Aperçu théorique
On le sait, un corps ardent donne naissance, dans les plus petites parties de l'éther qui l'entoure, à des mouvements ondulés qui se propagent dans toutes les directions. Lorsque ce mouvement — qu'il provienne directement en ligne droite du corps ardent, par exemple le soleil, ou qu'il soit réfléchi j)ar quelque autre objet rencontré sur son trajet — atteint tel ou tel de nos appariels des sens, il produit certains changements correspondants qui, à leur tour, provoquent certaines perceptions dans notre conscience. Si le mouvement atteint notre peau, nous éprouvons la sensation de chaleur; s'il frappe notre rétine, nous percevons la lumière.
C'est par conséquent notre propre cerveau qui produit et la lumière et la chaleur à l'occasion de certains changements qui se passent dans les appareils de nos sens (la rétine ou la peau), bien que par ce nom nous désignions la cause extérieure, en disant que les rayons de lumière et de chaleur partent du corps incandescent. Cependant, pour bien comprendre ce fait, il faut distinguer d'une part entre la lumière et la chaleur au sens objectif, qui sont au fond la même chose, — savoir des mouvements de l'éther, — et d'autre part entre la lumière et la chaleur au sens subjectif, qui sont des sensations d'une nature tout à fait différente. Nous avons en premier lieu à nous occuper ici de nos perceptions, et comme leur cause la plus immédiate se trouve dans une modification ou activité de nos propres appareils des sens, quelle que soit la cause extérieure, il est clair que nous devons chercher l'explication de tous les phénomènes lumineux dans notre propre appareil du nerf optique, si par ce terme nous entendons la rétine, le nerf optique et les parties du cerveau avec lesquelles ils communiquent.
Si toutes les oscillations de l'éther lumineux étaient exactement de la même nature, ou, dans le cas contraire, si tous les éléments de notre appareil optique réagissaient de la même façon pour toutes les espèces d'oscillations de l'éther, on pourrait difficilement se représenter
des sensations de lumière de nature différente. Toute activité spécifique de notre appareil du nerf optique produirait une perception de lumière dont la force pourrait varier suivant les cas, mais non la nature. Il serait possible de penser à une différence quantitative de sensation de lumière, mais jamais à la qualité de la lumière ou en d'autres termes à une lumière de différentes espèces, c'est-à-dire à la couleur. Cependant, la physique d'une part nous apprend que les oscillations de l'éther sont d'espèces différentes, qu'elles divergent dans la rapidité de l'oscillation, par conséquent dans la longueur des ondes, et d'autre part, les qualités de la lumière, ou notre perception des couleurs, se trouvent dans le domaine de notre expérience de tous les jours. 11 appartient à la théorie de chercher la loi régissant ces deux facteurs.
Toutes les qualités de la lumière doivent dépendre de la différence des fonctions des éléments de l'appareil du nerf optique. De deux choses l'une, ou cet appareil n'a qu'une esj)èce d'éléments et alors différentes espèces d'oscillations de l'éther l'amènent à agir sous différentes formes ; ou bien il j a plusieurs espèces d'éléments, d'appareils terminaux dans la rétine ou dans le cerveau qui agissent toujours respectivement de la même façon, tout en différant entre eux. Cette dernière hypothèse s'accorde mieux avec tout ce que nous savons d'ailleurs sur la physiologie du système nerveux; ce n'est au fond que le principe de J. Mùller des énergies spécifiques des sens, aj)pliqué en détail au sens de la vue. C'est aussi sur cette dernière hypothèse qu'est fondée la théorie de Young-Helmhoitz.
Voici le principe d'après lequel cette théorie explique les qualités de la lumière ou les couleurs. Lorsqu'une espèce d'élément seule est excitée, mise en activité, ou lorsque toutes le sont simultanément, mais que l'une d'entre elles l'est à un degré supérieur, nous saisissons dans notre sensation l'excitation de cet élément comme qualité de lumière, comme lumière colorée ou couleur et particulièrement la couleur primitive ou fondamentale qui répond spécifiquement à l'élément excité. S'il y a plusieurs espèces d'éléments et que deux d'entre elles soient excitées seules ou plus que les autres, nous voyons la lumière colorée, mais d'une couleur qui forme la combinaison des deux couleurs répondant aux éléments excités. Il est clair que le princijDe sur lequel se base ce raisonnement permet d'admettre autant d'éléments différents et par conséquent de couleurs primitives qu'on voudra. En tout cas, il résulte du principe que lorsque toutes les espèces d'éléments — qu'il s'agisse d'une ou de plusieurs — sont excitées simultanément avec la même force, il n'y a pas lieu
de percevoir la qualité de la lumière. Nous ne voyons alors que la lumière eu général, par opposition à l'absence de la lumière ou l'obscurité: en d'autres termes, nous voyons la lumière incolore ou, comme on l'appelle, la lumvre blanche et improprement la couleur blanche.
Il en résulte aussi que lorsqu'un élément est iDrincii^alement excité, mais que tous les autres aussi le sont simultanément bien qu'à un moindre degré, la perception de la qualité spécifique de la lumière devient d'autant plus faible que l'excitation des autres éléments est plus forte, puisque l'effet de leur excitation sur la l^erception doit être en somme comme uu mélange de lumière incolore, ou blanche par rapport à la couleur en question.
Voyons maintenant comment la théorie de Youug-Helmholtz applique le principe que nous venons d'exposer. Elle admet trois couleurs fondamentales: le roucje, le vert et le violet^, et par conséquent trois sortes d'éléments correspondants dans l'appareil du nerf oxDtique: les éléments percevant le roug-e, ceux qui perçoivent le vert et ceux qui perçoivent le violet. Lorsque l'élément percepteur du rouge est excité seul ou à un degré supérieur, nous éprouvons la sensation du rouge, et ainsi de suite. Différentes espèces d'ondulations de l'éther excitent à des degrés divers les différents éléments, mais de manière cependant que toutes excitent en quelque mesure chacun de ces éléments. Si l'on voulait indiquer ce qu'enseigne la théorie à cet égard, il faudrait, au point de vue scientifique, indiquer les différentes sortes de lumière objective dans la longueur de l'onde; mais, dans l'intérêt pratique que nous poursuivons ici, il est bien plus commode de les désigner d'après l'effet qu'elles exercent sur le sens normal des couleurs. Cette réserve faite, nous parlerons donc de lumière rouge, verte, violette, et ainsi de suite, entendant i^ar là des ondes éthérées qui diffèrent en longueur, en durée d'oscillation, en réfrangibilité, etc.
Le moyen le plus facile et le j)lus commode de se rendre compte des rapports qui existent entre les sortes de lumière objective et l'excitabilité des différents éléments ou, en d'autres termes, des différentes espèces de lumière subjective, sera de construire un diagramme où les courbes indiquant les différentes sortes de lumière seront tracées sur l'abscisse suivant l'ordre où elles se présentent
* Maxwell, qui a admis la théorie de Young. — un peu plus tard que Helmholtz et d'une manière indépendante — considère le bleu comme une des trois couleurs fondamentales. Cette divergence savante est sans importance pour notre but pratique.
dans le spectre solaire, et celles qui indiquent l'excitabilité des éléments respectifs ou bien l'intensité de la sensation des couleurs sera exprimée par l'ordonnée. Pour épargner l'espace et pour qu'on saisisse i3lus facilement l'ensemble, nous avons dessiné les courbes d'intensité des diôerents éléments sur la même abscisse qui par conséquent sert à chacune d'elles.
La ligure 1 nous présente ce diagramme pour le sens normal des couleurs. Les couleurs spectrales s'y trouvent placées horizontalement dans l'ordre naturel en commençant par le rouge (R) et en finissant par le violet (Vi) : les trois courbes d'excitabilité, — savoir 1° celle de l'organe percevant le rouge, 2° celle de l'organe percei^teur du vert et 3° celle de l'organe percevant le violet, — ces courbes, disje, indiquent la manière dont les différents systèmes d'ondes de la lumière solaire agissent sur chacun des trois éléments sensibles à la lumière.
FiG. 1.
B. O. J. Ve. B. Vi.
D'après ces courbes, le rouge homogène, à partir de l'extrémité du spectre jusqu'en deçà de l'orangé, affecte fortement les éléments percepteurs du rouge, beaucoup moins ceux du vert et encore moins ceux du violet. Delà la sensation du rouge, qui se transforme de plus en plus en orangé à mesure qu'augmente l'excitation des éléments percepteurs du vert. Le jaune homogène excite vivement et à peu près au même degré les éléments percepteurs du rouge et du vert, tandis qu'il n'affecte que faiblement les éléments percepteurs du violet. Delà la sensation du jaune, qui est une combinaison du rouge et du vert. La lumière verte excite fortement les éléments percepteurs du vert, très-faiblement et à peu près également les deux autres éléments. Delà la sensation du vert. Le hleu homogène excite assez fortement et à peu près également les éléments percepteurs du vert et du violet, mais faiblement ceux du rouge. Delà la sensation du hleu, qui est une combinaison du violet et du vert. La lumière violette affecte vivement les éléments percepteurs du violet et faiblement les deux autres. Delà la sensation du violet.
Ces courbes nous permettent d'expliquer facilement les couleurs du spectre d'après la théorie. On trouve en quelle proportion y
entre chacune des trois perceptions fondamentales, lorsqu'on mesure la distance verticale de leur place sur la ligne horizontale (abscisse) aux points correspondants de chacune des trois courbes. On voit alors qu'il n'est aucune couleur du si)ectre où il n'entre exclusivement qu'une couleur primitive. Les deux autres fournissent aussi leur contingent. Aucune n'est donc parfaitement saturée. Elles sont plus ou moins étendues de blanc, et le vert est sensiblement le moins saturé, le plus blanchâtre.
Les courbes nous montrent aussi que le jaune et le bleu sont à la fois des couleurs blanchâtres et les plus intenses en lumière de tout le spectre. Si nous ajoutons encore qu'une couleur, saturée à peu près au même degré que les autres couleurs spectrales, provient de la combinaison homogène du rouge et du violet, je veux dire la couleur jpourpre (et sa nuance blanchâtre, le rose), nous aurons dit tout ce qu'au point de vue de la théorie nous devions dire relativement au sens chromatique normal.
Si l'on veut essayer d'expliquer le sens anomal des couleurs en s'appujarit sur cette théorie du sens normal, on peut déjà par avance se représenter diverses possibilités. Qu'on s'imagine qu'une des trois perceptions fondamentales fasse défaut, qu'une des couleurs primitives soit absente, il est clair que tout le système chromatique sera bouleversé i^ar là. Il est évident aussi que ce système doit être complètement différent, suivant que c'est l'une ou l'autre des trois couleurs primitives qui fait défaut. Au fond, c'est précisément de cette manière qu'on a voulu expliquer les cas qui se présentent dans la réalité de vice fortement accentué dans le sens chromatique ou de cécité véritablement typique des couleurs. Le terme de cécité des couleurs est justifié par là, puisqu'il indique dans chaque cas une véritable cécité pour l'une des couleurs fondamentales. D'après cette manière de voir, on distingue aussi, selon l'espèce d'élément qui fait défaut, les trois classes de cécités en
1° cécité pour le rouge,
2° » » » vert,
3° » » » violet.
Nous verrons que la théorie Young-Helmhoitz telle que nous l'avons exposée, loin d'être contredite — comme on l'a prétendu récemment — par le phénomène de la cécité des couleurs, y trouve au contraire un appui et il est hors de doute que cette théorie fournit la meilleure direction j)Our atteindre le but pratique en vue duquel nous avons réclamé son aide. Jetons d'abord ici un rapide coup d'œil sur les différentes espèces de cécité typique et complète des couleurs,
telles qu'elles se présentent dans leurs traits généraux d'après la théorie. Cet aperçu sera singulièrement facilité par l'emploi de courbes du même genre que celles dont nous nous sommes servi à propos du sens normal des couleurs.
1. D'après la théorie, la cécité 2}our le roucje est due à l'absence ou à la paralysie des organes percevant le rouge (fig. 2). L'aveugle pour le rouge n'a donc que deux couleurs fondamentales qui, en nous en tenant rigoureusement à la théorie, sont le vert et le violet (le hleu, d'après Maxwell).
Les courbes nous montrent clairement quel aspect les diverses sortes de lumières dans le spectre doivent avoir pour un sens chromatique comme celui qui nous occupe. Nous en donnerons un tableau sommaire d'après M. Helmhoitz \ en désignant ici les différentes sortes de lumières comme nous l'avons fait dans ce qui précède, c'est-à-dire en nous servant des termes empruntés aux impressions qu'elles produisent sur le sens chromatique normal; la com2)araison ne sera pas dépourvue d'intérêt.
))Le rouge spectral, qui excite faiblement les organes percepteurs du vert et presque pas ceux du violet, doit par conséquent paraître à l'aveugle pour le rouge un vert saturé et d'une faible intensité, plus saturé que le vert normal dans lequel entrent pour une sensible part les autres couleurs primitives. Le rouge faiblement lumineux, qui affecte suffisamment les organes percepteurs du rouge dans un œil normal, n'excite en revanche pas assez les organes percepteurs du vert chez les aveugles pour le rouge et c'est x^ourquoi il leur semble noir.
»Le jaune spectral leur paraît un vert saturé et intense en lumière et comme il forme précisément la nuance saturée et très-intense de cette cou.leur, on comprend que les aveugles pour le rouge
' H. Helmhoitz, Handbucli der physiologischen Optik. Leipzig, 1867, p. 298.
choisissent le nom de cette conleur et appellent jaunes tous ces tons qui à proprement parler sont verts.
))Le vert montre déjà, comparativement aux couleurs précédentes, une addition plus sensible de l'autre couleur primitive: il aj^paraît alors, par conséquent, comme une nuance assurément plus intense mais blanchâtre de la même couleur que le jaune et le rouge. La plus grande intensité de lumière dans le spectre d'ai3rès les observations de Seebeck, n'apparaît pas non plus à l'aveug-le pour le rouge dans la région jaune comme pour l'œil normal, mais bien dans celle du bleu vert. En réalité, si Texcitation de l'organe percepteur du vert, comme il nous a fallu le supposer, est la plus forte pour le vert, le maximum de l'excitation totale des aveugles pour le rouge doit se trouver un peu vers le côté bleu, parce que l'excitation de l'organe percevant le violet s'est alors accrue. Le blanc de l'aveugle pour le rouge est naturellement une combinaison de leurs deux couleurs primitives dans une proportion déterminée, combinaison qui paraît bleu gris à la vue normale; c'est pourquoi il regarde comme grises les couleurs transitoires spectrales du vert au bleu.
»Ensuite, l'autre couleur du spectre l'emporte qu'ils appellent hleue, parce que le bleu indigo, bien qu'un peu blanchâtre d'après leur sens chromatique, est pour eux grâce à son intensité un représentant plus évident de cette couleur que le violet.»
Cette description de la manière dont l'aveugle pour le rouge conçoit les diverses sortes de lumière dans le spectre est assurément une conclusion logiquement tirée de la théorie; mais elle s'accorde en même temps si bien avec l'expérience acquise en examinant des viciés qu'elle pourrait parfaitement servir d'appui et de confirmation à cette théorie. Nous ne ferons qu'y ajouter un point pour notre but spécialement pratique ou, si l'on veut, nous apj)uierons davantage sur un point de cette théorie. En elfet, il est clair que la lumière rouge et verte surtout excite un seul et même élément chez l'aveugle 230ur le rouge. Une lueur rouge et une verte, un objet rouge et un vert, au sens normal, doivent donc au fond sembler à l'aveugle pour le rouge n'avoir que la même couleur et si dans des cas particuliers il sait faire la différence, son jugement est guidé uniquement par l'intensité de la lumière.
L'intensité de la lumière est beaucoup plus faible, comme le montre la fig. 2, pour le rouge que pour le vert. Si donc un aveugle pour le rouge trouve qu'une nuance rouge et une verte sont parfaitement semblables, il faut que la verte soit telle qu'elle paraisse à un œil normal beaucoup moins intense et plus foncée
que le rouge. Cela ressort claireineut des verticales ponctuées entre E. et O., ainsi qu'entre J. et Ve. dans la fi g. 2, et c'est d'ailleurs confirmé en tous points i^av l'expérience.
2. La cécité 2^ou')' le vert tire son origine, d'après la théorie, de l'absence ou de la paralysie des éléments percepteurs du vert. L'aveugle pour le vert n'a donc que deux couleurs fondamentales, savoir — toujours en nous en tenant rigoureusement à la théorie, — le rouge et le violet (le bleu, d'après Maxwell).
Le spectre de l'aveugle pour le vert doit donc suivant la théorie se construire de la manière suivante. ^
FiG. 3.
B. 0. J. Ve. B. Vi.
Le rouge spectral, qui excite fortement les organes j^ercepteurs du rouge, mais à peine légèrement ceux du violet^ doit donc paraître à l'aveugle pour le vert comme un rouge extrêmement saturé^ mais d'une lumière un peu moins intense que le rouge normal, qui est relativement plus jaunâtre, puisque le vert j entre pour une partie.
L'orangé spectral est encore un rouge très-saturé, mais bien plus intense en lumière. Le jaune est assurément un rouge plus intense en lumière que le rouge spectral, mais en revanche, il est plus blanchâtre, parce qu'il y entre une sensible partie de l'autre couleur primitive.
Le vert avec ses nuances tirant vers le jaune et le bleu devrait à j)roprement parler être un pourpre saturé et d'une intensité moyenne de lumière, mais c'est le blanc (gris) de l'aveugle j^our le vert, car il se compose en parties presque égales des deux couleurs primitives.
Le hleii est un violet intense mais un peu moins saturé que l'indigo, qui est plus intense en lumière et plus saturé. Le violet est un peu moins intense, mais 23lus saturé que le violet normal.
Les nuances les plus intenses en lumière et en même temps les plus saturées, qui devraient former les types des couleurs primitives de l'aveugle pour le vert sont l'orangé ou son voisin immédiat dans le spectre, le rouge, et l'indigo bleu. Or l'orangé est une couleur qui, dans le langage ordinaire, surtout parmi les gens peu cultivés ou inexercés, est appelé tantôt rouge, tantôt jaune: ce fait explique pourquoi les
' Frithiof Holmgren, Mém. 5, n° 24. p. 11.
aveugles pour le vert nomment leur première couleur fondamentale tantôt «rouge» tantôt «jaune».
Nous ajouterons à cette description la même remarque que lors de la cécité pour le rouge. Chez l'aveugle pour le vert, un môme organe aussi se trouve affecté par la lumière sjjectrale rouge et la verte. Le rouge et le vert sont donc perçus par l'aveugle i^our le vert de la même façon ou en d'autres termes, sont au fond pour lui exactement la même couleur. Dans les cas où il réussit à les distinguer, c'est à l'aide de l'intensité de la lumière; mais alors en ce qui concerne cette intensité de lumière, c'est le contraire de ce qui a lieu pour l'aveugle pour le rouge. Une nuance verte, qui à l'aveugle pour le vert doit paraître exactement semblable à une rouge, doit être telle que pour un sens normal des couleurs elle est sensiblement plus lumineuse que la rouge. Cela est prouvé par les lignes verticales 23onctuées entre R. et 0. ainsi qu'entre J. et Ve. (Fig. 3) et confirmé en tous points par l'expérience.
3. La cécité pour le violet (ou pour le hlen suivant Maxwell) est due d'ai3rès la théorie aux défauts ou à la paralysie des éléments percevant le violet. Les deux couleurs primitives de l'aveugle pour le violet sont donc selon la théorie le rouge et le vert.
Le spectre de l'aveugle pour le violet doit par conséquent pouvoir être figuré de la manière suivante:
Fig. 4.
R. O. J. Ve. B. Vi.
Le rouge est une couleur rouge plus pure (non jaunâtre) que le rouge normal, mais en revanche moins saturée; plus il tire vers l'orangé, plus il est intense en lumière, mais il est en même temps moins saturé, plus blanchâtre.
Le jaune est comme une combinaison à proportions à peu près égales des couleurs fondamentales-blanc.
Le vert est un vert intense en lumière, mais blanchâtre qui, en tirant vers le bleu, devient de plus en plus saturé, de sorte que le bleu vert doit être le type de ces nuances.
Le hleii est un vert modérément intense en lumière et très-saturé, et le violet est un vert très-faible en lumière, mais aussi saturé à
F. rioUngre^i, Cùc. des conl. 3
uu bieu plus haut degré que le normal. Un violet intense en lumière est suffisant pour provoquer ce vert; mais un violet faible, encore très-sensible à l'œil normal, est noir pour le vicié en question.
Il est clair que l'aveugle pour le violet dont les couleurs primitives sont le rouge et le vert ne confond pas ces couleurs. Cette espèce de cécité doit, d'après les expériences qui ont été faites jusqu'à présent, être très-rare. Pour notre part, nous n'avons pas réussi à découvrir j)l"tis de deux cas s'accordant assez exactement avec la description fournie par la théorie, tandis que les deux premières espèces sont comparativement très-répandues.
Pour être anormal, il n'est pas nécessaire qu'un sens des couleurs remplisse complètement les conditions indiquées dans les types que nous venons d'exposer. On peut parfaitement s'en représenter un résultant non d'un défaut absolu ou de la jiaralysie complète d'une esj^èce d'éléments percepteurs, mais uniquement d'une excitabilité relativement très-faible ou, si l'on veut, d'un nombre beaucoup i^lus restreint d'une espèce d'éléments agissant sur la rétine en comparaison avec les deux autres espèces. Il est aisé de construire les courbes conformément à cette idée, et non moins aisé de former de cette manière une série continue de formes transitoires et graduelles entre une espèce de cécité complète pour les couleurs d'un côté et le sens normal chromatique de l'autre. On pourrait appeler cette espèce de sens défectueux cécité incomplHe des couleurs pour la distinguer de la complète dont nous venons de caractériser les trois espèces différentes.
Notre expérience nous a aj)pris que les formes intermédiaires qui s'accordent avec les données ci-dessus indiquées se rencontrent en grand nombre dans la pratique et à des degrés fort différents. Ce sont ces formes que nous désignons sous l'appellation commune de cécité incomjplhte des couleurs.
Mais on peut encore d'après la théorie se figurer d'autres formes de sens défectueux des couleurs. Entre autres, il en est une qui n'a à sa disposition qu'une seule des trois espèces d'éléments. Un pareil sens de la vue n'est à proprement pas un sens chromatique. Pour lui, il n'existe aucune différence spécifique de lumière, c'està-dire point de couleur. Toutes les sortes de lumière agissent ici comme sur une seule espèce d'éléments. C'est pourquoi, la perception seule de différences entre divers degrés d'intensité de lumière (quantité), mais non des différentes couleurs (qualité), est possible. On pourrait donc désigner cet état sous le nom de cécité totale des coideurs. On en a mentionné plusieurs cas de temps à autre, mais
nous n'avons pas réussi ci en rencontrer un seul, et l'on peut se demander avec raison si l'on en a jamais constaté de bien réels.
On peut aussi se représenter qu'une autre forme de sens défectueux des couleurs provient de ce que les trois espèces d'éléments sont uniformément affaiblies en sensibilité. Nous pouvons tracer le diagramme suivant (tig. 5), où les trois courbes se rapprochent simultanément de l'abscisse et s'abaissent de façon que les sommets disparaissent les premiers.
FiG. 5.
R. 0. J. Ve. B. Vi.
On trouve facilement alors que c'est précisément la couleur verte qui, étant ordinairement la plus blanchâtre des couleurs primitives, perd la première sa qualité de couleur saturée et passe au gris. ^ Ce doit être là le schème exact d'après la théorie de la cécité pathologique des couleurs. En réalité, nous avons trouvé dans nos examens un grand nombre de cas s'accordant parfaitement avec ce schème. Nous les avons rangés aussi sous la rubrique de cécité incom])l'ie deti couleurs, et cela essentiellement par des raisons pratiques. Pour tenir compte dans leur dénomination de leur véritable nature d'après la théorie, il faut les considérer comme une variété particulière que nous appellerons sens faible des couleurs. Nous ne sommes naturellement pas à même de décider jusqu'à quel point les vices de cette nature doivent tous être considérés comme ayant une origine pathologique ou si même ils peuvent être congénitaux. Pour cela il faut, par des raisons que nous indiquerons plus tard, une plus grande expérience, surtout en ce domaine, que celle que nous possédons aujourd'hui. Le vice du sens des couleurs de cette espèce conduit, si on se le figure se prolongeant à son plus haut degré ou de manière à ce que toutes les espèces d'éléments perdent la sensibilité, jusqu'au défaut absolu de perception de lumière, c'est-àdire la cécité proprement dite.
Tout vice du sens des couleurs doit donc provenir ou d'une sensibilité diminuée anomalement jusqu'à une paralj^sie complète d'une ou plusieurs espèces d'éléments, ou bien d'un nombre relativement diminué jusqu'à l'absence complète d'une ou de plusieurs d'entre elles.
' Frithiof Holmgren, Mémoire V, n* 28, p. 22.
L'expérience acquise par rexameii du sens des couleurs sur différentes parties du champ visuel éclaire notre théorie de la cécité des couleurs, tout en étant d'un intérêt pratique. Voici comment on procède à cet examen: on fixe un certain point, et, l'œil immobile par conséquent, on passe lentement un objet coloré, — par exemjjle un papier de couleur d'un ou deux centimètres carrés, — du côté du champ visuel vers le point fixé. Cette expérience s'exécute encore mieux à l'aide d'un instrument spécial, le i3érimètre de Fôrster. '
On trouve alors que la surface colorée, de quelque couleur qu'elle soit d'ailleurs, parait complètement incolore à la périjDhérie extrême du champ visuel. Des surfaces différemment colorées ne présentent de divergences qu'en intensité de lumière, jamais en couleur. Le fond sur lequel apparaît la surface joue ici un rôle important, puisque chaque fois que notre sens visuel perçoit la lumière et la couleur dans un objet, cela dépend en partie de la comparaison avec ce qui l'entoure. Ainsi une surface colorée nous semble, dans cette partie du champ visuel, noire ou grise contre un fond clair, p-rise ou blanche contre un fond sombre.
Si, tout en suivant la même direction, l'objet coloré est porté au-delà de cette région qui entoure le reste du champ visuel comme une ceinture plus ou moins large, nous commençons à voir l'objet coloré, mais pas toujours sous sa couleur naturelle. Deux couleurs seulement, le jaune et le bleu, se montrent en leurs couleurs naturelles, toutes les autres paraissent comme l'une de ces couleurs, par conséquent ou comme jaunes ou comme bleues. Ce n'est qu'après avoir porté l'objet coloré un peu plus loin vers l'objet fixé qu'on le voit sous sa couleur naturelle.
Par conséquent, nous ne voyons normalement les couleurs qu'au milieu de notre champ visuel dans un domaine qui s'étend d'une manière plus ou moins excentrique dans toutes les directions à partir du point fixé. En dehors du champ central s'étend une ceinture qui l'entoure de tous les côtés, et dans laquelle tout notre système de couleurs se range sous deux rubriques exactement les mêmes que pour l'aveugle pour le rouge. Nous n'avons là, comme pour ce dernier^ que deux couleurs: le jaune et le bleu. En d'autres termes, nous sommes complètement aveugles pour le rouge dans cette zone intermédiaire; en dehors de celle-ci, il y a
' Cf. Frithiof Holmgren, Mémoire II.
line ceinture péripliérique dans laquelle nous sommes totalement aveugles pour les couleurs.
Ces circonstances offrent sans contredit un grand intérêt théorique; mais il faut le reconnaître, elles ne laissent pas que d'être fort importantes aussi au point de vue pratique. En nous appuyant sur la théorie Young-Helmhoitz, nous devons admettre que les différentes espèces d'éléments percepteurs des couleurs ont une répartition locale différente sur la rétine, et c'est pourquoi on peut parler d'une topographie du sens chromatique. Voici comment nous nous expliquons le fait. Dans la rétine de l'œil normal, il y a simultanément trois espèces d'éléments dans la partie centrale, correspondant à la région centrale du champ visuel. Vers la périphérie à partir de la fosse centrale, les éléments sont de plus en plus rares mais en proportion inégale, de sorte que les organes percepteurs du rouge cessent les premiers et cela, à une limite correspondant à celle de la région centrale. Dans une ceinture qui répond à la zone intermédiaire, ou la ceinture de la cécité pour le rouge, il ne reste par conséquent que les éléments percepteurs du vert et du violet. A la limite vers la périphérie de la rétine, répondant à celle de la zone périphérique du champ visuel, ou région de la cécité absolue des couleurs, les éléments percepteurs du vert cessent aussi, de manière qu'il ne reste plus dans cette dernière zone que les éléments percevant le violet. Nous avons été spécialement conduit à cette dernière conclusion par l'examen de deux cas de cécité des couleurs, où le champ visuel était d'une petitesse anomale telle, que la zone périphérique semblait disparue, et où nous reconnûmes d'ailleurs les traits caractéristiques de la cécité pour le violet. ^
Cette expérience nous a montré, en parfait accord avec la théorie, le rapi^ort de la cécité complète pour le rouge et le sens chromatique normal. L'aveugle pour le rouge se distingue du voyant normal en ce que le champ central normal lui manque et est remplacé par une moyenne répondant à la fois au champ central et à la zone intermédiaire du voyant normal. Nous avons aussi réussi, grâce à l'exploration périphérique du champ visuel coloré, à constater dans un grand nombre de cas la série continue des formes de transition que nous avons rangées comme une espèce sous la rubrique: cécité incomplHe des couleurs, ou dans le cas qui nous occupe spécialement ici, cécité incomplète i^our le rouge.
De même, les autres espèces de cécité des couleurs peuvent aussi,
' Frithiof Holmgren, Mém. IV.
pour ce qui est du champ visuel, se g-rouper d'après la théorie. Le champ visuel de l'aveugle pour le vert se distingue de celui du voyant normal eu ce qu'il a un champ périphérique correspondant à la fois en extension aux zones intermédiaire et périphérique du voyant normal. L'aveugle pour le violet se distingue en revanche en ce que la zone périphérique normale lui fait complètement défaut. La cécité incomplète des couleurs de ces deux espèces est caractérisée par un champ central diminué à tous les degrés.
Relativement au champ visuel on peut donc poser cette règle, qu'il a autant de zones distinctes au point de vue de la perception des couleurs que le sens chromatique a de couleurs fondamentales ou de différentes espèces d'éléments percepteurs, et que les divers degrés de la cécité incomplète des couleurs est en raison inverse de la dimension du champ central. Si le champ central est restreint à un cercle de dix degrés à partir du point de fixation, tous les caractères respectifs de la cécité des couleurs s'y trouvent ordinairement, quelquefois même plus tôt. Le sens faible des couleurs se manifeste dans un champ central beaucoup plus vaste. Toutes ces anomalies qu'on peut découvrir dans l'examen du champ visuel peuvent par suite de la méthode employée s'expliquer par une diminution d'excitabilité aussi bien que par celle du nombre des éléments.
La zone intermédiaire du champ visuel normal ou la ceinture de la cécité pour le rouge est d'un intérêt tout particulier, parce qu'elle nous fournit l'occasion de voir de nos propres yeux comme voit l'aveugle pour le rouge et par conséquent d'apprendre à connaître directement sa perception anormale. Conformément à la théorie, nous ne voyons dans cette ceinture que du jaune et du bleu et admettons en conséquence que les aveugles pour le rouge ne font pas qu^ apjjeler jaune et bleue leurs couleurs principales, mais encore qu'ils les voient exactement comme l'œil normal. Cette hypothèse ne peut assurément pas être prouvée; mais cela n'est pas nécessaire, puisque l'explication que Helmholtz a donnée de la désignation de l'une des couleurs principales des aveugles pour le rouge est parfaitement satisfaisante. Cette circonstance a cependant donné lieu entre autres à douter de la théorie Young-Helmholtz et à une autre théorie admettant quatre couleurs principales pour le sens normal des couleurs, parmi lesquelles on range le jaune.
Mais c'est inutile. Il ne faut pas oublier que la lumière incolore aussi bien que la lumière colorée sont des perceptions subjectives, et que la comjMraison joue ici un rôle important. Ce fait est
siiffisammeut prouvé par les pliéiiomèiies de contraste, les couleurs accidentelles, etc. Le blanc n'est point une couleur, ce n'est que l'éclairage général, indifférent, qui se produit alors qu'auciuie esj^èee d'éléments n'est plus excitée qu'une autre. Mais comme la théorie nous oblige à admettre que l'excitation des éléments percepteurs du vert et du violet peut en certains cas — comme chez l'aveugle pour le rouge — fournir la perception du blanc et non du vert-bleu, et qu'en certains cas — comme chez l'aveugle pour le vert — l'excitation des éléments percepteurs du rouge et du violet ne donne pas le pourpre, mais le blanc, il n'est nullement contraire à la théorie d'admettre que l'excitation de l'organe percevant le vert donne la perception du jaune dans les cas où tout ce qui reste d'ailleurs du système des couleurs est la couleur complémentaire du jaune, c'està-dire le bleu. L'excitation de l'organe perce^^teur du vert ne donne la perception du vert que sur une rétine ou sur un endroit de la rétine qui renferme aussi l'organe jjercevant le rouge \ Ce n'est pas ici le lieu de développer davantage cette théorie.