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EXPRESSION DES TEMPS OBJECTIFS PURS

Les temps objectifs ne s'expriment pas dans toutes les langues ; ils sont absolument inconnus à nos langues dérivées. Nous verrons cependant que quelquefois ils tendent à s'y reformer par une sorte d'atavisme. Parmi les langues primitives, beaucoup ne les conçoivent pas, et parmi celles qui en développent l'expression, se placent des plus illustres, comme le sanscrit. L'évolution les élimine peu à peu, et ce qui en reste semble une irrégularité.

Ils constituent souvent dans la même langue un double temps avec le temps objectif. En grec, Yaoriste second, le parfait second sont objectifs; Yaoriste premier, le parfait premier sont subjectifs.

Souvent, dans k même langue, ils s'expriment par plusieurs modes différents; cependant, au regard des autres temps, on peut dire qu'ils le font de préférence par modification du radical du verbe, tandis que les temps subjectifs, par des éléments externes, et les temps relatifs par l'emploi d'auxiliaires.

Enfin, certaines langues ne possèdent les temps objectifs que d'une manière défective; le parfait manque souvent; c'est ce qui a lieu dans les langues sémitiques et chamitiques, dans le singalais, dans les langues altaïques; les langues indo-germaniques expriment, au contraire, le parfait d'une manière très énergique.

Les modes d'expression des temps objectifs sont : Premièrement, Yordre de construction syntactique; deuxièmement : \^ les modifications internes vocaliques ou consonnanti"

ques, 2^ les affixes pronominaux différents; troisièmement : 4° radjonction de mots vides adverbiaux, ou indices tempo* rels : a) trouvés directement, b) empruntés aux participes, c) tantôt ajoutés, tantôt omis; 2^ Tadjonction de verbes auxiliaires.

§ 1. — Procédé de l'ordre de construction syntactique.

Il est employé dans deux groupes de langues H^ en basque, 2"^ dans les langues sémitiques.

En basque, aoriste : d-akar-t = lui-apporte-je; parfait : n-enkar-n = je-apportais-(lui).

Quand le pronom est de la 3® personne dans le verbe transitif, le parfait se distingue de Taoriste : ^'^ par la suppression du pronom-objet ; 2° par la modification radicale : enkar au lieu de : akar; 3° par un suffixe : en; A^ par la place du pronom-sujet et par la forme de ce pronom; à l'aoriste, celui-ci est suffixe : d; au parfait, il est préfixé : n.

De même, 2® personne : d-akar-k, et h-enkar-n, tu le portes, tu le portais ; A; et A étant les indices de la 2® personne du masculin.

Cette distinction n'existe cependant ni dans le verbe intransitif, ni lorsque le verbe transitif a un complément à la 4" ou à la 2® personne; mais elle se rencontre si le régime direct est à la 3® personne, quelle que soit la personne du régime datif.

Dans les langues sémitiques, il n'existe comme en basque, en réalité, que deux temps objectifs : l'un qui sert d'aoriste, l'autre qui sert de duratif. Aucun de ces temps objectifs ne peut rendre le futur, pas plus qu'en basque.

Eh bien! ces deux temps, l'aoriste et le duratif, se distinguent Tun de l'autre uniquement par la préfixation ou la suffixation du pronom-sujet. Quelquefois, il est vrai, concourt, comme critérium, une modification vocalique dont nous parlerons, mais souvent des perturbations effacent ces

vocalisations, et le temps ne se marque plus que par la place des affixes.

Les préfixes formQj[it le duratif, et les suffixes forment l'aoriste ; ils ne diffèrent pas essentiellement entre eux quant à leur forme; ils sont tous les deux prédicaiifs et non possessifs.

Voici un exemple tiré de Tarabe. Verbe kaiab^ écrire :

Aoriste Duralif

Pronom sujet suffixe. Pronom sujet préfixé.

l" pers. Katab'tu. a-ktuh-u.

20 Katab'ta, ta-ktuh-u.

Katab-ti, ta'ktub-ina.

3« Kataba. ya-hlub-u.

Katab-at. ta-ktub-u.

En éthiopien, les pronoms, lorsqu'ils sont préfixés ou affixes, s'écartent un peu plus dans leur forme les uns des autres. Verbe nagar :

Aoriste. Daratif.

ire pers. Nagar-kû. e-nagfer.

2« Nagar-ka. fe-nager.

Nagar-ki. te-nager-i

«i*' Nagara. je-nager.

Nagar-at. te-nager.

L'araméen, l'assyrien, l'hébreu suivent le même système.

A ce point de vue les langues chamitiques, ou la plupart d'entre elles, sont très curieuses, à l'exception de l'égyptien, dont l'aspect est tout autre, et qui emploie la conjugaison possessive.

Les autres langues chamitiques ont la conjugaison prédicative, mais tantôt elles préfixent, tantôt elles suffixent cet affixe prédicatif; c'est ce qui a lieu en tamaschek, en

bedjha, etc. Ceci est bien remarquable. En effet, ce sont certains verbes qui suffixent, d'autres qui préfixent, et non le même verbe; il n'y a donc pas d'emploi psychologique de cette différence morphologique, le sens des verbes qui emploient l'un ou l'autre de ces modes échappant d'ailleurs à tout classement qui puisse y correspondre. L'égyptien seul ne possède pas cette variété de formes, non plus que le tamaschek et le galla.

Mais le bedjha, le somali, le dankali et le saho emploient le double système sans différenciation de temps ni de sens. Nous ne nous arrêterons qu'au bedjha, parce qu'il marque une étape d'évolution très curieuse.

Le mode d'afûxation commence déjà à y dessiner un moyen de différenciation entre les deux temps principaux, entre l'aoriste et le parfait. Tandis que le parfait emploie la suffixation et la préfixation indifféremment, l'aoriste n'emploie que la suffixation, sauf à la troisième personne, où l'emploi de la préfixation ou de la suffixation redevient indifférente. 11 en résulte que le bedja forme la transition entre le système chamitique où la variété morphologique attend son emploi, et le système sémitique où cet emploi est entièrement trouvé.

Si la parenté généalogique entre les langues sémitiques et les langues chamitiques, généralement admise, parvient à être démontrée, on pourra y apporter un argument consistant en- ce double emploi de la préfixation et de la suffixation. Le point de départ serait dans les langues chamitiques, où cette variation se serait formée, mais n'aurait pas encore été employée. Nous déduisons aussi de ce fait une preuve nouvelle du principe que nous avons établi ailleurs, à savoir que généralement tout ce qui a eu plus tard une valeur dyna" mique n'a eu à V origine qu'une valeur mécanique; que ce qui est devenu morphologique n'a d'abord été que lexiologique ou phonétique; qu'en linguistique, ce ne sont pas les fonctions toujours qui ont appelé et créé les organes, mais plus souvent les organes restés quelque temps sans emploi qui ont appelé les fonctions.

§ 2. — Modifications internes vocaliques ou

consonnantiques.

Les langues sémitiques, les langues chamitiques, les langues indo-germaniques, emploient surtout ce procédé pour distinguer les temps objectifs; nous le retrouvons cependant sporadiquement ailleurs, dans le bari par exemple.

Examinons d'abord cette dernière langue.

En bari, les deux temps objectifs sont le duratif et Taoriste; Taoriste consiste dans la racine simple, le duratif dans la racine redoublée. Pourtant, cette différenciation ne s'est que tardivement faite. Le verbe bari était d'abord identique au verbe dinka. La réduplication ne s'appliquait alors qu'aux verbes causatifs, où Ton redouble l'indice causatif : to, non la racine, puis s'étendit à tous les verbes et à la racine ellemême.

Nan n'eishu, je mange ; nan ne n'etshu, je mange maintenant, je continue de manger; nan de ne-netshu, je mangerai.

La différence par mutation interne, existe bien aussi dans le wiraduréi et l'hûrkan, mais le temps objectif qu'elle exprime y revêt un autre caractèfre ; il se croise avec le temps subjectif et forme cette conjugaison à double temps qui constitue les verbes à aspects; nous en parlerons un peu plus loin.

Au contraire, dans trois groupes, le chamitiquc, le sémitique et l'indo-germanique, le temps objectif, quand il existe, est seul ou sert en même temps de temps subjectif; ce n'est que pour les nuances de temps qu'il est incapable d'exprimer, qu'on a recours à l'autre qui prend ainsi son origine dans le besoin d'exprimer des nuances que le temps objectif ne peut fournir.

Les langues chamitiques suivantes emploient ce procédé : -I'* le tamasheq, 2° le somali, 3"* le dankali, 4* le galla, 5° l'irob-saho, 6** le bilin, 7^ le chamir.

Le tamasheq fait dériver le duratif de l'aoriste en changeant la voyelle de la dernière syllabe de la racine. Aoriste :

^^ personne, el kem-eg, je suivis; 2®, i-elkem-ed, 3®, i-elkem, i-elkem. Duratif : elkam-eg, t-elkam-id, i-elkam, t-elkam.

Les autres temps subjectifs ou relatifs se forment de deux temps objectifs : aoriste et duratif, au moyen d'addition d'indices extérieurs; mais la modiûcalion intérieure seule marque les temps objectifs et en est caraclérislique.

En somali, dankali, gallaet irob-saho, l'aoriste se distingue du duratif par la voyelle du préfixe; Va du duratif devient à l'aoriste : e, i, o, ù. Ce procédé n'est pas d'ailleurs employé dans tous les verbes, mais seulement dans ceux où cette différenciation ne peut pas se faire par la suffixation de la particule : t, c'est-à-dire dans ceux qui contiennent déjà la voyelle : e, à la fin du thème; or, ce sont précisément les verbes qui forment leur conjugaison par préfixation qui sont dans ce cas, et qui, par conséquent, différencient leur aoriste par la mutation vocalique.

En bilin et en cbamir, la différence radicale porte à la fois sur la voyelle et la consonne. En bilin, par exemple, verbe : vâs^ entendre. Présent : >!" personne, wds-à-ukun ; 2®, wâsr-a-uk; 3®, wâs-a-ûk, féminin, wds-a-ti; prétérit : V^ personne, wâS'Ugun; 2% wâs-r-u^; 3®, wds-uxy féminin, wâs-ti. On aperçoit que le prétérit fait disparaître l'a du présent et change le k en g. Si Ton voit dans : ukiin, ugun^ le verbe auxiliaire : être, la modification par suppression vocalique d'à deviendra finale, mais la modification consonnantique portant alors sur l'auxiliaire, restera interne. Au négatif, la modification vocalique existe toujours; elle consiste dans la suppression de la voyelle a, entre la racine et la particule négative : lli^ lia, et dans la modification consonnantique de cette particule, en supprimant un des deux / au prétérit : wdsa-lli^ devient wâs-li.

Tel est le système général des langues chamitiques, duquel il faut cependant exclure l'égyptien.

Pour le comprendre complètement, suivons son application dans l'irob-saho, qui l'a développé entièrement et qui l'a étendu à l'expression des modes. Disons, en passant, que les

langues, en se formant, ne se sont pas d'abord fait des modes verbaux une idée bien nette, et les ont souvent confondus avec les temps; la philosophie du langage les a seule bien dégagés.

L'irob-saho divise les verbes en deux classes : ceux qui se conjuguent en préfixant, ceux qui se conjuguent en sufûxant.

l'« classe, — Verbes préfixant les pronoms personnels. Exemple : ba, entendre.

Imparfait : -l"*^ personne, â-ba; 2% tâ-ba; 3*, yâ-ba.

Parfait : ô-ba ; 2* personne, io-ba; 3®, yô-ba.

Subjonctif : V^ personne, â-bo, 2® tâ-bOf 3® yâ-bo.

Dans ces verbes, le subjonctif modifie la voyelle radicale de d quo; le parfait modifie la voyelle du préfixe personnel de â en o, de sorte que la différence de l'imparfait et du parfait ne porte que sur le préfixe.

Mais dans un grand nombre de verbes la différenciation vocalique radicale entre l'imparfait et le parfait est bien plus profonde ; en voici des exemples :

Infmitif et imparfait : amay être mauvais ; parfait : uma; de même : agadâ, ressembler, parfait : igida; dalasa, être gras, udlusa; harafa, désirer, i-hrifa; kahana, aimer, i'khina; nabada, s'éveiller, i-nbida; nafaqaj être avare, u-nfuqa; nagasttj dominer, u-ngusa; sahata, nuire, o-shota; rahasa, être riche, o-rhosa,

La deuxième classe, celle qui se conjugue par suffixation, ne modifie pas, au contraire, la racine, mais simplement la voyelle du suffixe : imparfait de âb, faire : ab-â, ab-ta, ab-â; parfait : o6-a, ab-ta, ab-a; subjonctif : ab-Oy ab-to, ab-o.

Il en résulte que suivant les cas, le saho marque les temps par un de ces deux modes, ou les deux réunis : \^ modification de la voyelle radicale ; 2° modification de celle de Taffixe.

Nous avons donné ces exemples, parce que leur ressemblance avec ce que nous observerons dans les langues sémitiques, et surtout dans les langues indo-germaniques, est frappante. Quelle est l'explication de ce système de vocalisa-

tioD, nous essaierons un peu plus tard de la donner, lorsque nous aurons vu Tensemble des langues qui le présentent.

Les langues sémitiques n'ont, nous l'avons vu, que deux temps, et ces temps sont objectifs : l'aoriste et le duratif ; le parfait leur manque, 11 n'est pas question du futur, qui n'est qu'un temps subjectif. Le sémitisme ne possède que les temps objectifs, et il ne les possède qu'incomplètement.

Au paragraphe précédent, nous avons établi qu'un des modes de différenciation les plus importants pour exprimer ces temps, fut de tantôt préfixer et de tantôt suffixer le pronom personnel. Mais les langues sémitiques corroborèrent ce moyen par une mutation vocalique interne.

Le duratif se forme de l'aoriste en mettant l'une des voyelles : a, u, i, et ce, sur la deuxième consonne radicale : katabaj ya-ktubu; marida, ya mradû; hasuna, ya-hsunu.

Gomment choisit-on l'une ou l'autre de ces trois voyelles ? Cela dépend en partie de la voyelle de la même consonne à l'aoriste, en partie de la nature de la deuxième ou de la troisième consonne radicale, ainsi que l'explique M. Frédéric MûUer dans son GrundrisSj et par conséquent, par la première de ces règles, indirectement de la qualité transitive ou intransitive du verbe. Les verbes transitifs qui ont : a à l'aoriste prennent, en général, u au duratif, et ne conservent a que par exception, lorsqu'une des deux dernières consonnes est gutturale. Les verbes intransitifs qui ont : i à l'aoriste prennent a au duratif, et les intransitifs qui ont u à l'aoriste prennent au duratif : u en arabe, a en hébreu.

Il résulte de ces règles un peu complexes, et en prenant pour type l'arabe, que l'a de l'aoriste se change en u, Vi en a, Vu reste u; en hébreu seulement il devient a.

C'est donc Vu qui montre le plus de persistance et de force.

En arabe, cet u apparaît à un autre titre, à celui de désinence, et forme ainsi un troisième moyen d'exprimer le duratif.

Cet u désinentiel ne se retrouve pas sous cette forme en

SI

ëttdopien, mais il semble avoir passé de la désinence au milieu de la racine : nagaru; duratif : ye nger pour yingûr. Il en est de même en hébreu : qatal, duratif : yi-qtoL

Nous en tirerons un peu plus loin des conséquences.

Quelles que soient celles-ci, il est certain que dans l'état actuel des langues sémitiques, ainsi que Tobserye justement M. Frédéric MùUer, on ne peut plus dire que telle voyelle caractérise l'aoriste, telle autre le duratif, mais simplement que telle voyelle à l'aoriste en demande telle différente au ' duratif, et réciproquement.

En somme, les langues sémitiques expriment la différenciation de leurs deux temps objectifs de trois manières : ^^ par la place des affixes personnels; 2* par la vocalisation de la racine; 3° par une désinence vocalique, qui souvent disparaît, ou entre dans la racine.

Les langues indo-germaniques, à leur tour, expriment par le moyen des modifications radicales, vocaliques ou consonnantiques, la différenciation des trois temps objectifs qu'elles possèdent au complet; elles y joignent accessoirement le procédé de l'indice temporel; elles ne se servent pas des différentes positions des afûxes dans ce but.

Il importe d'examiner séparément le système de chacune des principales langues de ce groupe.

En sanscrit, l'aoriste 2®, le duratif et le parfait se distinguent, savoir ; 4** l'aoriste, par l'état simple de la voyelle et de la consonne ; 2* le duratif, par la gunation de la voyelle ; 3* le parfait, par la gunation de la voyelle, jointe à la réduplication de la première syllabe du radical.

A ce premier procédé le sanscrit en ajoute d'autres, savoir : 4<* un allongement du thème verbal au duratif; 2° l'allongement en môme temps de la désinence personnelle; 3° l'addition, à l'aoriste, d'un indice temporel préfixé, et au duratif d'un indice temporel suffixe.

Au duratif, le verbe sanscrit ajoute à la racine de l'aoriste un certain nombre de suffixes formatifs qui ont pour but

d'allonger le radical, et qui ne sont employés ni à l'aorîste, ni au parfait.

Ces différents suffixes formatifs répartissent les verbes en dix classes, qu'on peut réduire à un plus petit nombre.

Le suffixe le plus usité est : a ou un composé de : a; on peut même supposer qu'il a existé au duratif de tous les verbes qui n'ont pas un autre suffixe de prolongement. Les verbes qui contiennent ce suffixe : a, ou qui l'ont contenu, ganent presque tous leur voyelle radicale, c'est-à-dire la combinent avec nn a qu'ils introduisent dans ce radical; la racine dtoiSj donne : dwêsmi; la racine buâh, bôdhami; la racine cur donne : cârayami.

D'autres verbes ont pour syllabe de prolongement u, nu; cette syllabe laisse intacte la voyelle radicale, mais se change elle-même en â; tan donne tan-â-mi, ci donne cinâmi.

D'autres prennent la syllabe na, qui n'influe pas non plus sur le radical, mais se change en nâ à la rencontre de l'a de ami; yun donne yunâmi.

D'autres prennent la syllabe ya, laquelle n'est qu'une gunation de i, et n'a pas d'influence sur le radical; elle ne se gune pas non plus elle-même, étant déjà le résultat d'une gunation.

D'autres, enfin, se nasalisent; cette nasalisation ne peut avoir d'autre effet sur le radical. Yuj donne yunajmi.

Ces suffixes de formation consistent donc dans les trois voyelles : a, i, u, plus la nasale : n.

Devant cette syllabe d'allongement, la voyelle radicale reçoit le guna ; nous verrons tout à l'heure pourquoi.

Quelques verbes sans syllabe d'allongement se ganent néanmoins au duratif, soit qu'ils aient possédé autrefois le prolongement qu'ils ont ensuite perdu, soit par analogie.

Tel est le système pour le duratif.

Il faut y ajouter l'allongement de l'indice personnel luimême au moyen d'une lettre qui semble être, en outre, un indice de temps subjectif. Tandis qu'à l'aoriste on dit : asrp-am, au duratif on dit : sarp-am-i.

Les syllabes am-i sont un allongement de am; d'autre

cdtë, la Toyelle i désigne le temps présent ou rapproché.

Par contre, dans a-STp-am, le préfixe : a, contraire de : i, indique le temps éloigné.

La suffixation de i à la désinence temporelle du duratif est donc à la fois : 4® un allongement de cette désinence, par analogie de rallongement du radical; 2® une addition d*indice externe du temps.

Voilà les procédés externes de la formation du duratif.

Les procédés plus internes, c'est-à-dire s'attaquant à la racine, sont au nombre de deux :

4^ En présence de la syllabe de prolongement, la voyelle radicale se gune, même quelquefois passe à la vriddhi, comme nous venons de le voir; la syllabe de prolongement se gune elle-même.

2° Quelquefois on redouble la première syllabe radicale. da-dâ'tiy il donne; bi-àhar-dj il porte; dju-hô-tî, il sacrifie; mais ce procédé n*est employé qu'exceptionnellement.

A Taoriste, il n'y a ni syllabe de prolongement, ni gunation; la racine est pure. L'augment : a préfixé s'y ajoute cependant.

Au parfait, point de syllabe de prolongement, mais le radical se dédouble, il y a réduplication de la première syllabe radicale. On frappe de gunation la voyelle du radical, mais au singulier seulement; tud, frapper, donne : tu-iâd-a, pluriel tu-tud'Us; bhidy fendre, donne : bi-dhed-a, pluriel ôibhid'Us; kar, faire, donne : tska-kâr-a, pluriel tska-kr-us. Le guna disparaît au pluriel par un motif d'équilibre phonétique ; il était apparu au singulier, venant du duratif.

Ainsi, les trois temps objectifs se différencient : 4** l'aoriste par l'absence de tout autre indice que l'augment; 2° le duratif par le prolongement de la racine, par celui de la désinence, par la gunation et par un suffixe temporel; 3° le parfait par la réduplication et la gunation à la fois.

Nous voyons dans les autres langues indo-germaniques le prolongement au duratif passer au second plan, et les caractéristiques principales rester (l'augment ne sortant plus de

l'indicatif) : pour Taoriste, Tabsence d'indice; pour le duratif, le guna ; pour le parfait, le redoublement plus un double guna, une véritable vriddhi.

Le grec tire de son aoriste le duratif en gunant la voyelle radicale, et le parfait en l'élevant à la vriddhi et en redoublant la syllabe initiale^ dans laquelle cependant on substitue e à toute autre voyelle. La nasalisation remplace quelquefois la gunation : e-XaÔ-ov, Xa(v)ô-av-oj, X&-Xyiô-a, Le parfait y est donc rendu plus énergiquement par le renforcement vocalique qui atteint la vriddhi et subsiste généralement à toutes les personnes.

Ce système très net, et où toute cause extérieure de gunation a déjà disparu, justifie la comparaison que nous avons faite déjà de la manière de marquer les lettres dans le système / télégraphique Morse, et de celle de marquer les trois durées de l'action, le momentané, le duratif, le complet. Le trait, le point, le trait plus le point se retrouvent dans la forme simple radicale de l'aoriste, la gunation du duratif, le redoublement plus la vriddhi du parfait.

L'allemand moderne, qui a rejeté le redoublement au parfait, change la vocalisation à troifi temps principaux, ce qui donne à sa conjugaison du verbe fort un caractère de grande netteté.

Ces trois temps principaux sont le présent, le parfait, le participe passé. Ce dernier est une extension des temps objectifs aux modes impersonnels.

Citons quelques exemples bien connus : séerbe, starb, ges^ iorhen; gelingej gelang, gelungen; singerij sang) gesungen; hinden, band, gebunden.

Quelquefois la mutation est imparfaite et le participe passé revient à la voyelle du présent : geben^ gab, gegeben; ou le participe passé et le parfait n'ont qu'une seule voyelle : fliege, flo9) gcflogen. Mais, le type se trouve dans les exemples précédents.

L'anglais, en supprimant les désinences, a rendu cette ca-

rjBictérisatioû encore plus énergique : to sing, i sang, i hâve sung.

Le gothique avait' de plus le redoublement au parfait, mais non toujours. Dans tous les cas, il renforçait par vriddhi la voyelle radicale à ce temps : baug, de biuga; gaut, de giutâ; staig, de steiga; for, de fara, et avec le redoublement lai-lot de leta.

Le double renforcement du parfait devint beaucoup plus nécessaire, lors de la disparition du redoublement, pour compenser la perte de celui-ci.

Le lithuanien présente encore un tableau bien plus complet des mutations vocaliques pour caractériser les temps; on compte jusqu'à quatre changements de la voyelle du radical dans divers buts, par exemple :

^<* Mirtij mourir; 2° merdni, faire mourir; 3* marinti (causatif) ; 4° morai, bière.

i"" Rymetif s'appuyer; 2** remit, appuyer; Z"^ ramdyti, reposer; 4^* romm, tranquille.

\^ Atminti, penser; 2° atmenu; 3** iszmanyti; A^ pramoni, rinvention.

La mutation vocalique s'y étend aux modes et à la diflférenciation des substantifs.

Comme on le voit, il ne s'agit plus ici de guna, ni de vriddhi seulement; le mot : ablaut môme, dans son sens restreint, ne pourrait plus convenir; il y a une sorte de lauiverschiebung à l'intérieur de la même langue, de véritable cercle où tous les sons vocaliques sont parcourus.

Le latin, le celtique ne renferment que des débris de la mutation vocalique et du redoublement.

De ces faits il résulte que les langues indo-germaniques ont exprimé de plus en plus, à mesure que les peuples se sont éloignés de leur pays d'origine, le duratif par un renforcement vocalique, le parfait par un redoublement consonnantique, lequel a causé un second renforcement vocalique; que dans certaines langues, développant le procédé, on a par-

couru, pour désigner des temps même subjectifs, la gamme des voyelles; qu'enfin, les procédés divers sus -énoncés ne s'appliquaient point d'abord exclusivement à tel ou tel temps objectif, mais étaient créés pour tous; que l'application exclusive ne se fit qu'avec le temps, ce qui confirme notre observation que les différenciations phonétiques ont précédé leur emploi grammatical, que tout ce qui est devenu dynamique a été d'abord purement mécanique.

Ces faits des langues chamitiques, sémitiques et indo-germaniques (dans le détail desquels nous n'avons pas voulu entrer parce qu'ils sont très connus,* et que nous avons dû exposer seulement pour arriver à en fournir l'explication) étant constatés, il s'agit d'en tirer les conséquences et d'en comprendre l'esprit. Certains de ces groupes ne contiennent | que deux des trois temps objectifs, tandis que l'aryaque les/ contient tous. Ceux qui existent dans les autres groupes sont l'aoriste et le duratif; le parfait fait défaut comme temps! objectif. Par exception, en saho, somali, dankali et galla, c'est le temps parfait et le temps non parfait qui existent seuls. Le parfait est donc souvent en retard dans la formation des temps objectifs; quelquefois, c'est le duratif et l'aoriste qui se confondent.

Un seul principe forme-t-il les temps objectifs dans ces trois groupes? Puis, quel est ce principe? ou quels sont ces principes?

Les langues chamitiques et sémitiques tirent leur duratif de l'aoriste, en dehors du procédé que nous avons déjà étudié et qui consiste à préfixer tantôt, et tantôt à suffixer le pronom personnel, par un autre procédé qui consiste à changer la voyelle radicale. Ce changement est très sensible en tamascheq, où Ve radical devient a. Il se produit en irob-saho, mais alors l'a devient i, u, quelquefois o. Enfin, en arabe et dans les langues sémitiques, le changement affecte les voyelles des deux dernières consonnes, voyelles qu'il convertit en u.

Quelle est la cause de cette variation vocalique ?

Les langues sémitiques marquent les changements de sens,

ceux de relations, les accidents grammaticaux, directement par des changements de voyelles, et si les chamitiques n'ont pas un procédé aussi général dans ce sen3, ils accusent une forte tendance vers lui.

Mais cette idée de varier le son pour exprimer la variation de l'idée est-elle venue ainsi, directement, sans un intermédiaire? Nous ne le croyons pas, car un tel résultat ressemblerait trop à une convention, à une intention, au moins; or, dans les langues il n'y a rien de volontaire. Quel a été cet intermédiaire? Pour le découvrir, analysons le procédé identique en apparence des langues indo-germaniques.

Dans le sanscrit, le duratif se forme de l'aoriste d'abord par la suffixation d'une syllabe de dérivation : nu, na, a, Uj etc.; l'intensité du sens se traduit par l'allongement de la racine. De là les dix classes de verbes.

Or, quel est le résultat de la formation d'un radical au moy«n de la racine plus un suffixe de dérivation primaire? La lexiologie sanscrite nous l'apprend. La racine est alors presque toujours gunée; si au suffixe de dérivation primaire on surajoute un suffixe de dérivation secondaire, l'effet de cette seconde suffixation est de convertir le guna en vriddhi. Le guna du duratif tient donc au suffixe de formation du duratif.

Mais pourquoi cette suffixation opère-t-elle une gunification dans la dérivation des mots, et par conséquent dans cette dérivation spéciale employée à exprimer le duratif? Suivant nous, c'est parce que cette suffixation fait naître un accent, que cet accent parmi les syllabes choisit celle radicale, et que son effet est de renforcer, d'élever la tonalité de cette voyelle.

Nous expliquerons ce processus phonique dans une étude spéciale consacrée à la phonétique, et nous ne faisons que l'indiquer ici. Quand une syllabe-racine forme seule le mot, point n'est besoin d'accent, car l'accent suppose au moins deux syllabes, dont l'une ressort sur l'autre. Mais des que le suffixe de dérivation apparaît, ce suffixe étant fixe à la diffé-

rence de celui de flexion qui s'attache et se détache à chaque instant, il naît un mot nouveau composé de deux petits mots mal attachés ensemble et n'ayant pas de centre d'attraction, de centre de gravité. Ce centre de gravité nécessaire, cette subordination de l'un à l'autre, c'est l'accent qui le donnera, et qui le placera dans la racine; alors le lien devient plus étroit, l'unité du mot nouveau est créée. L'accent marque donc la racine dès que celle-ci a besoin d'être marquée, dès qu'il survient un suffixe.

Mais l'accent élève forcément le ton et renforce la tonalité de la syllabe accentuée, et par contre il abaisse forcément le ton et affaiblit la tonalité de la voyelle non accentuée.

C'est par cette genèse que le sanscrit est arrivé à marquer le duratif par un guna. Ce guna a survécu dans les langues congénères, et même chez lui, à la disparition du suffixe de dérivation.

Ce suffixe n'a pas d'ailleurs toujours matériellement disparu, mais a pris un sens lexiologique qui s'est conservé dans tous les temps subjectifs, ainsi qu'une fonction un peu analogue à celle des aspects des verbes que nous définirons plus loin, et qui consiste à modifier le sens du verbe dans toute sa conjugaison au point de vue du degré de développement de l'action.

C'est qu'en effet ce procédé tout mécanique a conduit à un procédé psychologique analogue. Le renforcement de son correspondant bien au renforcement de sens a continué à l'exprimer et est arrivé à traduire directement celui-ci.

Nous voici encore ici ramenés au principe que nous avons exprimé ailleurs : tout ce qui est devenu d'ordre dynamique a été d'abord à^ordre purement mécanique.

Ainsi s'est produite l'expression du duratif par modification Tocalique de la racine.

Une cause secondaire, un peu accidentelle, est venue cependant corroborer la première, et le phénomène d'ablauf, qui est un effet de l'accent, a eu d'abord pour adjuvant dans

la formation des temps objectifs an phénomène A'umlaut, qui qui est la réaction d'un suffixe sur la racine.

Dans le sanscrit, en effet, le suffixe formatif du duratif contenait presque toujours un a, quand il ne se composait pas exclusivement de cette lettre. Cet a, en vertu des principes de Tumlaut, réagissait sur la voyelle radicale et la gunait.

Un phénomène analogue a lieu en arabe. Dans le duratif a-qtulu, je tuerai, après qatal-tu, VU, au lieu d'être une modification radicale de la dernière voyelle, peut être suffixe ; suffixe ou modification radicale, il agit, par principe d'i^mlaut, sur la voyelle radicale de la deuxième consonne pour se l'assimiler.

Souvent le suffixe ne contient pas d'a^ mais alors la gunation se transporte des mots qui contiennent le suffixe : a à ceux qui ne le contiennent pas, par la force de Vanalogie.

Mais cette cause n'est que secondaire; celle qui domine, c'est ïaccent et le besoin d'exprimer par une intensité de son.

L'examen du parfait se cantonne aux langues indo-germaniques, car dans les autres langues où il existe comme temps objectif, mais en éliminant un des deux autres, il tient la place de celui qu'il élimine, et se forme comme un duratif.

En sanscrit le verbe ayant épuisé le renforcement vocalique, emploie le renforcement consonnantique ; de là le redoublement. Donc le renforcement consonnantique est ïindice du parfait, comme le renforcement vocalique est Vindice du duratif. En effet, la consonne est plus forte que la voyelle ; donc son renforcement est supérieur.

xMais ce renforcement consonnantique n'agira-t-il pas à son tour sur la voyelle pour la renforcer?

Non, en sanscrit; il semble que le renforcement consonnantique est suffisant; bien entendu, on maintient le guna acquis en passant par le duratif, au moins jusqu'à ce qu'un autre principe phonique perturbant ne le chasse du pluriel.

Mais les autres langues renforcent encore ce renforcement.

Elles en ont besoin ; le redoublement peu à peu va s'user et disparaître, il faut avoir d'avance de quoi le remplacer. Puis ce renforcement agit sur la voyelle en vertu du principe que aous avons énoncé.

Nous avons dit que Taccession d'un suffixe de dérivation à la racine évoquait l'accent pour créer l'unité du mot, que l'accent arrivé causait une gunation ; que si un nouveau suffixe accédait à son tour, le lien du guna fourni par l'accent ne suffisait pas, et que du guna on passait à la vriddhi.

Eh bien ! c'est ce qui arrive ici ; le redoublement de la première syllabe radicale joue le rôle d'un préfixe; il existe ainsi un qpuvel affixe qui vient se joindre à la syllabe déjà gunée; de là la vriddhi du parfait.

D'où les formes grecques : eçuyov, «peuYw, «reeçouYa; eXaOov, Xocvôocvo), XeXYiOa; eXtitov, Xetirw, XeXotTta; enfin eSpoxov (pa == le f sanscrit), Sepxw, SsSopxa. La voyelle pure à l'aoriste se gune au duratif par voie de diphthongation avec 1'^, au parfait, par diphthongation avec l'o. Nous expliquerons dans une étude sur la phonétique pourquoi Va de gunation s'est bifurqué en e et et a rendu possible ainsi une vriddhi véritable.

C'est dans le gothique que le redoublement commence à disparaître et que la vriddhi apparaît tantôt avec ce redoublement, tantôt seule. Le parfait de teka est encore iai-tok^ réunissant les deux procédés. En allemand moderne le redoublement a disparu; de même en latin.

Ce système du redoublement consonnantique est un moyen très énergique qui ne pouvait résister longtemps au principe du moindre effort.

L'arabe a employé la réduplication dans les verbes à un tout autre but, à marquer le factitif ou causatif ; katiala pour katataltty j'ai fait tuer; il n'avait plus ce moyen à sa disposition pour exprimer le parfait ; c'est peut-être une des causes secondes qui ont empêché chez lui l'apparition de ce temps.

Tel est le principe de l'expression du parfait dans les langues indo-germaniques.

Des trois temps objectifs, l'aoriste a disparu chez un cer-

tain nombre d'entre elles ; c'est ce qui est arrivé en gothique et dans les autres langues germaniques. Il en est résulté que le présent n'a pas un grand besoin d'être différencié de cet aoriste qui n'existe plus, et que par conséquent il ne porte plus l'apparence du guna ; alors c'est le parfait qui prend un renforcement du premier degré, et un du second devient disponible. Va-t-on le laisser sans emploi?

Non; mais ces langues, et surtout dans leur état moderne, en profitent pour différencier un autre temps, le participe passé. De là cette progression des temps dans l'allemand moderne : binde, band, gebunden pour gebonden; sterbe^ starb, gestorben; nehme, nahm, genommen.

Cette disparition a lieu aussi en lithuanien, et cette langue en profite, pour employer la mutation vocalique qu'il multiplie et à laquelle il donne quatre ou cinq degrés, à exprimer les temps principaux subjectifs.

C'est ainsi que les phénomènes tendent à disparaître, en prenant une extension anormale.

Les langues indo-germaniques, sous l'influence principale de l'accent reliant les suffixes à la racine et renflant la tonalité de la voyelle où il se pose, ont donc marqué le duratif par un renforcement vocalique; l'influence de l'a contenu fréquemment dans le suffixe, maintenue même dans les cas où cette voyelle n'y est pas contenue par la force de l'analogie, fut une cause seconde qui contribua à fixer cet effet; puis les causes s'éloignçnt, le renforcement vocalique devient une simple variation vocalique de plus en plus variée, et dépassant le domaine des temps objectifs en allemand moderne, en lithuanien surtout. Les mêmes langues ont marqué le parfait par un redoublement consonnan tique, lequel donne à l'accent la force de porter le guna du duratif à sa deuxième puissance, de même que la dérivation secondaire lui donne cette force en lexiologie; puis le redoublement tomba et la vriddhi lui survécut. Alors intervint aussi une cause seconde qui fixa le renforcement vocalique. Le redoublement, en tombant dans certaines langues, en latin, par exemple, fit entrer sa voyelle

dans la racine et rallongea par compensation : fefici devint fèci. Telle est la genèse; telle, en même temps, Texplication, croyons-nous, du phénomène inexpliqué jusqulci de Vablaut.

Il est temps de rechercher si les causes de la variation vocalique de Taoriste au duratif sont les mêmes dans les langues sémitiques et chamitiques.

Dans ces languçs Taccent est très obscur, et en tout cas ne peut avoir le rôle très important qu'il a pris dans les langues indo-germaniques, celui de relier le mot vide au mot plein. Les langues chamitiques et sémitiques ont peu de mots vides proprement dits; dans leur état parfait elles expriment les idées grammaticales par des mutations vocaliques directes, et les mots vides qui existent, débris d'un état antérieur, consistent en simples consonnes ou en simples voyelles, préfixées, infixées ou suffixées, lettres servîtes qui s'incorporent à la racine et n'ont pas besoin de lien comme les syllabes entières. La cause de la variation vocatique qui différencie ici les temps objectifs ne peut donc être la même que dans les langues indogermaniques.

D'autre côté, ce qui le prouve encore, c'est que la variation vocalique qui marque ici le duratif n'est nullement un renforcement quelconque. En quoi, par exemple, Vu de l'arabe a-qtubu serait-il plus fort que Va de qatab-tu? Il en est de même -dans les langues chamitiques. Si en tamasheq l'a du duratif : elkam est plus fort que Ve de l'aoriste : elkem, un tel résultat est accidentel; car en irob-saho, si l'imparfait prend la voyelle â, le parfait prend une voyelle plus faible : o.

Faut-il en conclure que ces langues n'emploient pour marquer le changement de temps objectif ni renforcement ni affaiblissement de la voyelle, mais un simple changement? Cela paraît assez vraisemblable, puisque c'est par une simple variation sans direction ascendante ou descendante que ces langues forment leur lexiologie.

Cependant nous ne le croyons pas absolument, et nous pensons que cette variation vocalique a eu une cause phonétique et positive dont on peut retrouver les traces, et que

cette cause n'a pas seulement donné naissance à la diffâren* ciation en question, mais à beaucoup d'autres, par exemple, à la formation du pluriel interne, du passif, etc.

En effet, pour établir que telle idée, nuance d'une autre, s'exprimera par une modification yocalique du mot qui exprime la première, et pour obtenir cet effet directement, il faut être capable de raisonner, de convenir; or, c'est ce dont une langue est incapable; elle ne peut arriver à un phénomène qu'inconsciemment, pas à pas et par des transitions multiples. Or, le système eonvérsif du sémitisme est séparé des procédés des autres langues, s'il est direct, par un véritable abîme. Il faut donc qu'il existe des intermédiaires inconnus qui, après avoir amené la langue à cet état, aient disparu ensuite.

Nous trouvons dans l'indo-germanisme, non pas lorsqu'il s'agit des temps ni des verbes, il est vrai, mais lorsqu'il s'agit des noms et de la formation du pluriel, ou encore de la formation lexiologique, un facteur de ce genre; ce facteur j c'est Vumlauty résultat de l'influence d'une voyelle contenue dans un mot vide suffixe ou préfixe sur la voyelle du mot plein. Le facteur disparaît, son oeuvre accomplie, et le pluriel s'exprime en allemand et en anglais, par exemple, par une modification vocalique radicale seule. L'effet survit à la cause.

C'est ce qui est d'abord arrivé dans les langues sémitiques, mais sur une échelle bien plus grande; de plus, le facteur a plus tôt disparu. Enfin, lorsque la modification vocalique s'est ainsi formée dans un certain nombre de mots, elle s'est produite d'elle-même, sans qu'aucun facteur intervînt, dans une foule d'autres pour exprimer d'autres nuances, par la force de l'analogie et de la tendance de ces peuples à se servir du procédé conversif. Vumlaut n'a servi qu'à amorcer le système d'une expression directe des nuances d'idées et de relations par une mutation vocalique désormais indépendante de toute cause phonique.

Nous ne pouvons développer ici cette théorie; nous apportons seulement quelques preuves analogiques.

En arabe, le pluriel est interne on externe; le pluriel externe se forme en suffîxant u; dans le pluriel interne, cet u, qui est certainement un mot vide, ne se trouve plus suffixe, il disparait, mais on le retrouve dans la racine. N'est-ce pas un résultat identique à celui que produit Tumlaut; Vu désinentiel a d'abord créé par influence un u radical, puis a disparu.

Dans la même langue, le duratif se forme en suf fixant : u; cet u influence la racine, où il fait naître un u épenthétique qui absorbe la voyelle radicale.

En hébreu. Vu final disparaît, mais reste dans la racine sous la forme o; aqtulu = aqtol.

Les langues sémitiques sont des langues qui exprimaient leurs idées grammaticales d'abord surtout par des préfixes et suffixes, par des lettres serviies, comme en témoigne l'hébreu ; les voyelles du suffixe et du préfixe influent sur celle de la racine; de plus, la syllabe de ces affixes peut déterminer par son poids une perturbation dans la voyelle de la consonne; katahu devient maktabu, école; Valeph placé sur k disparaît par ce moyen et se change en scheva pour ne pas exagérer le nombre des syllabes.

On peut en induire que là où une modification vocalique se produit au commencement de la racine, elle a été souvent le résultat de l'influence d'un préfixe contenant cette voyelle qui est ensuite tombé lui-même.

Le fait indéniable que les langues sémitiques forment leurs relations et même leur lexiologie à la fois par des suffixes et surtout des préfixes, et par des variations vocaliques radicales, prouve que l'un de ces modes est né de l'autre; or, le procédé des mots vides n'a pas pu naître des variations vocaliques de la racine.

Il en est de même dans les langues chamitiques, et celles-ci apportent à notre théorie de nouvelles preuves.

L'irob-saho et le somali font varier souvent non la voyelle du radical, mais la voyelle du pronom personnel préfixé au verbe. Cela est l'indice d'un préfixe temporel d'abord ajouté,

comme l'augment du sanscrit et du grec, et qui aurait été ensuite résorbé par le pronom voisin.

Cette modification vocalique ne s'opère dans ces langues que quand l'expression du temps par la suffixation externe d'un i comme indice temporel est impossible parce que le radical unit déjà par un e.

Donc l'expression par mot vide a bien précédé celle par variation vocalique, qui n'a été que son dérivé ou son succédané.

Est-ce à dire que le système sémitique et en partie le chamitique de l'expression des temps objectifs par variation vocalique de la racine n'existe pas indépendamment de toute influence ancienne ou présente d'un mot vide? Nullement; mais l'influence des mots vides a formé les amorces de cette route toute nouvelle et si curieuse du système conversif que le sémitisme a suivi.

En tout cas, ce système n'a rien de commun avec ïablaut indo-germanique, puisqu'il varie sans renforcer,. et il n'est pas non plus né de lui-môme, il a sa racine dans Vumlaut.

h) Procédé de différenciation des af fixes pronominaux.

Nous venons de signaler ce procédé en sanscrit : l'aoriste 2® donne : asTp-am; le duratif : sarp-am-i; l'i de la désinence ne paraît qu'au duratif.

Cet i est diversement interprété ; suivant les uns, la forme primitive est celle de l'aoriste, celle abrégée, sans i; pour le duratif, on introduit un i soit comme simple allongement, soit comme mot vide adverbial, mot primitivement plein et indiquant le lieu rapproché : ici. Il rentre alors dans le procédé d'expression par emploi de mot vide. Par opposition, l'aoriste préfixe l'augment a qui signifie : là-bas.

Suivant d'autres, la forme 4)rimitive est la plus longue, celle du duratif : ami; l'aoriste second s'en est formé par abréviation. Si l'on admet cette opinion, il y a bien expression du temps par modification vocalique de la désinence personnelle.

Mais laissons ce cas controversé, et voyons quand le procédé s'emploie certainement. C'est dans les langues altaïques.

La langue iakute présente de l'aoriste et du duratif le double paradigme suivant : verbe : bis, couper :

Duratif.

ire pers. sing. Bis-a-bin. Plur. fîis-a-6i^

Bis-a^gin, J5^s-a-g^^

fîi«-ar. Bis-'al'lar,

Aoriste.

ire pers. sing. BiS'tUm. Plur. Bis-^i-6i^

J5i8-fi-n. BiS'tUgit.

BiS'ta. Bis-'ti'lar,

Le duratif comprend : ^Me radical; 2** l'indice du participe = ar, a; 3® les pronoms personnels prédicatifs. L'aoriste comprend : i^le radical; 2° l'indice du participe passé : ta; 3® les pronoms personnels possessifs.

Il en est de même en tongouse; le duratif s'y forme du participe en ra, plus les suffixes prédicatifs; l'aoriste, du participe en tsa ou en rka, avec les suffixes possessifs. Duratif : ana-nij je frappe, ana-ndi^ ana-ra-n^ ana-ra-vun, ana-rasun, ana-ra-tin, contre l'aoriste : ana-isa-f, ana-isâ-s, anU" tsâ-n, etc.

De même en turc : duratif : bar-ir-men, je vais, barrirsen, bar-ir, bar-ir-miz, bar-irsiz, bar-ir-lar, avec le pronom prédicatif, contre aoriste : bardi-m, bar-di-ng, bar-di, bardi^ky bar-di-niz, bar-di-lar, avec le possessif.

Le mandchou, le mongol suivent des procédés différents.

D'où vient ce procédé des verbes altaïques? Nous avons vu la différence entre le pronom à forme possessive et celui à forme prédicative être employée à différencier tantôt le verbe du substantif, tantôt le transitif de l'intransitif ; l'emploi dont il s'agit ici est beaucoup plus rare. Voici à quoi il se rattache. Le temps objectif le plus ancien, c'est Vaoriste; il devait donc

eomprendre aussi Vafiixe le plus anciennement employé, le possessif. Plus tard vint dans Tordre des temps Fidëe du duratif, dans Tordre des pronoms celle du prédicatif ; ces contemporains s'attachèrent ainsi Tun à Tautre par raison d'âge, parce qu'ils étaient parallèles et se rencontraient au même point dans l'évolution.

§ 3. — Procédé de Vaf fixation des mots vides ou indices

temporels proprement dits.

Nous n'étudions ici le temps verbal que dans les modes personnels ; son étude, pour être complète, devrait s'étendre aux deux modes impersonnels : le participe et l'infinitif. Nous sommes resté en deçà parce que l'expression du temps dans les infinitifs et les participes ne nous intéresse pas au même degré, ne s'exprimant jamais que par un seul moyen, celui dont nous traitons en ce moment, le système des mots vides. D'ailleurs, nous étudierons les temps des modes autres que l'indicatif en une seule fois, lorsque nous examinerons les temps subjectifs.

Dans les temps personnels, quelquefois on a fait usage directement des mots vides, quelquefois on les a empruntés aux modes impersonnels qui les avaient déjà employés.

D'autre côté, les mots vides affixés ont eu deux origines et sont de deux natures bien distinctes : ou ce sont des adverbes de temps ou de lieu devenus mots vides, ou ce sont des verbes. Ces verbes sont ou le verbe : « être » ou d'autres auxiliaires.

D'où la division suivante :

§ 4. — Emploi de mots vides d'origine adverbiale

ou indices temporels.

Ces mots vides ont été appliqués directement, ou ont été empruntés aux participes, d'où :

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