Du matériel et de ses dispositions
Notre méthode ne suppose ni n'exige aucun instrument coûteux ni aucun local sj)écial pour l'exploration. Tous les éléments nécessaires se composent d'un grand choix d'objets de couleurs différentes. Elle consiste à prendre un objet d'entre tous ceux qui sont mêlés en un tas et à inviter le sujet à chercher de l'œil et de la main les autres objets qui s'accordent avec le premier par la couleur. En ce qui concerne les objets colorés, peu importe naturellement en principe leur nature et, au fond, notre méthode ne change pas si l'on choisit à cet égard telle ou telle espèce. Mais, au point de vue 2)ratique, le choix n'est nullement indifférent. Une espèce d'objets peut être préférable à cet égard. Parmi les objets ordi-
naires qu'on peut songer à employer pour notre but et dont on s'est servi, comme des morceaux de pajîier, de verre ou de soie colorés ou de la laine à broder, etc.; c'est cette dernière qui nous semble la meilleure. Voici entre autres pourquoi.
Un des principaux avantages que présente la laine à broder, c'est qu'on peut se la procurer de toutes les couleurs possibles correspondant à celles du spectre, et chacune avec une grande quantité de nuances, depuis la plus foncée jusqu'à la plus claire, depuis la plus vive jusqu'à la plus terne avec les transitions insensibles entre elles. Un pareil choix se trouve en quantité dans le commerce et il est aisé de se le procurer quand et où l'on veut. Il peut servir immédiatement à l'examen et sans préparation aucune, tel qu'il est livré par le commerce. Un écheveau de laine à broder est également coloré non-seulement sur un ou deux côtés mais sur tous, et il est remarqué facilement dans le tas, quand même il n'en sort qu'un seul fil. La laine à broder n'a pas d'éclat trop fort. De plus, elle est tendre et maniable, on peut la traiter, l'empaqueter et la transporter comme on veut sans l'abîmer et l'employer tout aussi commodément à son but quand on veut et n'importe où.
Ces avantages font défaut aux autres espèces d'objets colorés qu'on pourrait songer à employer ici. On peut bien avoir du papier et de la soie colorés dans un grand choix de couleurs claires ou foncées, ternes ou vives : ils présentent cependant tous deux cet inconvénient qu'on doit d'abord les couper en morceaux convenables et qu'ils sont incommodes à manier; de plus, ils se cachent facilement, aussi faut-il les étendre avec soin sur une grande surface pour qu'on puisse les voir sans peine. Ils ont souvent de l'éclat; ils réfléchissent, outre les sortes particulières de lumières, une quantité de lumière blanche, ce qui est un défaut considérable, car cela fourvoie le vicié qui juge des couleurs, on le sait, d'après l'intensité de la lumière, c'est-à-dire la quantité de lumière, et par conséquent il apprécie différemment la couleur d'une surface brillante suivant la position dans laquelle elle se trouve par rapport à l'œil, etc. Le papier coloré ne l'est souvent que d'un côté. De là beaucoup de peine, parce qu'il faut tourner les morceaux un à un du bon côté pour les voir sous leur vraie couleur. Enfin, à force d'être maniés, les morceaux de papier ou de soie sont vite chiffonnés et perdent leurs couleurs.
Les verres colorés, qu'il faut aussi couper en morceaux d'une certaine façon, ne conviennent déjà pas par le fait qu'il est trèsdifficile de s'en procurer un grand choix. De plus, ils sont relative-
F. Ilolmgren, Céc. des Coul. g
ment difficiles à transporter, se cassent aisément, et enfin ils sont incommodes dans l'usage, parce qu'il faut les tenir un à un contre le jour ou tout autre foyer de lumière, afin d'être capable de bien voir leur couleur. Ces inconvénients ne sont pas compensés par l'avantage de pouvoir les employer aussi à la lueur ordinaire d'un feu quelconque.
Bien que ce ne soit pas là toutes nos objections, ce qui x^récède suffit pour montrer les avantages de la laine à broder. Cela s'applique également aux pains à cacheter, aux poudres, aux solutions colorées, aux bobines de fil de couleur, aux morceaux de bois et de porcelaine qu'on peint spécialement, etc. : on peut les emx3loyer tous et ils ont été employés, mais aucun de ces objets n'est en tous points aussi propre à notre but que la laine à broder. C'est pourquoi nous nous sommes décidé pour ce genre d'objets, comme convenant à la plupart des points de vue essentiels et dans tous les cas parfaitement à notre dessein.
On se procure donc un choix de laine à broder, renfermant du rouge, de l'orangé, du jaune, du vert jaune, du vert pur, du vert bleu, du bleu, du violet, du pourpre, du rose, du brun et du gris, de préférence plusieurs nuances de chaque couleur et dans chaque nuance au moins cinq gradations de la plus foncée aux plus claires. Le vert et le gris, chacun de plusieurs sortes, le rose, le bleu et le violet et des nuances gris paie de brun, de jaune, de rouge et de rose doivent être en particulier bien représentés.^
Le choix du matériel n'est pas particulier à notre méthode. Seebeck a en effet proposé l'usage de la laine à broder, et on l'a employée après lui et on l'emploie encore aujourd'hui. Nous n'avons en propre que la manière de s'en servir. D'après notre méthode, r examinateur jprend, dans cette collection de laine à broder mise en un tas sur une table convenable, et met de côté un écheveau de la couleur sur laquelle il veut spécialement examiner le sujet; puis il invite ce dernier à chercher les autres écheveaux qui se rapprochent le plus de la couleur de V échantillon et à les placer à coté de celui-ci. On juge du sens chromatique de Vindividu d'apn-s la manière dont il s''acquitte de cette tâche.
Le résultat de la comparaison pratique du sujet ou, en d'autres termes, le petit paquet d'écheveaux de laine qu'il a tirés du tas et placés à côté de l'échantillon, montre en effet les couleurs qu'il trouve semblables et indique ainsi sa sensation relative des cou-
' Un choix de laine à broder, conforme à mes prescriptions, se trouve dans le commerce à Upsala, au prix de 5 couronnes (environ 7 francs).
leurs. La rapidité avec laquelle cet examen s'exécute, ne semble pas être en rapport direct avec la nature du sens chromatique, mais dépendre uniquement, en somme, du caractère du sujet. Une personne intelligente, aux sens éveillés et à l'esprit pratique est examinée en moins d'une minute. Pendant ce temps, en effet, un voyant normal peut facilement trouver les 4 ou 5 écheveaux de la même couleur que l'écliantillon et le vicié commettra assez de fautes caractéristiques pour que sa diag-nose soit bien établie.
On pourrait penser que la méthode devrait se simplifier encore et qu'on gagnerait du temps, si les objets colorés étaient disposés d'avance ou, en d'autres termes, si l'on montrait à l'examiné une collection d'objets colorés, classés d'après un certain système, en lui demandant d'indiquer ou de nommer les ressemblances ou dissemblances entre eux. Dans ce cas, la laine à broder perdrait sa supériorité et pourrait être remplacée par n'importe quel objet ayant une surface colorée, sans avoir besoin de changer de place. Sur le tableau qu'on dresserait ainsi, les différentes couleurs j)ourraient être disposées soit sans aucun ordre soit d'après un plan déterminé, d'après la ressemblance et la dissemblance réciproques. Elles pourraient alors être classées d'après le sens chromatique du voyant normal ou suivant celui du vicié et, en ce dernier cas, dans différents groupes pour les différentes espèces de cécité des couleurs.
J'ai basé sur ce principe l'agencement des couleurs dont j'ai inséré le tableau dans Nordiskt Meclicinsht Arhiv (Archives médicales du Nord), en 1874, et ensuite dans celui qui se trouve à la fin de cet ouvrage. Ce système est bon, lorsqu'il s'agit d'examiner des personnes intelligentes qui ne sont pas peu cultivées, et l'on peut ainsi découvrir bien des viciés. Mais si l'on veut atteindre ce but d'une manière quelque peu complète, il faut que ce système, pour pouvoir s'adapter à un emploi général, contienne un plus grand nombre de nuances diverses. En effet, l'expérience jjrouve que le vicié est souvent très-minutieux relativement à la ressemblance entre deux couleurs, non pas tant à l'égard de la couleur, mais d'autant plus sur son seul signe caractéristique à lui, savoir l'intensité de la lumière ou le degré de saturation et, dans ce cas, il est si exigeant, pour reconnaître la ressemblance, que l'examen peut échouer pour une chose insignifiante qui manque ou qui est de trop. Si l'on ajoute que tous les viciés de la même classe n'ont pas exactement les mêmes exigences quant à cette intensité de lumière ou au degré de saturation; de plus, comme il est très-difficile, si même possible, d'avoir toujours les vraies couleurs sur un tableau qui
âoit se multiplier par l'impression et qu'enfin le prix de ce tableau augmente en raison directe du nombre des couleurs, il y a là assez d'inconvénients pour faire renoncer à cette méthode. Mais le pis est que ce qu'on espère par là gagner en temps est perdu à tous les autres points de vue, notamment en sûreté. En somme, la perte est plus grande que le gain.
Par la construction d'un pareil tableau ou i^ar n'importe quelle disposition fixe d'objets colorés, on fait d'avance un travail que le sujet devrait exécuter, — je veux jjarler de l'assortiment des couleurs congénères ; ou bien cette tâche n'est pas faite, si les couleurs sont rangées sans ordre, et alors il est impossible de l'effectuer. Ce n'est certes pas un principe indifférent pour une méthode de cette espèce que celui de réclamer que les objets soient mobiles, c'est-à-dire X3uissent se mêler et être assorties de nouveau.
L'importance naturelle de ce fait aj^paraîtra clairement, si nous nous rendons bien comj)te de la situation. Le but de l'examen, c'est de chercher une expression objective de la perception subjective du sujet. Or, l'homme n'a à sa disjDosition qu'^m seul moyen de faire connaître objectivement à autrui ses sensations subjectives : c'est le mouvement muscidaire. Les instruments de la i^arole et les extrémités sont les instruments de mouvements qui s'adaptent de préférence et sont surtout employés à cette fin. Les parties les plus mobiles de ces appareils, — ou d'une part la langue et de l'autre la main, qui sont d'ailleurs les organes les plus mobiles de tous — sont les représentants chacun de son groupe et indiquent également les deux manières différentes dont nous pouvons faire connaître notre sens intime par des paroles et par des actes. Il ne doit donc pas être nécessaire de prouver qu'en général ce sont ces derniers qui doivent inspirer une légitime confiance. Et c'est , incontestablement le cas ici. Nous avons déjà vu (cf. page 47) que le vicié montre surtout son anomalie lorsqu'il est forcé d'agir, et d'un autre côté, nous nous souvenons (voy. par ex. page 43) que les désignations qu'il applique aux couleurs, peuvent souvent servir à cacher son vice. Lorsqu'il est de l'intérêt du sujet, comme dans le cas actuel, non de révéler mais de cacher sa sensation viciée, il est incontestable que la langue lui sert mieux que les mains. C'est une assertion d'une application générale et elle sera justifiée ici, si l'on réfléchit aux rapports dont nous avons parlé entre la perception et la dénomination et à la façon dont ces deux dernières se combinent dans l'éducation. Il est clair d'ailleurs qu'une méthode comme la nôtre fournit l'occasion, à propos du contrôle du sens
chromatiqne, de tirer profit de toutes les particularités qui se rapportent à l'usage de nos sens. C'est pourquoi, nous maintenons le principe qu'il faut laisser à l'activité des mains le soin de révéler la nature des sensations et n'avoir recours à la langue que comme contrôle, lorsqu'on a besoin de plus de lumières.
La combinaison de l'activité de l'œil et de celle des mains, qui joue en général un si grand rôle dans l'éducation et l'usage des sens, est aussi d'un grand poids dans cet examen. Un examinateur attentif, surtout s'il a déjà acquis de l'expérience, peut tirer d'importantes conclusions de la manière dont le sujet exécute sa tâche, non-seulement et immédiatement relativement à l'espèce de sens chromatique dont celtii-ci est doué, mais encore en général sur son intelligence et son caractère et en particulier, dans certains cas, relativement à son éducation et à son exercice préalable dans le maniement des couleurs et à son habileté à les reconnaître. L'exploration nous fournit donc aussi l'occasion de faire des observations psychologiques, qui contribuent, pour une bonne pa.rt, à nous donner une idée nette de la nature du sens chromatique.
Un examinateur habitué peut souvent deviner la cécité des couleurs aux premiers gestes et établir sa diagnose avant la fin de l'épreuve. Il peut, suivant la manière dont le sujet exécute sa tâche, conclure à un sens chromatique faible même dans les cas où le résultat final est juste. Il peut aussi et doit voir, par la manière dont cette tâche s'exécute, si le résultat est faux simplement à cause d'un malentendu ou par manque d'intelligence, tout comme il peut voir si un véritable vicié réussit dans une certaine mesure il cette occasion grâce à b'eaucoup d'exercice préalable et à non moins de circonspection. Bref, la méthode nous fournit tous les renseignements nécessaires, de sorte qu'à un examen fait avec son aide, un sens chromatique vicié de n'importe quelle espèce et à quelque degré que ce soit, ne doit pas pouvoir échapper à l'observation. Mais il exige aussi que l'examinateur observe avec soin le sujet et fasse attention à tous ses mouvements. Différentes personnes se comportent très-différemment et occasionnent à l'examinateur des difficultés de plus d'un genre. Ceux qui embarrassent le moins en général sont les sujets d'une intelligence et d'une habileté ordinaires, supposé qu'ils n'aient pas lieu d'être prudents à l'excès, qu'ils soient d'ailleurs viciés ou non. L'épreuve présente le plus de peine avec les intelligences faibles, un sens chromatique faible et inexercé et dans les cas de cécité des couleurs où un individu qui a déjà subi une épreuve, veut chercher à échapper,
comme aussi dans les cas d'éducation scolaire dénaturée. Nous donnerons plus loin des règles pratiques pour les cas spéciaux.
Nous l'avons déjà dit, le principe de notre méthode est que l'épreuve ne s'ajjplique qu'à une seule sorte de couleur entre toutes. Alors demandera-t-on peut-être : pourquoi faut-il un si grand choix de couleurs? ne pourrait-on pas se contenter d'un petit nombre? Mais, répondrons-nous, plus la collection de couleurs différentes est grande, plus il est difficile au vicié d'échapper par hasard et plus la diagnose devient aisée. Le voyant normal trouve facilement les vraies couleurs dans la masse et le vicié cherche nécessairement, malgré l'existence de couleurs justes, les fausses couleurs qui caractérisent l'espèce de son sens chromatique. Par conséquent, plus le choix est grand, meilleur il est, naturellement dans certaines limites.
Quelle couleur doit-on choisir comme sj)écimen? Cette question a sa raison d'être, car il faut évidemment faire un choix. L'expérience nous apprend, comme la théorie Young-Helmholtz, que j^lus d'une couleur peut servir d'échantillon, lorsqu'on l'emj)loie pour fournir un signe caractéristique certain de sens chromatique vicié. Cependant, elles ne sont jjas toutes égales au point de vue pratique et l'on peut toujours donner certaines règles pour ce choix. La faculté que possède notre œil de distinguer les couleurs et celle de marquer les degrés de lumière et de couleur (de saturation) sont d'ailleurs très-diff'érentes entre elles, mais ces facultés spéciales ont ceci de commun qu'elles ont leur maximum de force dans un certain domaine intermédiaire d'intensité absolue de lumière et leur minimum aux deux limites de cette région. De même que nous éprouvons le plus de difficulté à distinguer entre les nuances d'intensité de lumière par un éclairage très-faible ou très-fort, de même il nous est difficile de distinguer les couleurs les plus faibles en lumière et les plus fortes, les plus foncées et les plus claires. Il faut donc choisir comme couleur propre à découvrir un sens chromatique faible ou parmi les nuances les plus claires ou parmi les plus foncées. Les espèces et les degrés bien tranchés de sens chromatique vicié confondent seuls les couleurs d'une intensité de lueur mo^^enne. Mais à cet égard, on peut se demander aussi quel choix de tous il faut faire. Pour ce qui est de mon choix, il est fait à l'aide de la théorie Young-Helmboltz, par la raison que ma méthode a été établie primitivement pour vérifier cette théorie. L'expérience acquise par l'examen de milliers de personnes a montré aussi que ce choix est excellent.
Pour savoir si un sens chromatique est vicié ou non, j'ai choisi
lin vert clair (un vert foncé pourrait aussi être employé), parce que le vert, d'après la théorie, est la plus blanche des couleurs spectrales et par conséquent doit se confondre le plus facilement avec le gris. Pour la diagnose des espèces particulières de cécité complète partielle, j'ai choisi, en revanche, le po^rjwe (le rose), c'està-dire tout le groupe de couleurs dans lequel le rouge (l'orangé) et le violet (le bleu) se combinent en proportions à peu près égales, où du moins aucun n'est tellement supérieur qu'au point de vue du sens normal il doive donner son nom à la combinaison. Voici la raison de ce choix. Le pourpre occupe une singulière position j)armi les couleurs. Quoique ce soit une combinaison, c'est, on le sait, une couleur saturée aussi bien que les couleurs spectrales et l'on pourrait, à ce point de vue, la placer sur le même rang que ces dernières, bien qu'elle n'existe pas dans le sj)ectre. Aussi bien l'a-t-on considérée comme une huitième couleur spectrale, qui termine le cercle des couleurs saturées. Le pourpre est d'une importance particulière pour l'examen des viciés, précisément parce qu'il forme une combinaison de deux couleurs fondamentales — les deux couleurs extrêmes — qui ne se confondent jamais entre elles. En effet, au point de vue du vicié, il doit arriver, d'après la théorie, de deux choses l'une, ou bien qu'il n'excite qu'une espèce d'organe percepteur ou bien qu'il les excite tous ensemble. Il paraît alors ou comme une couleur simple, c'est-à-dire comme l'une des deux couleurs de la combinaison, ou comme blanc (gris).^ L'expérience a confirmé cette hypothèse. Nos couleurs d'échantillon sont donc les deux couleurs complémentaires l'une de l'autre, le vert et le yourpre.
A l'examen du sens chromatique d'un grand nombre de personnes, il est naturellement important tout d'abord de décider rapidement si le sens chromatique de l'individu est normal ou non. Ce n'est qu'après avoir constaté l'existence d'un vice qu'il faut déterminer son espèce ou son degré. Les couleurs d'échantillon doivent donc être employées avec jjIus d'avantage dans un certain ordre, tout comme l'épreuve doit être en son ensemble exécutée suivant un plan que l'expérience a montré le plus sûr, le i^lus rapide et enfin le plus propre à son but.