APERÇU HISTORIQUE
La cécité des couleurs est connue dex)uis long-temps; aussi a-t-elle son histoire. Les jDremiers cas qui soient parvenus à la connaissance du public sont mentionnés dans une lettre de Joseph Huddart ^ à Joseph Priestley, datée de Londres, le 15 Janvier 1777, c'est-à-dire juste il y a cent ans. Il s'agit d'un cordonnier, nommé Harris de Marj-port en Cumberland, et de son frère, patron d'un bâtiment marchand appartenant au même port. Quoique la description soit fort sommaire, on y reconnaît quelques traits qui ont caractérisé plus tard la cécité des couleurs complète et, surtout pour ce qui concerne le dernier cas, l'espèce de cécité que l'on connaît à présent sous le nom de cécité i)onr le rouge (rodhlindhet).
Le jDremier cas exactement décrit de cécité des couleurs que nous connaissions est celui de John Dalton, le célèbre chimiste et physicien anglais. Aveugle ])ouy le rouge, il étudia ce vice de la nature sur lui-même et il en publia en 1794 une description détaillée autant qu'exacte. ^ C'est d'après lui que la cécité des couleurs reçut le nom de Daltonisme, dénomination qui paraît avoir été employée
^ An Account of persons who could not distinguish colonrs. By Mr Joseph Huddart in a letter to the lîev. Joseph Priestley, L. L. D. F. E. S. Philosophical Transactions of the Eoyal Society of London. Vol. LXVII. For the vear 1777. Part. I p. 260, XIY,
- Estraordinary Facts relating to the vision of colours: with observations by Mr John Dalton, read oct 31rst 1794. Meinoirs of the Literary and Philosophical Society of Manchester. Vol. V. Part. I (1798), p. 28.
pour la première fois par Pierre Prévost^ à Genève en 1827: elle était déjà en usage dn vivant de Dalton, car celui-ci mourut en 1844. On ne sait si Dalton connaissait cette appellation; toujours est-il qu'il n'aurait pas désapprouvé cet usage de son nom, car d'après George Wilson, il était plutôt satisfait qu'incommodé de son défaut: il jouissait lui-même du plaisir qu'il causait aux autres par ses méj)rises sur les couleurs. Cependant ses compatriotes ont vivement protesté contre cette manière d'immortaliser le souvenir de Dalton en rappelant un vice congénital, d'autant plus que ses mérites scientifiques sont suffisants pour lui assurer un nom impérissable. Mais malgré ces f>rotestations et l'usage général en Angleterre du nom de colour-hlindness, — qui a été introduit en ]3remier par Sir David Brewster" et que l'Allemagne admet assez généralement en traduction — , les termes de Daltonisme et de Daltonien sont encore ordinairement usités en France.
Dalton cite aussi un certain nombre de personnes viciées comme lui; et, jusque dans ces derniers temps, une foule d'autres sont mentionnés par différents auteurs, mais en somme ce sont des cas isolés et rencontrés fortuitement, que l'on a considérés comme des curiosités: on les a sans doute décrits et envisagés par leur côté le plus frappant, mais on n'a jamais su les rapporter à une loi déterminée. Pour cela trois choses surtout ont fait défaut: une méthode pratique d'exploration, un grand matériel ad lioc et une théorie satisfaisante pour diriger dans l'emploi de ce matériel.
Ce fut Seebeck^ qui le premier s'occupa spécialement de réunir systématiquement un certain nombre de cas relativement très-grand et de les comparer entre eux. En 1837, il procéda à l'examen direct des élèves d'une classe dans une école de Berlin et il rendit compte en détail de 12 cas de cécité complète pour les couleurs examinés par lui et d'un autre noté par son père, ainsi qu'un petit nombre d'autres de sens plus ou moins vicié des couleurs qui forme la transition entre la cécité complète des couleurs et le sens chromatique normal. Seebeck comprit ce qu'il y avait d'incertain et de rejetable
' Voir George Wilson, Researcbes ou colour-blindness, Avith a supplément on the danger attending the présent System of railway and marine coloured signais. Edinburgh, ISôô, p. 6, note 1. et Tappendice, p. 161.
' Voir George Wilson op. cit. p. 6.
' Ueber den bei manchen Personen vorkommenden Mangel an Farbcnsinn; von A. Seebeck. Poggendorffs Annalen der Pliysik nnd Chemi. Bd XLII (1837). N:o 10, p. 177.
à essayer de découvrir la nature des cécités, en ne faisant qu'interroger les viciés sur le nom des objets colorés; il prit soin d'observer quelles fautes ils commettaient en comparant les couleurs, ou en d'autres termes, il déterminait entre quelles couleurs, différentes j)Our un œil normal, les viciés trouvaient de la ressemblance. Suivant ce principe, il procédait méthodiquement à l'examen des individus: il invitait à ranger d'après leur ressemblance réciproque une quantité d'objets colorés qui, au commencement de l'examen, se trouvaient pêle-mêle. Il employait surtout des morceaux de j^apier de couleurs différentes au nombre de 30u, sans exclure cependant d'autres objets, et en x>articulier des verres colorés. Il déconseille la soie à cause de l'éclat, mais il recommande la laine qu'il ne j)araît cependant pas lui-même avoir em^Dloyée par préférence. On ne voit pas bien par les écrits de Seebeck si, après chaque examen, il conservait ces morceaux de papier dans l'ordre où ils avaient été classés 2)ar les viciés; mais il est certain qu'il comparait les manières de les ranger dans différents cas et en tirait ses conclusions. Grâce à cette comparaison, Seebeck réussit à montrer deux classes de viciés sj)écifiquement distinctes. Des 13 cas qu'il observa, 8 appartiennent au premier groupe et 5 à l'autre. De plus, il montre que les degrés de cécité des couleurs présentent des variétés dans les deux classes et cherche à rendre probable l'existence de transitions graduelles des deux classes au sens normal des couleurs.
Mais Seebeck et ses contemporains ne pouvaient pas plus que leurs prédécesseurs trouver une explication satisfaisante du vice en question ou, au point de vue j^ratique, eu voir les rapports avec le sens normal des couleurs. Cela s'explique facilement par le fait qu'à cette époque il n'y avait pas le moindre système plausible de doctrine physiologique des couleurs, dont les jDarties se trouvaient presque dans le chaos, faute d'un lien théorique. Certes, dès le commencement de notre siècle, on avait bien pensé à une théorie utile et satisfaisante; elle était due à Thomas Young, mais elle avait été négligée et oubliée comme mainte autre idée de cet homme extraordinaire qui devança de beaucoup son temps et par conséquent resta incomi^ris. La théorie des trois couleurs primitives ou perceptions fondamentales de Young a été tirée de l'oubli par Helmhoitz vers 1850, et plus tard aussi, d'une manière indépendante, par Maxwell. Cette théorie a déjà exercé incontestablement une heureuse influence sur la doctrine physiologique des couleurs en général, aussi bien que sur celle de l'anomalie dans la perception chromatique. En désignant cette théorie sous le nom des deux savants, on ne
fait donc que rendre justice au mérite qui revient à Helmholtz de l'avoir reprise et appliquée.
Grâce à cette théorie, la question de la nature de la cécité des couleurs a été ces derniers temps l'objet d'une attention toujours plus vive. Le nombre des cas comme celui des ouvrages traitant ce sujet s'est d'ailleurs considérablement accru, et l'étude entreprise 13ar des physiologistes aussi bien que par des opthalmologues praticiens ne s'est pas bornée à la cécité des couleurs congénitale et à ses différentes espèces, mais s'est portée aussi avec ardeur sur le diagnostic pathologique, et cela non sans beaucoup de profit pour le diagnostic opthalmologique. Ce n'est que depuis dix ans environ qu'une nouvelle théorie, celle des quatre couleurs princijjales, a réussi à grouper autour d'elle des partisans de plus en plus nombreux. Jusqu'à quel point sera-t-elle en état de répondre d'une manière plus satisfaisante que ce n'est le cas de la théorie Young- Helmholtz aux exigences de la doctrine physiologique des couleurs? C'est ce qu'on ne sait jjas encore. Pour ce qui concerne le vice qui nous occu]3e, il semble très-douteux, à en juger par les essais qui ont été faits, que cette théorie satisfasse mieux les besoins joratiques que celle des trois couleurs fondamentales. Et ce sont justement ces exigences pratiques qui nous ont siu'tout amené à parler ici de la théorie.
Jusqu'à présent, le problème théorique de la cécité des couleurs a été sans contredit l'objet d'une attention iilns sérieuse et plus riche en résultats que le côté pratique. Or, comme ce dernier est cependant d'une singulière importance et que les difficultés auxquelles on se heurte pour le résoudre d'une manière satisfiiisante semblent à bien des égards n'être que d'un ordre secondaire, il est peu aisé en réalité de trouver de prime abord une explication dont ou puisse se contenter. Il ne manquera donc ^^a-s d'intérêt, croyonsnous, de jeter un coup d'œil rapide sur ce côté de la question au point de vue historique: ce sera en premier lieu faire ressortir le fait dont nous parlons et j)eut-être ensuite contribuer à mettre en lumière le point où il faut chercher la cause de cet état de choses.
Le premier qui se soit occupé sérieusement de la cécité des couleurs au point de A'ue des différents domaines de la vie pratique et surtout qui ait indiqué les accidents possibles occasionnés par l'em- 2)loi de personnes viciées dans les chemins de fer et la marine et généralement dans toutes les fonctions où il faut obéir à des signaux colorés, c'est George Wilson \ ju-ofesseur de technologie à l'Université d'Edimbourg.
' Op. cit.
Les recherches de Wilson eurent une cause et un but entièrement pratiques. Les méprises que commettaient les élèves de son laboratoire en jugeant des couleurs des précipités chimiques le firent réfléchir sur ce sujet, après la lecture du mémoire où Daltou décrit sa propre anomalie. Longtemps il lui parut, nous aj^prend-il, bien osé de soupçonner ses élèves atteints d'une si rare anomalie; mais comme maint autre après lui, il prit courage, procéda à un examen et trouva que non-seulement ses soupçons étaient parfaitement fondés, mais que la cécité des couleurs était loin d'être aussi rare qu'on se le représente ordinairement.
Il s'étend longuement dans son mémoire sur les caractères propres à 17 individus viciés: 8 ont été examinés par lui-même, et les autres ont été décrits par d'autres observateurs ou par les viciés eux-mêmes. Ces cas se répartissent comme suit: 14 hommes et 3 femmes; IG cas de cécité congénitale et un provenant d'une affection cérébrale occasionnée par une chute de cheval. Il faut rappeler que cette dernière personne n'a pas été examinée avant la maladie, ce qui en général rend difficile la constatation d'une cécité pathologique des couleurs, mais la description semble permettre de conclure que le cas a été bien jugé. Outre ces cas décrits avec détails et illustrés d'une foule d'anecdotes intéressantes, Wilson en cite un grand nombre d'autres analogues, mais ils n'ont été rencontrés que fortuitement par notre auteur, ou ils lui ont été communiqués par d'autres personnes, grâce à l'intérêt que la question avait éveillé en Angleterre par son initiative.
Mais les données de Wilson ne se bornent pas seulement à ce genre d'explorations. Il mentionne aussi les recherches systématiques, analogues en quelque mesure à celles de Seebeck, qu'il a entreprises pour découvrir les individus viciés et par là se représenter la fréquence de la cécité des couleurs dans la population. C'est au fond à lui que nous devons les premiers essais d'une véritable statistique à ce sujet, car il serait difficile de prendre pour telle les cas réunis par Dalton. Afin d'atteindre ce but, Wilson examina à la fois un grand nombre d'individus appartenant à une même classe, comme des soldats, des étudiants, des agents de police, des élèves vétérinaires, etc., et trouva ainsi 65 viciés sur 1154 personnes examinées, c'est-à-dire 5,6 pour cent ou un vicié sur 17,7 personnes.
Si l'on veut qu'une statistique de cette nature rende les services qu'on en attend, il est clair qu'il faut être très-sévère sur l'emploi des méthodes 'd'examen et surtout sur ce qui, dans un cas ou dans
l'antre, a été envisagé comme cécité des conlenrs on non. Ici, comme lorsqu'il s'agit de la classification des viciés en général, la théorie exerce une grande influence. A cet égard, il est fort important que l'unité règne ou tout au moins que lors de l'emploi des différentes méthodes et théories, on trace des limites bien déterminées entre la cécité des couleurs et le sens normal d'un côté, et de l'autre entre les différentes espèces d'anomalies, et enfin que le procédé soit indiqué pour l'examen et la classification, de telle façon qu'à n'importe quel point de vue pratique on puisse juger exactement du résultat et ranger les différents cas dans n'importe quel système. Ce n'est qu'en remplissant ces conditions que ces données statistiques peuvent être utiles, et pour qu'elles aient d'ailleurs une véritable valeur, il faut encore que la méthode soit tellement sûre qu'aucun individu vicié n'échappe à l'expérimentateur.
On ne peut pas dire que la statistique de Wilson réponde à ces exigences. Wilson n'ignorait pas la théorie de Young telle qu'elle avait été reprise par- Helmholtz et Maxwell. Mais cette théorie n'avait certes pas encore commencé à exercer une influence générale sur les idées de la nature de la perception anomale des couleurs, les méthodes employées à la découvrir et la manière d'en classer les différentes formes. Aussi la méthode et la classification de Wilson laissent-elles à désirer.
La méthode de Wilson consiste à présenter aux individus examinés un à un des morceaux de papier colorés ou un diagramme dans un ouvrage illustré et leur demander le nom des couleurs. Ceux-là seulement qui montrent quelque hésitation à distinguer entre le rouge, le vert et le brun sont apjDelés à subir l'épreuve de Seebeck, c'est-à-dire à classer d'après leur analogie, mais sans indiquer de nom, des morceaux colorés de papier ou de verre ou de laine. On peut conclure de là avec assez de certitude que la méthode n'est pas tout-à-fait sûre. Wilson reconnaît lui-môme comme j)ossible que différents viciés passent inaperçus, surtout lorsque, pour gagner du temps, l'examen doit se faire un peu plus vite que ne le permettrait la méthode.
La classification n'est pas mieux ordonnée. En effet, il répartit les viciés en trois classes: 1*^ ceux qui confondent le rouge avec le vert, 2° ceux qui confondent le brun avec le vert, et 3" ceux qui confondent le bleu avec le vert. Cette division n'est fondée sur aucune théorie. Elle n'est pas non plus l'expression exacte d'espèces bien déterminées. Wilson accorde lui-même que ceux qui commettent des méprises caractérisant la première classe ne laissent pas
de commettre aussi celles qui appartiennent à la seconde. Le second groupe peut donc parfaitement être regardé comme un degré moindre de la même espèce que le premier. Quant à la troisième classe, il est plus que douteux que la plupart des cas qu'elle comprend puissent se ranger sous la rubrique de cécité des couleurs. A cet égard, il semble aussi que Wilson hésitât, puisqu'il a exclu ce gi'oupe dans l'un de ses tableaux. Cette classe contribue le plus aussi à rendre la proportion des viciés aussi grande que Wilson l'a trouvée. Par ces considérations, la statistique donnée par cet auteur ne peut ^^as être considérée comme très-utile. D'ailleurs, le nombre des cas examinés est trop restreint, d'autant plus que les chiffres particuliers formant la somme totale diffèrent passablement entre eux.
Il j a une raison encore pour laquelle le travail de Wilson est d'une haute importance et méritait d'être particulièrement mentionné ici. Wilson, en effet, a eu pour but constant de fixer sérieusement l'attention sur la cécité des couleurs dans ses rapports avec la vie pratique, et cela dans un sens fort étendu. Il montre comme une personne dont l'anomalie est constatée dès l'enfance doit éviter d'embrasser une carrière où son vice congénital du sens des couleurs peut lui occasionner ainsi qu'à d'autres des difficultés et des désagréments. D'après Wilson, le vicié doit renoncer à devenir peintre, teinturier, tisserand, tailleur, chimiste, botaniste, géologue, médecin, etc. Parmi les professions dans lesquelles un vicié risque d'être cause non-seulement d'embarras et d'ennuis pour lui comme pour d'autres, mais encore de véritables accidents plus ou moins graves, Wilson mentionne spécialement celles de marin et d'employé de chemins de fer, parce que les viciés, qui ont une disposition particulière à confondre justement les couleurs qui sont employées comme signaux sur mer et sur les voies ferrées, peiivent l^ar là causer même la mort.
Wilson ne se borne cei^endant j^as à indiquer ces dangers dans toute leur étendue, mais il propose des mesures préventives. A cet égard, il indique avec raison les deux seules mesures qui ^missent être j)rises: conserver les signaux colorés actuels — le rouge ( = danger), le vert (= attention) et le «blanc» (lueur ordinaire des lanternes, c'est-à-dire jaune = voie libre) — et dans ce cas éliminer tous les viciés; ou bien conserver tout le monde et chano-er les signaux. Wilson se décide pour cette dernière alternative qu'il considère comme préférable. Il dit que les directeurs des chemins de fer ont été bien malheureux dans le choix des couleurs, puisqu'ils ont pris le rouge et le vert, c'est-à-dire précisément les couleurs
que les viciés coufondent le plus. Eli bien! cette opiuion ne soulève axicune objection quant aux signaux employés pendant le jour. Mais Wilson échoue, et c'est naturel, lorsqu'il proj^ose d'autres couleurs, préférables à son sens, pour les signaux de nuit; en effet, la lueui' bleue — excellente à tous les autres égards, doit être inutile par suite du peu de force qu'elle peut acquérir dans une lanterne ordinaire. Wilson s'arrête donc; à l'idée qu'on doit abandonner les couleurs comme signaux princijjaux; il ne faut, dit-il, employer les signaux colorés que comme un auxiliaire, et fonder essentiellement son système de signaux sur la forme, le mouvement et le nomhre. Wilson traite longuement ce sujet dans un sui)plément à son mémoire, dans les détails duquel nous ne pouvons entrer ici.
Les dangers qui menacent les communications et les malheurs résultant des méprises de personnes viciées au sujet des signaux colorés qu'on emploie sur mer ou sur les voies ferrées ont été clairement comj^ris et nettement exprimés; les mesures à prendre pour les j)réveuir ont été expressément proposées, il y a plus de vingt ans. Si donc on se demande à présent, comme il est naturel, à quels résultats pratiques tout cela a conduit, on s'attend avec raison, surtout lorsqu'on se rappelle que les efforts de Wilson ont été l'objet de l'attention générale de la part de ses contemporains, on s'attend, dis-je, à ce que des réformes importantes pour affermir la sécurité j)ublique à cet égard aient été accomplies dej^uis longtemj)s nonseulement en Angleterre, mais dans tous les pays civilisés. Cette pensée est justifiée i^ar l'incontestable importance de la cause en question et ensuite par les moj'ens rapides et étendus de communication à notre époque non-seulement dans le domaine matériel, mais encore dans celui de l'esj^rit. Au moindre coup d'œil jeté sur l'état de choses actuel, on découvre cependant que la réponse ne peut pas être satisfaisante.
La partie du résumé historique qui va suivre et qui embrasse le temps écoulé depuis Wilson a dû malheureusement être très-succincte à bien des égards, faute de données positives. Mais la difficulté même que nous avons rencontrée à rassembler ces matériaux doit en somme éclairer en quelque mesure la question principale. En effet, on ne pourrait expliquer comj^létement par le fait d'un hasard malencontreux que justement les savants et les f»ersonnes attachées aux chemins de fer auxquelles nous nous sommes adressé pour nous renseigner à ce sujet, aient eu si peu à nous communiquer, ou que nous ayons eu si peu de succès en cherchant parmi les livres j^ubliés récemment. Nous devons d'autant plus nous atta-
cher à l'idée que, si une mesure aussi importante que celle dont il s'agit ici a été introduite quelque part d'une manière complète et conséquente, la connaissance en devrait être généralement répandue non-seulement dans les livres, mais encore parmi les nombreuses personnes auxquelles est confiée la direction pratique des chemins de fer et de la marine.
Il est donc tout d'abord hors de doute qu'on n'a nulle part introduit systématiquement l'alternative proposée par Wilson comme la meilleure au sujet d'une réforme à établir, savoir qu'il fallait changer en principe le système des signaux et remplacer la couleur par la forme, le mouvement et le nombre. Les lanternes rouges et vertes des chemins de fer et des vaisseaux possèdent encore aujourd'hui et au même degré l'importance et le sens d'autrefois. Peut-être alors a-t-on cherché à établir l'autre alternative, c'est-à-dire interdit aux viciés d'entrer au service des chemins de fer? Le seul résultat pratique que Wilson lui-même nomme dans son ouvrage comme une suite de ses écrits, c'est la résolution prise par »the Great Northern Railway Company» que tout son personnel devait à l'avenir j)rouver qu'il est libre d' anomalie dans le sens chromatique avant d'entrer au service; et, comme Wilson le dit, le public est redevable de cette sage mesure à l'un des directeurs de la compagnie, M. Graham Hutchison, dont l'attention a été dirigée sur les travaux de Wilson par le docteur Mackenzie, de Glasgow. On voit par là que les nombreux articles écrits par Wilson avant qu'il ait publié ses expériences et ses vues en un tout avaient bien éveillé l'attention comme un phénomène intéressant dans le domaine scientifique, mais qu'ils n'avaient conduit à aucune application pratique, sauf en un cas où un médecin avait réussi à intéresser personnellement à la question l'un des directeurs d'une comj)agnie de chemin de fer.
Nous ne savons jusqu'à quel point d'autres administrations ont suivi cet exemple. Il est très-probable que cette mesure n'a pas été prise par une seule compagnie dans le pays de Dalton, où la cécité des couleurs a été découverte en premier lieu et où elle a été étudiée avec tant de soin que l'Angleterre a longtemps passé pour la véritable patrie de cette anomalie. Il est donc très-probable qu'on a introduit un certain contrôle relatif à la cécité chromatique sur l'une ou l'autre des voies ferrées de l'Angleterre. On est confirmé dans cette opinion par des articles de journaux à l'occasion d'accidents survenus sur des voies ferrées, bien que d'autres signes pussent indiquer le contraire. Mais jusqu'à quel point, d'après quel principe, suivant quelle méthode ce contrôle est-il-exercé — chose essentiellement importante
pour prononcer sur la question — c'est ce que nous ne sommes pas parvenu à apprendre malgré tous nos efforts. Aussi devons-nous admettre qu'aucun cliangement capital n'a eu lieu à ce sujet depuis Wilson. A l'égard de la marine anglaise, nous manquons encore de renseignements positifs.
Nous sommes plus heureux pour la France. Depuis une longue suite d'années, le docteur A. Favre de Lyon s'est occupé du côté pratique de la question, et il a entre autres fait différentes recherches sur le sens des couleurs parmi les employés de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, dont il est depuis longtemps l'un des médecins consultants. Puis il a procédé à l'examen de soldats, de marins et d'élèves des écoles. Les renseignements que nous allons communiquer sont tirés principalement des brochures du docteur Favre qu'il a bien voulu nous envoyer. ^ Nous exposerons brièvement sa statistique, sa méthode et son idée de la cécité des couleurs, puis ses propositions de mesures pratiques.
Relativement à la fréquence de la cécité des couleurs parmi les employés de chemins de fer, le Dr Favre nous apprend que sur 1,196 candidats examinés par lui de Juin 1864 à Décembre 1872, 13 étaient aveugles pour le rouge et 1 pour le vert (1,17 X); mais sur 728 employés de la même ligne, qu'il examina en 1872 et 1873, il ne trouva pas moins de 42 cas (5,7 6 X) de cécité des couleurs plus ou moins accentuée, et cela bien que 276 d'entre eux eussent subi auparavant l'examen pour les couleurs. ^ Lors d'un examen ultérieur, de Juillet 1873 au l'^'^ Octobre 1875, il ne découvrit parmi 1,050 hommes âgés de 18 à 30 ans, presque tous anciens militaires, pas moins de 98 viciés (9,3 3 %). La proportion croissante des viciés à chaque série d'exj)lorations doit être attribuée aux modifications api^ortées à la méthode et à la diagnose, grâce auxquelles un nombre comparativement toujours plus grand de cas a été admis sous la rubrique daltonisme.
Cette grande proj)ortion s'explique aisément par la méthode et la manière d'établir la diagnose. La méthode du D"" Favre qu'il a
' A. Favre. Réforme des employés de chemin de fer affectés de daltonisme. Congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences. Lyon 1873. — Recherches cliniques sur le Daltonisme, du traitement. Lyon 187i. — Sur la Dyschromatopsie consécutive aux lésions traumatiques. Lyon 1875. — Recherches cliniques sur le Daltonisme. De la Dyschromatopsie dans ses rapports avec l'état militaire et la navigation. Lyon 1876. — Du Daltonisme dans ses rapports avec la navigation. Lyon 1877.
- A. Favre, Réforme rJes employés, etc. p. 10. Cf. Gazette hebdomadaire, 1873, p. .578.
développée d'anuée eu aunée, consiste en ceci: il montre aux sujets à examiner de la laine de différentes couleurs correspondant à celles du spectre: rouge, jaune (et orangé), vert, bleu (et indigo) et violet et leur demande le nom de chacune de ces couleurs. Tous ceux qui se trompent à cet égard sont déclarés viciés. Il regarde aussi comme tels tous ceux qui hésitent et, répétant plusieurs fois l'épreuve, donnent à une couleur tantôt son vrai nom tantôt un autre. Toutefois le Favre croit devoir corriger le résultat obtenu lors du dernier examen: sur les 98 cas, il en retranche 29 qui n'ont fait qu'hésiter dans la désignation des couleurs et 8 qui, à une épreuve réitérée, ont corrigé leurs méprises précédentes; la proportion descend par là de 9,3 3 à 5,8 pour cent.
En deux points, les travaux de M. Favre ont émis des idées nouvelles, et si elles devaient se confirmer ou simjjlement gagner des adhérents, ces vues sont de nature à amener des conséquences d'une haute importance dans le domaine pratique. En effet, il a appelé spécialement l'attention d'une part sur la cécité acquise des couleurs, — qui est assez ordinaire, paraît-il d'après ses brochures, sur la ligne Paris-Lyon-Méditerranée et est due à différentes causes. D'autre part, il prétend que la cécité congénitale des couleurs n'est pas incurable et qu'on peut y remédier au moj^eu d'exercices assidus et systématiques sur les couleurs.
Les mesures pratiques que, d'après ses vues, son expérience et celle de plusieurs de ses confrères, le D' Favre réclame au sujet de la cécité des couleurs peuvent se résumer de la manière suivante: l'examen du sens chromatique obligatoire pour tous les candidats ax\ service des chemins de fer et pour tous ceux qui y sont déjà employés; l'exclusion du service actif de tous ceux qui ne peuvent pas distinguer le rouge; l'examen spécial de tous les employés atteints de contusions ou plaies à la tête ou relevant de maladie grave; l'examen des buveurs et des fumeurs, et enfin l'examen renouvelé j)ériodiquement de tout le personnel au service actif — ces dernières mesures ont trait à la cécité acquise des couleurs. Ces principes s'appliquent également à la marine. A l'occasion de ses vues sur la curabilité de cette cécité acquise, à laquelle il parait s'attacher de plus en plus, le D' Favre réclame vivement l'introduction d'exercices systématiques sur les couleurs dans toutes les écoles, dans l'armée, dans la marine et dans les chemins de fer. ^
' A. Favre. Résumé des mémoires sur le Daltonisme présentés à TAcadémie des sciences. Lyon (sans date), p. 6.
Il est aisé de voir que ces idées et les mesures auxquelles elles servent de base peuvent avoir des conséquences pratiques extrêmement considérables. En effet, si elles étaient justifiées dans une épreuve définitive, on aurait par là le meilleur moyen et le plus radical de prévenir tous les inconvénients et tous les dangers que peut occasionner la cécité des couleurs. Mais, par contre, si les idées de notre honorable confrère doivent se montrer peu fondées — comme on l'admet généralement jusqu'à présent, et nous sommes au fond de ce dernier avis, — il est à craindre que par une réelle amélioration du sens chromatique (dont ces mesures dépendent exclusivement), on ne se mé^Drenne sur l'habileté que le vicié acquiert souvent par l'exercice à dénommer exactement, par conjecture ou à l'aide d'autres caractères, les couleurs des objets ordinaires et que se berçant dans une dangereuse sécurité, on ne néglige les mesures qu'on devrait et pourrait prendre. Loin de nous la pensée que l'opinion émise par le Favre à cet égard ait déjà exercé une telle influence, mais nous ne pouvons nous empêcher d'indiquer une circonstance qui en tout cas ne contredirait pas cette supposition. En effet, le D'' Favre nous apprend qu'en 1875 l'Académie des sciences et lettres de Ljon votait des conclusions tendant à appeler l'attention des ministres et entre autres celui de la marine sur les publications du D"" Favre et spécialement sur sa demande qu'on instruisît et exerçât les marins sur les couleurs. Nous ignorons si cette décision a été mise à exécution, mais nous n'avons aucune raison d'en douter. En revanche, d'après nos informations spéciales, nous savons que jusqu'à présent (Janvier 1877) on n'exige aucun examen du sens chromatique pour entrer au service de la marine française. ^
Néanmoins les travaux du C Favre et ses efforts j)ratiques au sujet de la cécité des couleurs ont éveillé une légitime attention en France et en Belgique. Ainsi, il nous apprend lui-même que la plupart des précautions adoptées au chemin de fer de Lyon dès l'année 1857 ont été depuis introduites sur d'autres lignes et tout récemment sur des chemins de fer belges.^ De plus, l'exemple du D' Favre a intéressé plusieurs médecins à la cause qui nous occupe. Un des plus distingués, le Féris, médecin major de la marine, a écrit un mémoire sur l'importance de la cécité des couleurs au point de vue
' M. le Colonel StaafE, attaché militaire à la légation de Suède à Paris, a bien voulu nous communiquer ce renseignement sur notre demande dans sa lettre du 19 Janvier de cette année,
- Késumé, etc. p. 1.
de la navigation/ Ce mémoire nous rend compte d'nn examen qne l'anteur a fait subir à 501 marins jîai'mi lesquels il a trouvé 41 individus plus ou moins affectés d'anomalie dans la perception chromatique, c'est-à-dire 8,18 pour cent. Cette haute proportion s'explique par le fait que le C Péris emploie en somme la même méthode et le même diagnostic que le Favre et à peu près la même classification que celui-ci, tout en la modifiant légèrement.
Ce qui précède semble montrer que la question est à l'ordre du jour en France et cela grâce à l'activité d'une seule i^ersonne. On voit de plus que, quoique le Favre ait réussi à introduire des mesures assurant les communications contre la cécité des couleurs jDarmi les employés de la ligne à laquelle il est attaché lui-même ou ceux d'autres lignes, il faut admettre jjourtant comme un fait qu'à l'égard de la cécité des couleurs aucune réforme n'a été généralement recommandée ou introduite dans les chemins de fer français et qu'il n'a été pris absolument aucune mesure dans la marine. De j)lus, il ressort de certains j^assages des brochures du Favre et de son ojîinion sur la curabilité de la cécité congénitale des couleurs que les princi23es apjDliqués là ovi un contrôle a été introduit n'ont pas été particulièrement rigoureux. Ce qui a donné lieu en grande jDartie à cette idée difficile à soutenir selon nous, doit certainement être attribué à la méthode que nous croyons peu propre à fournir des réjDonses exactes et sûres aux questions qu'on pourrait et devrait se poser dans la cause qui nous occupe. Quant à l'élimination du personnel vicié, on peut conclure avec certitude qu'aucune règle sévère n'a été suivie : cela ressort du fait qu'on ne renvoie du service actif que tous ceux «qui ne connaissent pas ou qui connaissent mal le rouge et sont par conséquent dangereux» ' et ensuite du fait que parmi les 42 «daltoniens» découverts par le T>^ Favre dans un de ses examens, 9 seulement ont été mis hors du service actif. ^
L'Allemagne, où l'intérêt provoqué par la cécité des couleurs a été éveillé en mainte direction dans ces derniers temps, nous offre peu à dire au sujet du contrôle du sens des couleurs dans les chemins de fer et la marine. Nous ne pouvons communiquer que quelques données propres à répandre quelques lumières sur l'état de la question en Allemagne. Dans un article sur les ouvrages du docteur
' D' Féris, Du Daltonisme dans ses rapports arec la navigation, dans les Archives de médecine navale, XXV, Avril 1876.
' A. Favre, Réforme des employés, etc. p. 10. ^ Ibidem.
Favre, M. Blaschko ^ indique rimportance qu'il j a à contrôler sérieusement le sens des couleurs dans le personnel des chemins de fer, d'après le projet du docteur Favre. Le docteur Stilling en 1875 nous apprend quelque chose de plus, en rendant compte d'une méthode proposée par lui pour découvrir la cécité des couleurs au moyen des ombres dites colorées. »Chez nous aussi, eu Allemag-ne, dit- il, plusieurs administrations de chemin de fer ont dirigé leur attention sur ce sujet (la cécité des couleurs) — — et le temps n'est probablement j)as éloigné où l'on devra entreprendre ex officio et en masse des recherches sur le personnel des chemins de fer et autres.» Nous ignorons comment et en quelle mesure cette prédiction s'est réalisée, mais à en juger par le vif intérêt avec lequel la presse suit dans ces derniers temps la question de la cécité des couleurs, on pourrait conclure que, si l'Allemagne avait vu se produire en son sein un fait aussi remarquable que l'application d'un contrôle plus ou moins révère du sens des couleurs parmi les employés de chemins de fer, cela ne devrait pas nous être complètement inconnu, pas plus que le mouvement de ces dernières années en Suède n'a pu être regardé par les journaux allemands comme un phénomène nouveau et extraordinaire. D'ailleurs, un des plus éminents physiologistes de l'Allemagne nous écrit qu'aucune mesure générale n'a été prise à cet égard dans ce pays. Nous pouvons donc en conclure avec certitude qu'une réforme générale n'a pas non plus été introduite en Allemagne. On nous écrit de Hollande qu'une mesure relative au vice qui nous occupe est en voie d'exécution.
Il ne peut être tout à fait sans intérêt de jeter aussi un coup d'œil sur le développement de la question et son état actuel en Suède. Dans ce qu'on appelle la cause de Lagerlunda, ou ce procès qui a été intenté à la suite d'un accident de chemin de fer dont Lagerlunda en Ostrogothie fut le théâtre le 15 Novembre 1875, et qui a excité vivement l'attention publique alors, il se présenta des témoignages qui me firent supposer que la cécité des couleurs avait été l'une des causes principales de ce sinistre. Cela m'inspira la pensée qu'un contrôle devrait être exercé sur le sens des couleurs parmi les employés des chemins de fer. Sans savoir ce qui avait été fait ou écrit à cet égard en d'autres pays, je considérai comme mon devoir de prendre l'initiative. Après m'être convaincu que la mesure à prendre devait consister, avec le maintien du système actuel de signaux, à éliminer du service des chemins de fer
* Blaschko,, Der Daltonismus beim Eisenbahn-person.il. Vierteljalirschrift fiir gerichtliclie Medicin und ôfEentliclies Sanitàtswesen. Neue Folge, XXI, p. 75.
tous les employés atteints de cécité pour les couleurs, ou tout au moins ceux qui étaient affectés de certaines espèces ou à certains degrés, je considérai tout d'abord comme fort important d'avoir une méthode pratique qui permît de découvrir les viciés avec rapidité et sûreté sans prendre de grandes mesures dispendieuses, et par conséquent de pouvoir examiner aisément un nombre considérable d'individus. Puis, il me parut essentiel de chercher à intéresser personnellement à la question les hauts fonctionnaires placés à la tête des chemins de fer.
En ce qui concerne la méthode, j'en avais déjà trouvé une par pur intérêt théorique qui, tout en confirmant celle de Young-Helmholtz, se montrait pratique dans l'examen des viciés. Mais cette méthode n'était faite que pour découvrir les types de cécité partielle complète pour les couleurs d'après la théorie, mais non la forme de cécité que j'ai déterminée j)ar l'examen périmétrique du champ visuel coloré et définie sous le nom de cécité incomplète des couleurs. La méthode recevait donc alors un nouveau but j)ratique, et il fallait en conséquence la rendre plus exacte et surtout l'essayer par l'examen des masses; ce qui avait pour but d'acquérir de l'expérience sur la valeur pratique de la méthode et d'avoir une idée de la fréquence de la cécité des couleurs dans notre pays, fréquence dont on n'avait pas la moindre notion.
L'occasion désirée s'offrit au mois de Juin 1876; grâce à l'obligeance du Général-Major von Knorring et du Major Rudbeck, il me fut permis d'examiner 2,220 hommes aj)partenant au régiment d'infanterie cantonné en Upland (armée permanente et milice) et aux dragons de la garde (milice). La méthode se montra dans sa simplicité extraordinaire répondre parfaitement à son but en ce qui concerne la rapidité et la sûreté. L'examen de chaque homme réclamait eu moyenne une minute, quelquefois davantage souvent moins, et avec la forme mieux arrêtée que nous avions donnée à la méthode, nous découvrîmes sûrement aussi toutes les personnes incomplètement aveugles pour les couleurs. Pour ce qui est de la connaissance acquise par cet examen à l'égard de l'existence de la cécité des couleurs dans la population de la province, nous avons trouvé que parmi ces 2,220 hommes 11 ne percevaient pas le rouge, 17 le vert, 1 le violet (?) et 31 étaient incomplètement aveugles d'après la classification dont je me suis servi. Il y avait donc en somme 60 viciés ou 2,7 pour cent. Les cas de ))sens faible des couleurs» ne sont pas entrés en compte ici.
Le 14 Juillet de la même année, j'eus l'occasion, devant le cono-rès des médecins Scandinaves réunis à Gothembourg, de rendre compte de la méthode, d'exposer les résultats acquis par son emploi et
d'énoncer d'ailleurs mes vues sur la nécessité de prendre des mesures sur une grande échelle pour découvrir la cécité des couleurs, surtout chez les employés des chemins de fer. Il en résulta que le congrès résolut à l'unanimité qu'il fallait entreprendre des recherches pour découvrir la cécité des couleurs: 1° parmi les employés de chemins de fer, 2° chez les pilotes, les gardiens des phares et les marins en général et 3° dans les écoles. Dans le cours du congrès, j'eus le loisir de montrer aux médecins l'usage pratique de la méthode en examinant en leur présence et avec la permission du colonel Carisohn 100 hommes du régiment d'artillerie de Gothie, parmi lesquels nous trouvâmes 4 viciés, savoir 1 pour le rouge, 1 pour le vert et 2 incomplètement viciés. En outre, la même occasion nous fit découvrir 1 aveugle pour le vert parmi les médecins membres du congrès et 1 aveiigle pour le rouge parmi les assistants.
Je fus alors chargé de m'adresser directement à l'administration des chemins de fer. Grâce à la presse qui avait suivi attentivement les débats du congrès de Gothembourg, la question était parvenue à la connaissance du public. Elle devint naturellement l'objet de l'attention des employés des chemins de fer, quoiqu'elle fût envisagée par la plupart d'entre eux avec une certaine méfiance et qu'ils y vissent plutôt l'efîet d'une imagination de savant ou d'une touchante sollicitude que quelque chose d'une portée pratique pour le service des voies ferrées. «Si la cécité des couleurs se présente réellement, disaient-ils, ce n'est en tout cas pas parmi les employés, car autrement on l'aurait remarquée; tout au moins cela doit-il nécessairement être le cas par exemple pour des mécaniciens et des conducteurs, qui tous n'occupent leurs places qu'après avoir passé par les postes inférieurs et par conséquent après avoir suffisamment prouvé leur faculté de distinguer les signaux.»^ Il importait donc extrêmement de chercher à acquérir dès l'abord une certitude objective sur ce point. L'occasion s'en présenta bientôt. M. Jacobsson, chef d'exploitation de la ligne Upsala — Gefle, m'offrit de l'accompagner dans un voyage d'inspection et d'examiner tous les employés placés sous ses ordres. Le voyage fut entrepris en draisine; nous partîmes d'Upsal le 7 Septembre, et pour procéder à notre exploration, nous fîmes des haltes à toutes les stations, à toutes les maisons de garde, à chaque barrière; bref nous nous arrêtâmes à tout endroit où il se trouvait un employé. L'examen fut achevé à Gefle le 8
' Nous avons entendu un employé de chemin de fer nous tenir presque litté ralement ce langage.
Septembre: tout le personnel, se composant de 266 personnes, hommes et femmes, fut examiné. Dans ce nombre, nous découvrîmes 13 hommes viciés, c'est-à-dire 4,8 pour cent: 6 étaient comjDlétement aveugles pour le vert et 7 incomplètement viciés. Sous le rapjDort de leurs fonctions, ils se répartissaient comme suit: un chef de gare, un mécanicien, deux conducteurs, un chef d'équipe, deux hommes d'équipe (dont un surnuméraire), deux piqueurs (dont un surnuméraire), deux garde-voie, un facteur (porteur d'avis) et un ouvrier mécanicien. Immédiatement après l'examen, le chef d'exploitation congédia tous ceux qui étaient complètement aveugles pour le vert.
Cette première expédition était à plusieurs égards fort intéressante. Elle montrait que la méthode d'exploration pouvait être employée et convenait aux chemins de fer. De plus, elle prouvait qu'il se trouvait réellement des aveugles pour les couleurs à presque tous les degrés au service d'un chemin de fer suédois, sans qu'on en eût le moindre soujDçon; et cela confirma mon idée de l'utilité et de l'importance de mettre les personnes emj)loyées aux voies ferrées à même de se convaincre de visu de la nature de la cécité des couleurs et de sa valeur pratique pour l'exploitation des chemins de fer.
Appuyé sur l'expérience que je venais d'acquérir, j'écrivis le 25 Septembre à la Direction royale de l'exploitation des chemins de fer de l'État: j'ajjpelai entre autres l'attention sur la nécessité d'établir un contrôle systématique sur le personnel des chemins de fer au point de vue du sens des couleurs et demandai en même temps de pouvoir tout d'abord, en présence de la direction ou d'une personne désignée par elle, examiner le personnel attaché à une voie ferrée quelconque pour convaincre la Direction d'une manière pratique de la véritable nature et de l'importance de la question. A cette époque, la Direction avait déjà ordonné que, comme (d'incapacité de distinguer les couleurs primitives interdit l'accès au service des chemins de fer», les médecins attachés aux différentes lignes devaient examiner à cet égard les aspirants et que les chefs de section devaient )>examiner ensuite si l'un de leurs subordonnés n'était pas capable de distinguer ces couleurs, en employant les drapeaux et les feux ordinaires et comme bon leur semblera d'ailleurs» etc. ^ D'autre part cependant, des conférences et des expériences faites sur des individus viciés, à l'Institut physiologique d'Upsala, m'avaient fait réussir à intéresser à la question plusieurs
' Cf. la circulaire de la Direction royale aux Intendants (16 Sept. 1876).
personnes attachées aux chemins de fer et entre antres toute la Direction de la ligne Upsala-Gefle. Dans une nouvelle lettre à la Direction royale en date du 8 Octobre, j'invitai les membres à assister à une de ces expériences pour mieux juger de la question: deux ingénieurs des chemins de fer se présentèrent le 11 Octobre, et le 13 Octobre M. le directeur en chef Troilius vint en ]3ersonne.
A partir de ce jour, le succès pouvait sembler assuré. Dès le 16 Octobre, la Direction ordonna qu'un médecin de chaque district et d'ailleurs en aussi grand nombre qu'ils le désireraient se rendît chez moi à un jour fixé ))pour s'informer des méthodes» que j'aurais »à communiquer relativement à l'examen des cas de cécité pour les couleurs qui se présentent dans le personnel des chemins de fer».^ Il en résulta que le jour désigné, le 24 Octobre, 2G médecins attachés aux chemins de fer se trouvèrent réunis à l'amphithéâtre de physiologie d'Upsala, ainsi que 32 personnes au service des voies ferrées, parmi lesquelles les chefs d'exploitation de presque toutes les lignes appartenant aux compagnies particulières du pays.
Le 9 Novembre, la Direction prescrivit aux médecins des lignes de procéder graduellement et d'après ma méthode à l'examen de tous les employés déjà engagés au service des chemins de fer: ceux des médecins qui ne connaissaient pas cette méthode, ajoutait la Circulaire, devaient l'étudier, soit auprès de moi, soit auprès d'un des médecins qui avaient assisté à ma conférence sur cette matière, et enfin les intendants devaient remettre un rapport sur le résultat de cet examen, proposer des mesures à prendre et en certains cas aj)pliquer celles qu'exigeraient les circonstances. ^
Par là, la réforme était en réalité introduite dans les chemins de fer de l'État. L'exem^^le fut bientôt suivi par les compagnies particulières (nous ne connaissons aucune exception à cet égard), et bien que tous les rapports n'aient pas encore été remis (Février 1877) et que par conséquent le résultat ne soit pas parfaitement connu, nous pouvons admettre que l'examen lui-même est terminé partout d'une manière à peu près complète, si non entièrement. Tous les cas qui pendant cet examen ont été douteux par rapport à la diagnose ou au sujet des mesures à prendre m'ont été communiqués.
Par conséquent, la Suède est, on le voit, le premier et le seul pays où le contrôle en question ait été généralement adopté et appliqué suivant un principe déterminé.
' Circulaire de la Direction royale aux Intendants dans tous les districts d'exploitation (16 Octobre 1876).
" Circulaire du 9 Novembre 1876 aux Intendants.
Nous nous sommes étendu loiig-uemeut sur la manière dont ce but a été successivement atteint en notre pays. La raison n'en est pas seulement notre expérience dans ce domaine, mais plutôt que ces détails nous ont paru jeter uue rive lumière sur la question qui nous occupe. Cela ressortira clairement, si nous comparons les autres pays avec le nôtre à cet égard. Rappelons les faits suivants : en Angleterre, la cécité des couleurs est connue depuis un siècle et depuis plus de vingt ans on a réclamé un contrôle sévère sur le sens des couleurs dans le personnel des chemins de fer et de la marine; en France, un médecin de chemin de fer s'est occupé longtemps de la cécité des couleurs parmi les employés au service des voies ferrées, et au moins de^Duis trois ans il a travaillé à introduire un contrôle général dans les chemins de fer, dans la marine et dans les écoles; enfin, en Allemagne, où la cécité des couleurs a été depuis longtemps l'objet de l'étude de la science, où le besoin d'un contrôle du personnel des chemins de fer à cet égard a été réclamé par nombre de personnes ces dernières années — eh bien! nous avons vu que, malgré tout cela, aucun de ces pays n'a encore ordonné ni introduit de contrôle général dans les chemins de fer ou la marine. En Suède d'autre part, où la cécité des couleurs n'a guère été nommée que depuis ces dernières années, et où une proposition d'examiner le personnel des chemins de fer n'a été faite publiquement que le 14 Juillet 1876 et remise à la Direction des chemins de fer que le 25 Septembre de la même année, cette réforme imj)ortante peut déjà être considérée actuellement (Février 1877) comme parfaitement établie dans tous ses détails essentiels sur tout le réseau des voies ferrées du pays. Nous pourrons compléter encore nos données, en ajoutant que dès le 12 Novembre 1876, le roi a ordonné que lors d'une revue générale de la flotte tous les hommes fussent examinés au sujet du sens des couleurs.
Ce résultat de notre aj)erçu historique est en vérité remarquable et nous ne pouvons nous empêcher de chercher l'explication vraisemblable de la rapidité sans exemple avec laquelle ce"" résultat a pu être obtenu dans notre pays. Cette explication ne nous semble pas difficile à trouver. Selon nous, il faut la chercher principalement dans deux circonstances. L'une, c'est la méthode employée qui, non-seulement est sûre autant qu'extrêmement simple et pratique, mais produit un résultat si évident que le spectateur le plus sceptique en est frappé. L'autre fait, c'est la manière dont la connaissance de la méthode aussi bien que des principes pour l'introduction du contrôle a été répandue dans notre pays. Cette publi-
cité n'a pas eu lien par le moyen ordinaire, les livres, mais par l'exposition orale, l'application pratique et de visu.
Notre idée est confirmée jtar le fait que cette influence personnelle se retrouve dans les cas isolés qui nous sont connus en Angleterre et en France, où le contrôle du personnel des chemins de fer jjar raj)j)ort au sens des couleurs a été introduit, notamment sur la grande ligne du Nord du premier pays et sur la ligne Paris — Lyon — Méditerranée. Mais même si nous n'avions pas cet appui, notre expérience nous aurait suffisament convaincu qu'il est important, sinon nécessaire, d'exposer la question oralement et de visu aux médecins aussi bien qu'aux employés des chemins de fer en particulier. La parole a en pareil cas un avantage incontestable, et notre expérience des derniers mois de 1876, où l'amijhithéâtre de physiologie d'Upsala a été souvent le rendez-vous des médecins, des employés de chemins de fer et des personnes atteintes de cécité pour les couleurs, nous montre que ce genre de communication, surtout pour le cas qui nous occupe, exerce certainement une influence plus puissante que le livre le mieux écrit.
Comme circonstance non moins considérable, il ne faut pas oublier le vif intérêt avec lequel la question a été suivie par les journaux. Non-seulement cela a tenu le public en éveil, mais le mouvement commencé chez nous a été suivi en d'autres pays.
Des effets immédiats se sont déjà manifestés chez nos voisins. En Finlande, le docteur L. Krohn, qui s'est initié par correspondance à la méthode et aux principes appliqués en Suède, a déjà examiné le personnel attaché aux chemins de fer de son pays. Une locomotive et un ambulant furent mis à sa disposition pour examiner les employés tout le long de la ligne. Tout fut achevé en 12 jours. Il a trouvé parmi 1200 personnes examinées GO viciés, c'est-à-dire 5 pour cent. Ils se répartissent comme suit: 4 aveugles pour le rouge, 25 pour le vert et 31 incomplètement viciés.^
Nous ne connaissons encore aucun résultat de notre méthode en Danemark et en Norvège; mais la question y est sérieusement à l'étude, car l'Institut physiologique d'Upsala a été visité en différentes occasions par deux médecins danois, M. le docteur Seidelin et M. le docteur de Fontenay, envoyés par la Direction des chemins de fer de Seeland, et par l'adjoint au Laboratoire physiologique de Kristiania, M. Hagen, envoyé par la Direction médicale de Norvège sur la proposition de M. le professeur Worm-Mùller. J'ai eu
' M. Krohn lui-même a eu Tobligeance de nous communiquer ces données.
ainsi le plaisir de leur exposer la méthode d'examen, ainsi que les principes pratiques et d'ailleurs toutes les règles que je me propose de communiquer dans cet ouvrage.