‹ De la catégorie du tempsChapitre 26 sur 30 · DEUXIÈME POINT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME POINT

Aussi complexe était le temps que oous venons de décrire, aussi simple, au contraire, est celui que nous allons observer; c'est cette simplicité peu commune qu'il s'agit de mettre en relief.

Dans cette proposition : « je serais parti si vous étiez venu », ces mots : « je serais parti » expriment à la fois : 4° le mode conditionnel, 2^ le temps passé subjectif ou absolu, 3^ le temps postérieur relatif. Cette triple expression se réalise par un seul indice.

Dans cette autre proposition : « je serai parti quand vous arriverez, » ces mots : je serai parti » indiquent à la fois : V le temps futur subjectif ou absolu, 2^ le temps antérieur relatif. Ici manque l'expression modale, le temps est plus pur, mais il est encore complexe.

Nous avons vu que certaines langues éliminent l'élément modal, mêlé d'ordinaire à certains des temps relatifs, et nous avons cité à cet égard, d'un côté, la langue du Chili qui est arrivée à ce résultat directement, et d'autre côté des langues nombreuses qui y sont parvenues, mais indirectement, en surdéterminant le temps relatif.

Mais les deux éléments temporaux, le temps absolument subjectif et le temps relatif, restent toujours confondus; le même verbe qui exprime Vantérioriié, la concomitance ou la postériorité, éléments relatifs, exprime en même temps le passé, le présent ou le futur, éléments absolus.

Cependant logiquement le temps relatif ne devrait exprimer que la seule relation à un temps principal, et ce serait ensuite à ce temps principal seul à exprimer à son tour si le groupe d'actions a lieu à telle ou telle division du temps absolu, du temps subjectif, au passé, au présent ou dans l'avenir. Au lieu de dire par exemple différemment : « j'avais fini

lorsque vous commençâtes », et : «j'aurai fini lorsque vous commencerez », ne serait-ii pas plus simple, plus logique et aussi clair de dire uniformément : « y avant fini lorsque vous commençâtes; y avant fini lorsque vous commencerez ».

C'est cette expression seule logique et commode que réalise une seule langue dont le système grammatical sur ce point est très curieux, la langue océanienne de Lifu. Le temps relatif n'y renferme que le temps relatif seul, et c'est le verbe principal seul qui vient déterminer le temps absolu de toute la phrase.

Le présent se marque par la préfixation de : a, le passé par celle de : na, le futur par celle de : ioa.

La concomitance se marque par la préfixation de : kola, l'antériorité par la suffixation de : ha, la postériorité par la préfixation de : koloa.

Jamais on ne cumule sur le même verbe l'indice de présent, de futur ou de passé avec celui de concomitance, d'antériorité ou de postériorité.

Voici des applications :

Eni kola mec signifie : a je alors malade » (soit au moment même où je parle, soit lorsque vous arrivâtes, soit lorsque vous viendrez, en un mot, en même temps qu'une autre action s'accomplit). Ce temps égale le présent français, l'imparfait, le futur.

Meci hà ni signifie : <c mort auparavant je » (soit avant le moment où je parle, tout-à-l'heure, soit avant que vous vinssiez, soit avant que vous veniez). Ce temps se rend en français par le passé indéfini, le plus-que-parfait et le futur antérieur.

Eni koloa mecipi signifie : « je ensuite mort » (soit aussitôt après le moment où je parle = je vais mourir, soit après que vous êtes venu, soit après que vous viendrez). Ce temps se rend en français par le présent et l'imparfait de l'indicatif, le futur présent ou une périphrase.

Ce dernier temps, le postérieur, revêt aussi une nuance SUmmédiat, par conséquent de surdéterminé.

Un tel système atteint la perfection logique, et s'il était admis dans d'autres langues, il y introduirait sa grande clarté.

Nous trouvons, d'autre côté, dans ce système de conjugaison la preuve de ce que nous avons avancé plus haut, à savoir que la surdéterminaiion du temps présent subjectif dans ces mots : « je fais ceci à l'instant même », n'est au fond qu'une surdétermi nation de temps relatif concomitant dissimulé, qui doit se retrouver en développant la proposition ci-dessus comme elle doit l'être : « je fais ceci à l'instant même où je parle ».

C'est donc dans la langue de Lifu seule qu'il fallait chercher cette précieuse trouvaille de l'expression absolument logique du temps relatif; cette langue sauvage, mais naturelle, l'emporte ici sur toutes les autres. Quelle est la langue qui ne mérite pas l'étude du linguiste et du psychologue!

Page 1