CINQUIÈME POINT
Applieation exeeptionnelle de la eatégorie du temps aux substantifs et aux adjectifs.
Le temps est un concept ordinairement verbal; mais l'est-il exclusivement, ou peut-il s'appliquer au moins exceptionnellement à d'autres parties du discours?
Le temps et le lieu sont deux idées générales qui s'appliquent à tout; il est vrai que grammaticalement le lieu s'est plutôt attaché aux êtres, et le temps aux actions, mais il y a des exceptions dans les deux sens.
Les langues algonquines appliquent aux substantifs l'ex^
pression du temps marquée par le suffixe : han^ identique à celui : ban, guban, employé dans les verbes. Ce suffixe ne s'attache d'ailleurs qu'aux noms accompagnés d'un pronom possessif, surtout aux noms de parenté : ni musoni-ban, mon défunt grand-père; ni mokkumâni-ban, mon ancien couteau. On ne peut s'empêcher d'y comparer les mots : feu, ex, employés en français : feu mon grand-père, ex-notaire.
Les langues apalatsches présentent le même phénomène et rétendent au temps futur : miko-tati^ ou miko-âma, ex-capitaine; miko-talamij futur capitaine; adjul-agi-tati, les parents défunts.
En dehors de ces cas très exceptionnels il existe un ensemble de faits où l'application du temps aux substantifs et aux adjectifs devient normale.
Il suffit d'abord de considérer les infinitifs et les participes pour ce qu'ils sont en partie, pour des substantifs et des adjectifs, pour étendre beaucoup le domaine d'application du temps. Nous avons vu qu'en sanscrit le temps s'exprime dans les participes par des affixes tout à fait distincts de ceux qui sont employés dans les temps personnels; nous avons recherché l'origine de ces suffixes, qui sont : nt (participe présent actif), ma, mana, mâna, âna (participe présent et parfait moyen), ta, na (participe parfait passif), tavja, anîja (participe futur passif), iu, tum, tawe (infinitif), et prouvé que ce n'étaient point des suffixes morphologiques, mais des suffixes lexiologiques, identiques à ceux de dérivation dans les substantifs; enfin, rencontrant dans les langues slaves un suffixe participial de nouvelle création : l, H, nous avons dit qu'il dérive d'un suffixe nominal de dérivation en : la, ra.
Mais comment ces suffixes de dérivation nominale sont-ils devenus des temps différents dans les participes, et ont-ils pris ainsi une signification qu'ils n'auraient jamais eue auparavant? Pourquoi : ia, par exemple, signifie- t-il le passé plutôt que le présent? »
C'est, croyons-nous, parce qu'il signifiait déjà le passé dans les substantifs d'action, plus exactement dans leurs suffixes de
dérivation lexiologique, parce que ceux-ci avaient déjà et exprimaient Tidée du temps.
Ta, par exemple, indique bien déjà dans les noms l'intransitif et le passé : wa-ta, le vent (ce qui a soufflé) ; gâ-iha, le chant, ce qui a été chanté; tandis que : H indique l'actif : pâ-ti, maître. Cette signification est d'abord vague et s'étend à tous les temps, puis à mesure que ces affixes se composent, se complètent, possèdent plus d'éléments dans leurs syllabes, leur sens se restreint à tel ou tel temps; enfin, tant qu'ils ne se joignent qu'aux noms, ils manquent encore de cette précision qu'ils acquièrent en passant aux participes.
Telle est l'expression nominale et lexiologique du temps.
Ceci nous amène à la découverte, croyons-nous, de l'origine d'un indice temporel qu'on cherche en vain; il s'agit du son X, indice en grec du parfait premier, et qui apparaît tout d'un coup, sans qu'on ait aperçu sa formation. On en a rapproché le verbe albanais : kam, avoir; on pourrait y comparer le verbe : e^w, si la phonétique ne s'y opposait. Nous croyons que ce temps s'est formé dans l'infinitif d'abord et le participe d'une manière lexiologique, ainsi que : ta et na, et qu'il dérive du suffixe de dérivation nominale : ka, qu'on trouve en sanscrit dans les mots : suska, sec, dhârmika, vertueux, et dans le suffixe grec : ixoç, kjxoç. Nous serait-il permis d'y comparer le préfixe gothique : ga, qui s'appliquant d'abord à tous les temps et à tous les modes, a fini par se cantonner précisément au participe et au participe passé?
Telle est l'expression antique du temps dans les substantifs et dans les adjectifs, s'étendant de là aux participes et aux infinitifs, et envahissant quelquefois les modes personnels du verbe.
Nous avons vu plus haut que, par contre, le verbe a souvent revêtu l'expression du lieu, ordinairement réservée pour les substantifs.
Le temps se joint à des parties du discours autres que le verbe et le substantif, par exemple au pronom, mais dans un tout autre sens que nous allons expliquer tout à l'heure, par
une simple transposition d'expression, et non plus, directement par son idée.