
A ce point de vue, qui est celui de beaucoup de peuples de l'Amérique, il n'existe que deux tefnps : \e passé, le futur.
Quand on ne vise pas à une détermination absolue, pas à savoir, par exemple, à quelle époque une action s'est faite, on englobe dans le passé ou dans le futur même le présent, sauf le moment de raison qui ne compte pas, et on exprime le tout par la forme du verbe ayant autrefois un sens indéterminé, la forme aoristique. D'autres ne fixant pas le sens de cette dernière forme, la laissent flotter avec un emploi variable à la
surface des temps de nouvelle formation, des temps déterminés. En tout cas, le présent se confond soit avec le futur, soit avec le passé dans l'hidatsa, le dacotah, le guarani, y est dépourvu d'indice et forme par conséquent le temps aoristique.
Deuxième point de vue. — C'est celui où nous nous sommes déjà placé à propos du futur, et que nous ne ferons que mentionner. Le temps est réel, c'est-à-dire renfermant des actions réelles, ou imaginaire, c'est-à-dire marquant des actions qui ne sont encore que pensées. D'un côté donc le présent et le passé, temps réels, d'autre côté le futur, temps imaginaire.
Mais ce deuxième point de vue fait voir deux résultats bien différents. Certains peuples n'admettent à l'expression que le temps réel, n'indiquent l'autre que tardivement et périphrase tiquement; ils expriment, au contraire, dans le temps réel séparément le présent et le passé. D'autres confondent, au contraire, les deux temps réels en un seul, et expriment distinctement l'un de l'autre le temps réel et le temps imaginaire.
Troisième point de vue, — Le présent, confondu d'abord soit avec le passé, soit avec le futur, s'exprime enfin d'une manière autonome, mais dans ce but et avant de se créer une forme propre, emprunte d'abord la forme aoristique restée sans emploi, puis la rejette lorsque sa forme propre s'est développée.
Telle est la genèse de l'idée des temps subjectifs; ce que nous voulions démontrer ici, c'était le point de départ de cette évolution, l'expression de l'indétermination absolue, l'expression aoristique primitive.
Deuxièmement. — DéterminatUm simple.
Cette détermination normale se marque par les divers procédés que nous avons déjà indiqués dans le cours de cette étude. Cependant, à un certain point de vue, nous devons nous y arrêter.
Le temps simplement déterminé peut exprimer que dans la
période générale qu'il indique Faction a été momentanée, ou au contraire habituelle ou durable, ou enfin faire abstraction de ces nuances.
Dans le second de ces cas, celui de la nuance A^habitualitéj nuance fréquente, certaines langues emploient des expressions spéciales qu'il est utile de mentionner.
Le mandingo se sert dans ce but de Tauxiliaire : kare, faire; ni-kare-kanu ■= ]Q fais aime = j'aime habituellement. Par opposition, et c'est ceci qui est remarquable, l'absence de cet auxiliaire donne au verbe un sens de détermination absolue : ni-kanu = j'aime en cet instant même seulement. De même : a-ka weino mîn = il fait boit vin = il boit.
Le bambara emploie le verbe : bi, être; m-hi-ta = je suis allant, tandis que : m-taj je vais dans cet instant même.
Nous avons vu en anglais l'auxiliaire : être servir à surdéterminer ; ici, au contraire, il sert à enlever la surdétermination et à réduire à la détermination ordinaire.
Le chimu forme dans le même sens une de ses conjugaisons de la juxtaposition du participe présent et du pronom personnel : metapok'Oing = partant-moi = je pars, je continue de partir.
Le namaqua, pour exprimer l'habitualité ou l'indétermination de période, ajoute au verbe à tous les temps l'auxiliaire : être avec ses diverses formes ; i, hâ et hâ-i qu'on suffixe.
Le bilin forme au moyen de l'auxiliaire : hinbj être, une seconde conjugaison au futur et au présent pour leur donner une nuance durative et habituelle; à l'imparfait et au plusque-parfait le rôle de l'auxiliaire devient autre, et ne marque plus que la dérivation des temps.
Troisièmement, — Surdétermination,
La langue polynésienne de Futuna distingue : V\q passé qui dure encore, 2^ le passé peu éloigné, 3^ le passé plus éloigné.
Verbe : soli, donner : Vku kau sqU, j'ai donné, 2° A-ma $oli et auj 3^ na kau soli.
Le birman renferme dans sa conjugaison : le passé immédiat, qu'il marque par : kha,^o\iv le différencier des autres passés; le futur rapproché, qui a pour indices : mi, dmi, peimmi, leimmi; le futur éloigné, avec l'indice : lattâû; il fait la même distinction dans le futur nécessitatif.
Une langue australienne, le wiradurei, réunit toutes les distinctions, savoir : 4° le temps simplement déterminé, 2** le temps subjectif surdéterminé, et enfin 3^ le temps relatif surdéterminé, dont il sera question un peu plus loin.
Son système est complet, le voici :
Racine ; hûniy frapper.
Présent déterminé : bûm-ara, surdéterminé relatif, 6wmal-âwana^ frapper à l'instant môme.
Aoriste, c'est-à-dire temps absolument indéterminé : hum-ê.
Parfait 4° déterminé simplement : hûm-al'guain=^ d^yoïv frappé; 2** surdéterminé relatif : hûm-al'âwen = avoir frappé à l'instant même ; 3° surdéterminé subjectif : a] d'aujourd'hui, bûm-al-ngarin = avoir frappé aujourd'hui; h] d'hier, bûm-al-gurâni ; c] plus éloigné, bûm-al-gunan.
Plus-que-parfait : bûm-al-lemi.
Futur 'l" simplement déterminé : bum-aUgiri; 2° surdéterminé subjectif : a] prochain, bûm-al-âwa-giri; b] d'aujourd'hui, bûm-al-ngari-giri = devoir frapper aujourd'hui.
Puis cette langue réunit le déterminé subjectif et le déterminé relatif dans cette forme : bûm-al-ngâri-dwagiri == devoir frapper aujourd'hui à tel moment précis.
Plusieurs langues du Caucase possèdent des temps surdéterminés.
L'abchaze ne fait cette distinction que d'une manière incomplète et qui n'a trait qu'à la surdétermination objective ; nous y reviendrons en nous occupant de celle-ci. Il en est de môme de l'aware.
Plusieurs langues de l'Amérique offrent des spécimens de surdétermination subjective.
Trois langues de cette région, le qniché, Tiroquois et le montagnais, distinguent le futur simple et le futur prochain.
L'arrouague possède un prétérit d'aujourd'hui marqué par le sufQxe : i-bi, un prétérit d'hier par le suffixe ; i-huna, et un prétérit plus éloigné avec : kuha.
Le tamanaque distingue au présent diverses nuances de ce temps relatives au lieu où l'action s'est accomplie; nous reparlerons plus loin de ce fait linguistique très curieux. Il comprend aussi plusieurs prétérits : \^ l'un pour les faits qui ne sont pas éloignés de plus d'un jour : t-arei (du verbe : jarer, arer, porter) ; 2*» l'autre pour ceux qui ne dépassent pas une ou deux semaines : tarejacne; 3° un pour ceux d'un, deux ou trois mois : tarêine; 4° un pour les faits plus anciens : tarêrinjacne; enfin 5^ un prétérit simplement déterminé : taraccê ujâ; il conjugue aussi plusieurs futurs : \^\q futur simplement déterminé : tareccî; 2° le futur surdéterminé relatif aux faits éloignés : taretâmucci, sans compter le futur du futur : iarêigej, qui appartient à un autre ordre d'idées nous ayant occupé plus haut, et qui réalise, comme en langue chilienne, l'idée exacte du temps contenu dans le conditionnel présent, mais dégagée et pure de l'idée de mode. Ces particularités du tamanaque nous ont été signalées par un savant américaniste, M. Adam.
Le chacta possède : Premièrement pour le passé, \^]e passé prochain marqué par l'indice ; tuk; 2° le passé distant avec l'indice : tok, lesquels par la réunion de leurs indices : tuk + tok, forment un plus-que-parfait, formation originale que nous avions omis de mentionner; deuxièmement pour le futur, ^1° le futur prochain avec l'indice : ching; 2* le distant avec les indices : Ao, hi; 3** le futur simplement déterminé avec ashkeh. Relevons en passant, et dans un autre ordre d'idées, la combinaison du futur et du passé qui forme deux temps mixtes : \^\q passé-futur avec les indices : tuk-ching^ tuk-he, tuk-ashkeh, et 2° le futur passé avec les mômes indices dans un ordre inverse. Le premier de ces temps n'existe pas dans les autres langues, il correspond au latin : daturus
fuiy et réalise Texpression exacte du temps d'un conditionnel passé dégagé de l'idée de mode.
Les langues civilisées et dérivées semblent exclure les temps surdéterminés dont nous expliquerons plus loin la nature concrète. Cependant on peut recueillir dans un patois français, le patois lorrain, dont M. Adam a si bien raconté l'intéressante histoire, des traces de cette surdétermination. C'est ainsi qu'on y distingue deux imparfaits : le distant et le prochain; d'un côté : f avoué, t'avoue, èl avoué; d'autre côté : favouè-zeur, favouè-zeur, èl avouè-zeur :=. j'avais, etc. Dans d'autres dialectes, la désinence : zeur devient : jso, to^ taure, zôue, or. Certains dialectes, il est vrai, ne possèdent que l'un, et d'autres que l'autre de ces imparfaits. C'est l'imparfait prochain qui s'éloigne de l'imparfait "commun néolatin, et possède une désinence toute nouvelle. Quelle est l'origine de cette désinence? Elle est obscure, quoiqu'elle semble se rattacher à la forme en ar, or du passif ou déponent latin, ou peut-être plus justement, car la syllabe : ar, or est commune à tout le passif et non à l'imparfait seulement, à un adverbe or, eur analogue à l'italien : ora, maintenant, tout à l'heure, qu'on aurait relié au verbe par les lettres euphoniques : z, t.
Tels sont les degrés de détermination exprimés dans le temps subjectif; examinons maintenant ceux qui affectent le temps relatif.
b) Vans U temps relatif.
Le temps relatif ne peut être absolument indéterminé, mais seulement simplement déterminé, ou surdéterminé. La détermination simple est celle qui résulte de l'existence du temps relatif lui-môme ; nous n'avons donc à nous occuper ici que de la surdétermination.
La surdétermination consiste à exprimer non seulement la concomitance, l'antériorité ou la postériorité d'une action à une autre action, mais aussi le degré exact d'antériorité, de postériorité et même de concomitance.
Lorsque je dis : a j'étais heureux lorsque vous vîntes, » cela signifie que j'étais heureux en ce moment même, mais peut-être aussi avant ou après; lorsque je dis, au contraire : a je fus heureux lorsque vous vîntes, » j'exprime ainsi que je fus heureux seulement à partir du moment précis et pendant le moment où vous êtes venu.
Le degré d'antériorité ou de postériorité dans le temps relatif pourrait se marquer par les mêmes moyens que les degrés de passé et de futur dans le temps subjectif, et nous ne les décrirons pas de nouveau; cependant, comme nous l'avons remarqué, il ne se marque presque jamais. Mais la concomitance avec exclusion formelle du temps qui précède et du temps qui suit s'exprime par un procédé tout spécial et très usité qu'il nous faut étudier maintenant.
L'anglais nous fournit encore ici un type commode. Iloved signifie que j'aimais à telle époque; i was loving, au contraire, que j'étais dans l'action ou l'état actuel d'aimer au moment où telle autre action s'est passée. Même différence entre : i will love et i will be loving. C'est la conjugaison périphrastique au moyen du verbe : être qui surdétermine le temps relatif, en établissant une coïncidence exacte entre deux actions.
On peut objecter qu'il en est de même dans le cas du présent subjectif et non relatif, et que : i am loving exprime non la concomitance, mais le présent déterminé, réduit à la minute présente. Il suffit de poursuivre un peu l'analyse pour répondre à cette objection. Si le verbe périphrastique anglais exprime le présent subjectif dans sa période la plus actuelle, ce n'est point qu'il exprime ainsi directement une période très délimitée, mais absolue; il ne l'exprime qu'indirectement; ce qu'il exprime directement, c'est que l'action d^aimer est con^ comitante à celle de parler^ à Vinstant oii je parle; mais comme l'instant où je parle coïncide avec le présent subjectif absolu, l'expression : i am loving passe ainsi du relatif, qui est sa sphère propre, au subjectif; mais au fond c'est une
coïncidence relative qu'il rendait d'abord et en principe.
Voici les langues qui font ressortir la coïncidence relative, l'accomplissement d'une action au moment précis de celle d'une autre action.
Parmi les langues dërivëes, le turc étend la conjugaison périphrastique au moyen d'un auxiliaire à tous les temps et distingue pour chacun d'eux le défini et l'indéfini; présent défini : aliorum, je prends à l'instant même, vis-à-vis du présent indéfini : alyrym^ je prends ; imparfait défini : alior idim^ je prenais dans cet instant même, contre l'imparfait ' indéfini : alyr idim^ je prenais habituellement; parfait suivant la même distinction : aldym et aldidim; plus-que-parfait : almychym et almychdyn. Cette distinction ne s'étend pas au futur. Nous voyons ici intervenir l'auxiliaire : être. Au passif, la distinction disparaît; l'auxiliaire remplit une autre fonction, celle de distinguer les temps secondaires.
Le woloff réalise le même but au moyen de la faculté qu'il a de mettre en vedette tel ou tel membre de la proposition; quand il s'agit du temps, il le met en tête et donne une forme particulière au pronom personnel; c'est ce que nous avons vu ailleurs. Il arrive ainsi indirectement à l'expression de la coïncidence.
L'aléoute, par des auxiliaires nombreux, parvient à cette détermination et distingue les temps déterminés par coïncidence des indéterminés ; par exemple : ianga-ngan aghe-ko* khan = je bois en ce moment; tanganakh axtakukh=^)l boit en ce moment. Même distinction au futur.
Le birman a pour chaque temps de nombreuses formes, dont toujours une déterminée et l'autre indéterminée. C'est ainsi qu'au présent le déterminé se marque par : ishah et l'indéterminé par : khjê, pê, le prolongé ^ar : ôW, etc. De même au passé l'indéterminé a pour indice : bhû, et le déterminé : lé, raie, ra.
Nous avons vu que le wiradurei cumule le surdéterminé subjectif avec le surdéterminé relatif.
La langue du Lac-Macquarie fait cette distinction, mais pour le futur seulement.
Il en est de même de l'hurkan, de Taware et de Tabchaze.
La.langue arabe vulgaire exprime très énergiquement cette distinction, en ce qui concerne le présent seulement, en employant le mot : râ, voici; râh^yekteh = voici il écrit; râk tekteb = voici tu écris; râny nekteh, voici nous écrivons; ou encore, en se servant simplement du participe présent et du pronom personnel : anâ kateh = moi écrivant = j'écris à Tinstant même.
Il faut avec soin ne pas confondre la conjugaison périphrastique à certains temps, qui a pour but de marquer le surdéterminé relatif, et la conjugaison périphrastique à tous les temps, qui dérive souvent de toute autre cause, comme par exemple en basque. De même le turc se construit une conjugaison périphrastique avec le Verbe : itmek, eilemek, faire, qui a un but tout autre.
Cependant souvent cette conjugaison périphrastique, même générale, lorsqu'elle est parallèle à une conjugaison simple, tend à prendre une fonction de détermination, sans pourtant le faire d'une manière nette; c'est ce qui arrive en thusch et en kazikumûk.
Les langues indo-germaniques dérivées distinguent plus souvent encore le déûni de l'indéfini.
C'est ainsi que l'anglais, sur lequel nous ne reviendrons pas, a une conjugaison périphrastique entière, parallèle à l'autre, uniquement dans ce but.
Le français exprime quelquefois le surdéterminé quand il s'agit <lu présent, par exemple dans cette locution : je suis à lire.
Le bengali possède pour marquer la surdétermination une conjugaison périphrastique avec l'auxiliaire : être.
Il en est de même de Toriya : 7nu koru ochhi = je faisant suis = je fais en ce moment même; imparfait : mu koru thilif etc.
L'ossète distingue le fini de l'indéfini seulement au futur et au futur passé, mais pour cette distinction n'emploie pas les auxiliaires, quoiqu'il possède par ailleurs une conjugaison
périphrastique complète avec Tauxiliaire : khanun, faire. Voici la distinction : futur déûni : œz tsauon, j'irai; indéfini : œz tsaudzanen; futur passé défini : œz tsudt fauon; indéfini : œz tsudt faudzinen.
L'armoricain renferme aussi une conjugaison périphrastique dans ce sens formée au moyen du verbe : beza^ être; beza e kanann =: être je chante, pour : je suis chantant.
c) Dans U temps objectif.
Nous avons expliqué en quoi consiste la surdétermination objective. En voici des exemples :
L'abchaze distingue l'aoriste simple, l'aoriste interrompu, l'aoriste anticipé : si-hUin = j'ai brûlé; si-hl-u-an = j'ai brûlé presque; si-bl-i/j-an =• j'ai brûlé déjà.
L'aware distingue plus richement, pour le prétérit : {"* l'aoristique, 2^ le parfait, 3° le répété, 4^ le commencé, 5® le continu, 6** celui de simple intention, T celui de nécessité. Mêmes distinctions pour le présent. Le futur seul n'a pas de nuances objectives. L'aware, pour ces diverses expressions, emploie l'auxiliaire : être. Il distingue, en outre, le degré de surdétermination relative.
L'esquimau multiplie la surdétermination objective à l'infini ; nous en avons donné plus haut de nombreux exemples. Il en est de même dans les langues congénères.
Les langues slaves ont une détermination objective plus restreinte, mais encore très riche; nous l'avons décrite au commencement de cette étude.
Le kechua peut rivaliser avec l'esquimau pour sa richesse de surdétermination. Il désigne : 4 Ma longue durée de l'action par le suffixe : raija, 2** son imminence par le suffixe : mû, 3° sa répétition : ricii, 4** sa durée : chca, 5o sa continuation : ripuj 6° sa cessation : rco, T son commencement : ri.
Telle est la distinction des temps en indéterminés, déterminés et surdéterrainés, ainsi que leurs modes d'expression.
Qu'y a-t-il au fond de cette distinction?
Nous avons vu que ce qui était en cause dans la première des deux divisions précédentes, c'était la subjectivité ou l'oôjectivité du point de repère du temps, que dans la seconde c'était la réalité ou Vidéalité non plus de ce point de repère, mais du temps lui-même ou plutôt des actions renfermées dans ce temps; il s'agit dans notre dernière division, sous la détermination ou V indétermination, de la nature concrète ou abstraite de Yexpression du temps. Il nous reste à expliquer comment.
L'idée verbale du temps est abstraite lorsqu'elle prend un point de repère et range toutes les actions en deçà ou au delà de ce point de repère, sans fixer en même temps au juste l'époque où elles sont situées en deçà ou au delà; la place donnée à l'action est alors purement idéale, car si on pouvait voir dans le temps comme on voit dans l'espace, il faudrait pour l'y dater réellement apercevoir sa situation précise, ce qu'on ne pourrait pas faire dans l'hypothèse du temps simplement déterminé.
L'idée verbale du temps est, au contraire, concrète, quand on aperçoit la place exacte où l'action se tient dans le temps; il ne s'agit plus alors d'action présente ou passée en général (le général ne saurait être concret), mais d'une action d'hier, ou d'avant-hier, ou de l'année dernière, ou qui se fera demain ou dans un an.
Aussi c'est parmi les langues primitives et sauvages que se trouvent celles qui expriment le temps surdéterminé; c'est que celui-ci est essentiellement concret, et que l'expression concrète est bien l'expression la plus primitive.
Il s'est passé dans les verbes ce qui avait eu lieu dans les noms ; on avait exprimé : frère aîné, frère cadet, avant de trouver le mot générique; de même on a exprimé le passé d'hier, celui S'avant-hier, celui à' aujourd'hui avant de découvrir le passé général.
Cela est si vrai que le concrétisme verbal de temps s'est souvent doublé d'un concrétisme verbal de lieu, ce que nous enseigne très bien la langue tamanaque. Nous avons vu cette
langue surdéterminer le temps au présent et au futur; au passé, elle marque aussi son concrétisme non plus pour le temps, il est vrai, mais pour le lieu, ie lieu est pourtant un concept beaucoup plus ontologique que verbal. Le tamanaque possède : \^ un présent, abstraction faite de la position des objets sur lesquels porte l'action : jarer-bac-ure = je porte; 2° un présent pour les choses à côté = t-arecciâ; 3° un autre pour les choses éloignées = t-arettâpi.
Les langues polynésiennes obéissent à la même tendance, quand elles accompagnent nécessairement chaque verbe d'une particule de direction, séparée il est vrai, et les langues mélanésiennes, quand elles sufûxent au verbe une particule qui tient lieu à la fois d'adverbe de direction et de cas.
On peut citer dans le même sens la langue jagâne, qui possède des préfixes se rapportant à la direction de l'action non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, et qui font corps avec le verbe.
Enfin, les prépositions préfixées au verbe jouent un rôle analogue dans les langues indo-germaniques, quoique consi* dérablement modifié.
Le verbe se différenciant suivant le lieu est un phénomène de concrétisme au plus haut degré; on ne peut voir une action sans son milieu; le temps, au contraire, est un concept abs^ trait; mais s'il est sur déterminé, il joue alors un rôle con^ cret; on ne peut plus envisager une action si on ne la date exactement, si on n'aperçoit tout ce qui l'entoure dans le temps.
Nous avons étudié l'idée et l'expression du temps dans les verbes, lesquelles diffèrent suivant qu'il s'agit des temps objectifs, des subjectifs et des relatifs, des temps réels ou des imaginaires, des temps plus ou moins déterminés, en d'autres termes, suivant qu'il s'agit de l'objectivité, de la réalité et du concrétisme, ou au contraire, de la subjectivité, de l'idéalité ou de l'abstraction du temps.
Il nous reste à examiner divers points qui n'ont pu prendre place dans notre synthèse de laquelle nous craignions de
rompre Funité, ou .que nous avons omis de placer à leur rang.
Ces points sont ceux que nous allons étudier dans TAppendice suivant.