‹ De la cécité des couleurs dans ses rapports avec les chemins de fer et la marineChapitre 7 sur 19 · La cécité des couleurs dans la vie pratique · texte numérisé non relu

La cécité des couleurs dans la vie pratique

On pourrait écrire des volumes sur ce sujet, si l'on voulait citer toutes les particularités que présente la cécité des couleurs dans différents cas et tous les embarras auxquels elle peut donner lieu dans la vie. Nous nous bornerons ici à quelques faits qui se trouvent eu rapport intime avec notre but pratique actuel et sur lequel ils exercent une influence directe. Pour éviter d'être prolixe, nous ferons remarquer qu'en parlant de la cécité des couleurs en général, sans nommer une espèce ou une forme particulière, nous entendons communément les espèces typiques ordinaires de la cécité des couleurs partielle et congénitale, savoir la cécité pour le rouge et celle pour le vert.

Tout d'abord, il faut se rappeler que la cécité des couleurs n'est pas une maladie dans le sens qu'elle est unie à une sorte de souffrance obligeant la personne qui en est atteinte à recourir au médecin. La cécité des couleurs est un sens des couleurs tout aussi bien que le normal, bien que d'une nature autre et plus simj^le. Celui que nous appelons vicie (ou aveugle pour les couleurs) n'est à proprement parler pas du tout aveugle pour les couleurs. Il voit au fond les mêmes sortes de lumière que le voyant normal, mais il en voit une partie d'une autre façon. Dans le système d'après lequel il range ses couleurs, il a moins d'esj^èces que le voyant normal; c'est pourquoi il doit ranger sous la même dénomination une partie des couleurs que le voyant normal range sous différentes rubriques. Il en résulte qu'il trouve de la ressemblance entre des couleurs ou confond celles que l'œil normal voit différentes, comme par exemple le rouge et le vert. Ces confusions éveillent facilement l'étonnement et l'hilarité du voyant normal, et il s'imagine aisément qu'elles se fondent sur une bien grande ignorance des couleurs ou sur un défaut d'habitude. Il se représente ordinairement que le vicié peut commettre n'importe quelle méprise à cet égard. Mais ce n'est pas le cas; la cécité des couleurs obéit sur ce point à des lois tout aussi rio-oureuses que le sens normal; un vicié ne peut pas plus s'exercer à voir les couleurs comme un voyant normal qu'un aveugle pour le rouge ne peut voir les couleurs de la même manière que l'aveugle 130ur le vert ou réciproquement.

La théorie, qui s'appuie elle-même sur les renseignements fournis par l'expérience, nous dit comment le vicié voit les couleurs. Mais si nous ne basons notre notion que sur les noms donnés par le vicié

aux couleurs, nous potivous facilement nous tromper. Pour bien juger de la cécité des couleurs et différentes questions pratiques qui s'y rapportent, il est de haute importance de bien remarquer la diÔérence entre la manière dont un vicié voit et la manière dont il nomme les couleurs. La sensation se base sur la nature du sens des couleurs dans l'organisation de l'appareil du nerf optique dès la naissance. Le nom au contraire est appris, il est conventionnel, il déjjend de l'exercice, de l'habitude. Les noms des couleurs sont naturellement l'exj)ression objective des sensations subjectives; mais d'un autre côté, ils se règlent d'après le système du voyant normal et ne peuvent par conséquent pas convenir à celui du vicié. Ils n'en peuvent cependant pas moins être appris par ce dernier et même être appliqués avec justesse dans plus d'un cas.

Il y a dans ce fait une des particularités des plus importantes, au point de vue pratique, pour la question qui nous occupe et qui a donné lieu aux embarras ou aux malentendus les plus graves. Cela a été et est encore aujourd'hui une des princi23ales causes de nos idées erronées au sujet de la cécité des couleurs dans la population, parce que c'est le voile sous lequel la cécité des couleurs se dérobe souvent à nos regards dans la vie de tous les jours, et sous lequel, jusqu'au dernier moment même, elle réussira à échapi^er à l'investigation dans les cas où, comme cela est arrivé fréquemment, on a employé des méthodes d'exploration peu sûres ou basées sur des principes erronés.

Si l'on réfléchit à la situation du vicié, on comprendra difficilement qu'il puisse éviter d'être découvert dans le commerce journalier avec les hommes doués d'une vue normale. Et cependant l'expérience a suffisamment protesté contre cette idée. Celle que nous avons acquise en examinant en masse, par exemple, le personnel d'une ligne de chemin de fer auquel il est enjoint de faire attention nuit et jour aux signaux colorés, est singulièrement digne de remarque. Elle nous a appris qu'une foule de viciés ont été découverts alors, bien qu'eux-mêmes ni aucun autre n'ait jamais soupçonné leur sens défectueux des couleurs et que la j)hipart d'entre eux eussent bien rempli leur service. Cet état de choses nous fournit matière à plus d'une réflexion, et il ne sera pas sans intérêt d'étudier une partie des circonstances singulières qui en donnent rexj)lication. Il ne peut naturellement pas être question ici de citer tous les détails qui s'y rapportent; nous nous contenterons tout au plus d'indiquer la voie où il faut chercher cette explication.

Conformément à la propriété de nos sens de servir de vedette en face du monde extérieur, nous interprétons aussi leurs rapports d'une façon particulière. En effet, nous ne considérons pas les changements qui se produisent dans nos propres appareils sensitifs, ce dont seul pourtant nous ayons une perception immédiate, mais nous rapportons tout immédiatement à la cause qui l'a provoqué, c'està-dire aux objets extérieurs, et nous attribuons comme des qualités leur appartenant eu propre ce qui à vrai dire n'est qu'un procédé de nos propres organes. Si un objet ne reflète à notre œil que des raj-^ons de lumière d'une certaine nature, nous percevons une certaine couleur corresj)ondante, par exemple le rouge. Nous rapportons cette perception à l'objet lui-môme comme un attribut, et nous disons qu'il est rouge. Un tapis rouge que nous avons vu à la lumière du jour est et demeure rouge. Il est rouge par n'importe quel éclairage. Il est rouge, même quand il est derrière notre dos ou devant nos yeux dans l'obscurité. Nous laissons de côté la sensation du rouge, qui appartient à notre appareil optique, pour la qtialitc du rouge, que nous attribuons une fois pour toutes au tapis, et par ce nom de rouge nous remj)laçons toute une définition qui, pour être complète, devrait s'énoncer à peu près ainsi: «un tapis rouge est un tapis qui, éclairé à la lumière ordinaire du jour, ne reflète que des ondes éthérées donnant naissance, lorsqu'elles rencontrent la rétine d'un œil normal, à la perception du rouge, mais absorbant en revanche toutes les autres ondes lumineuses.» C'est par cette manière d'appliquer des qualités aux choses, que le nom noir a été admis parmi les noms des couleurs, bien qu'à proprement parler il dût désigner la qualité d'absorber toute lumière et par conséquent de ne pas du tout affecter notre œil. Or, la tendance à employer nos sens comme nous venons de l'indiquer en passant, est encouragée souvent par une éducation scolaire, si bornée et si partiale, que l'impression immédiate est refoulée au dernier plan et que la faculté d'observation est étouffée pour faire place aux descriptions, aux termes et aux noms. Une certaine incapacité d'observation au moyen des sens, une certaine habitude de la remplacer par des termes et des noms annoncent souvent une éducation faite dans les écoles.

La voie dont nous venons de parler ne manque pas d'attraits en particulier pour le vicié, qui cherche de tous côtés et sans s'en rendre compte les moyens de suppléer le sens chromatique que la nature lui a refusé. Comme la couleur est une qualité immuable pour une quantité d'objets dont quelques-uns ont une couleur, d'au-

très une autre, il n'est pus extrêmement difficile d'apprendre pur cœur les noms de leurs couleurs. L'impression immédiate n'est même pas nécessaire pour cela. On peut entendre un véritable aveugle, même un aveugle-né, donner les noms exacts aux couleurs des objets ordinaires et connus dont il a souvent entendu parler. Pour un aveugle des couleurs c'est encore plus facile, puisqu'il tire quelque secours de son sens chromatique incomplet.

Si l'on considère le développement ou plus exactement l'éducation du sens chromatique chez les enfants, on remarquera que d'ordinaire ils apprennent d'abord les noms des couleurs, puis ils arrivent à les appliquer avec justesse, pour marquer les qualités caractéristiques de quelques objets connus, et enfin ils perçoivent eux-mêmes la qualité de la lumière, chose que l'on remarque en les entendant donner leurs vrais noms aux couleurs des objets qu'ils n'ont pas vus auparavant. L'enfant dont le sens chromatique est vicié ne se distingue à cet égard des enfants au sens normal qu'en ce qu'il ne peut jamais les suivre aussi loin. Il apprend comme les autres que le ciel est bleu, l'herbe verte et les briques rouges. Il aj)prend que le blé est vert au printemps et jaune en automne, que le coquelicot a un bouton vert, mais que la fleur en est rouge, et ainsi de suite. Il grave tout cela et une foule d'autres choses dans sa mémoire. Mais lorsqu'il commence à réfléchir sur le sens des noms, il rencontre certaines difficultés qui peuvent avoir difl'érentes conséquences suivant les cas.

Pour l'œil du vicié, la couleur de la brique et de l'herbe, celle de l'orge au printemps et de l'orge en automne aussi bien que la fleur du coquelicot produisent absolument la même impression, et c'est jjourquoi il lui est très-difficile de comprendre pourquoi on donne différents noms à ces couleurs. Bien des personnes ne vont pas si loin dans leurs réflexions; elles pressentent qu'elles ne sont pas créées pour résoudre ce problème, perdent tout intérêt pour l'étude des couleurs et ne s'en occupent plus jamais, à moins que les circonstances ne les j obligent. Ce fait nous explique suffisamment pourquoi une grande jjartie des viciés peuvent avancer en âge, sans que même d'autres personnes s'aperçoivent du défaut de leur sens chromatique. C'est surtout le cas des classes inférieures et en particulier dans la campagne. La plupart n'ont guère à. s'occuper de couleurs, et s'il leur arrive de se rendre coupables de grandes méprises à cet égard, on les explique en général très-facilement par le manque d'exercice ou d'attention. C'est pourquoi on n'}' prend pas garde d'ordinaire.

Cependant quelques personnes ne bornent pas là leurs réflexions. En s'eiForçant de trouver la raison pour laquelle on désigne par des noms différents deux couleurs semblables comme celle de l'herbe et celle de la briqae, elles clierchent un caractère distinctif plus subtil et troiivent enfin une différence. Mais celle-ci ne consiste à proprement parler que dans des degrés différents de l'intensité de la lumière. Une couleur est peut-être plus pâle que l'autre. Du moment que cela est clair pour elles, elles deviennent trèspointilleuses au sujet des différences des couleurs. Elles s'habituent à prendre la distinction de l'intensité de lumière pour une différence en couleur et se bercent, elles et autrui, de l'illusion qu'elles voient le monde tout comme les autres et que l'hésitation dont elles font preuve dépend uniquement d'un défaut d'exercice. En réalité, on rencontre fréquemment chez les viciés un sens fort exercé et très-perspicace pour distinguer l'intensité de la lumière. Ils ont souvent une grande acuité de vue; ils voient loin et bien. C'est une observation que Harris, le premier vicié que mentionnent les annales de la science, a faite sur lui-même et elle a été confirmée depuis par presque tous ceux qui ont dirigé leur attention sur ce point.

En revanche, il doit être comparativement très-rare de rencontrer des viciés qui, mus comme Dalton par un intérêt particulier, poussent si loin leurs réflexions sur les couleurs et le sens chromatique qu'ils arrivent à découvrir leur propre anomalie.

S'il se trouve, comme nous avons cherché à le montrer, des circonstances qui concourent à cacher la perception anomale des couleurs, il en est d'autres eu revanche qui concourent à la découvrir. Telles sont celles qui forcent le vicié ou à énoncer son - jugement sur les couleurs ou bien à déterminer ses actes d'ajjrès la perception des couleurs dans les objets. La première alternative se rencontre très-rarement pour une très-grande partie de la population mâle, surtout dans les classes peu cultivées; la seconde n'est pas très-fréquente, bien qu'elle le soit plus que la première la plupart du temps, mais en tout cas elle est plus évidente et par conséquent plus propre à découvrir les viciés. Cependant il se trouve souvent ici d'autres explications à notre portée, en cas qu'un vicié se montre différent d'autrui. Dans le choix des articles nécessaires à l'habillement, les classes inférieures ne regardent pas de si près au sujet de la couleur, et les méprises dont les viciés se rendent coupables à cet égard se cachent très-facilement, car on les attribue au manque de goût ou à l'indifférence populaire pour ses lois. Au

fond, on peut dire la même chose des classes cultivées, parmi lesquelles le manque de goût est un vice bien autrement commun que lii, cécité des couleurs. Cependant certaines occasions de cette nature ont donné mainte fois lieu à la découverte fortuite de viciés.

Un autre genre d'occasions de la même classe et qui souvent ont bientôt fait voir une différence tranchée entre le vicié et le voyant normal sont celles qu'offre la saison des fruits à la campagne. L'histoire de la cécité des couleurs nous mentionne de bonne heure l'incapacité des viciés à distinguer les fruits rouges des feuilles vertes. Harris observa sur lui-même qu'à une grande distance il ne pouvait pas voir la couleur rouge sur un cerisier couvert de fruits mûrs. Il ne la remarquait que lorsqu'il était assez près pour distinguer la forme des cerises d'avec celle des feuilles. Dans ce cas, je veux dire, dans cette capacité de distinguer à distance de petits objets d'après la forme, sa vue était plutôt meilleure que celle de ses camarades du même âge. Cette observation a été multipliée depuis et s'est toujours confirmée. Demandez à un vicié s'il aime les fraises, faites-lui en cueillir lui-même: on l'entendra dans un grand nombre de cas reconnaître spontanément que de bonne heure, s'il a jDassé une partie de sa jeunesse à la campagne, il a observé qu'il ne s'entend nullement à cueillir des fraises, ou au moins qu'il a éprouvé beaucoup de difficulté à en apercevoir même dans les endroits où ses camarades en trouvaient à foison, et qu'à cette occasion il a souvent été l'objet de l'étonnement ou des plaisanteries de ses compagnons. Une fois venu dans un endroit couvert de fraises, il pouvait les distinguer par la forme. Il se trouve cependant bien des personnes, surtout dans les classes inférieures, qui n'ont pas même observé de différence à cet égard entre elles et autrui.

Enfin, il y a certaines professions particulières qui forcent les gens à s'occuper des couleurs, comme celles de peintre, tailleur, marin, emploj'-é des chemins de fer, etc. Mais même dans ces professions, le vicié peut souvent se tirer longtemps d'affaire sans que 2)ersonne ne remarque son anomalie. A la campagne, on ne fait 2)as tant attention aux couleurs; peu importe qu'un seau, un meuble, etc. soit jjeint en rouge ou en vert ou en n'importe quelle autre couleur; l'essentiel c'est qu'il soit peint et que la couleur brille. Si un objet d'habillement doit être raccommodé, l'important, c'est qu'on bouche un trou, et l'on considère comme accessoire que le morceau ajouté soit de la môme couleur que le reste ou non. Et c'est ainsi que la cécité des couleurs se cache souvent. Parmi les

viciés que nous avons découverts en dirigeant spécialement nos recherches sur ce point, nous n'avons pas trouvé peu de peintres et de tailleurs. Mais une telle indifférence au sujet des couleurs n'est plus permise dans les professions où l'on emploie des signaux colorés et où la vie humaine peut dépendre de la manière dont le signal est compris ou non, comme dans les professions d'employés de chemin de fer et de marins. On pourrait s'imaginer qu'un vicié dût être découvert immédiatement à un pareil poste et s'apercevoir lui-même de son vice: cette pensée qui vient tout naturellement à l'esprit a beaucoup contribué à retarder la réforme que nous réclamons ; mais elle est fausse et ne s'accorde nullement avec la réalité. Au contraire, des recherches établies directement ont montré qu'un grand nombre de viciés se trouvent employés à presque toutes les places dans les chemins de fer, sans qu'eux-mêmes ou d'autres aient soupçonné le vice de leur sens chromatique. Bien plus, une foule d'entre eux, loin de vouloir convenir même après l'examen, de l'existence d'un pareil vice, ont réclamé avec instance de recommencer l'épreuve (jusqu'à six ou sept fois), donnant toutes sortes de prétextes pour expliquer pourquoi ils échouent toujours. Us s'accordaient tous à dire qu'ils avaient une vue excellente, qu'ils n'avaient jamais éprouvé la moindre difficulté à distinguer les signaux et que, bien qu'ils eussent servi longtemps et dans les postes les plus iuijjortants comme par exemple celui de mécanicien, ils n'avaient jamais commis la moindre méprise.

Certes, on est en droit de s'étonner d'un pareil état de choses, et l'on se demande tout naturellement alors comment il peut être possible qu'une personne remplisse j)endant longtemps des fonctions comme celle de mécanicien par exemple, sans trahir un défaut de la vue aussi grave pour l'exercice de ces fonctions. Autant que nous sachions, il n'y a que deux explications: l'une se trouve dans la perception immédiate du vicié et son sens exercé à distinguer les signaux et l'autre dans les circonstances où un mécanicien fait ordinairement son service.

Pour ce qui est de la première explication, nous rappellerons que toute couleur dont la lumière venant d'une surface colorée nous frappe peut être plus ou moins claire ou foncée, et que toute lueur de lanterne, même colorée, peut être plus ou moins faible ou forte. Par conséquent, dans un objet coloré ou dans une lueur colorée, l'œil ne saisit jamais uniquement la qualité de la lumière ou la couleur, mais encore sa quantité ou l'intensité de la lumière. Lorsque deux objets ou deux feux sont de même couleur pour l'œil du

vicié, ils peuvent cependant différer au point de vue de l'intensité de lumière; or, comme pour son œil c'est là la seule différence entre eux, il s'y cramponne d'autant plus fortement, et bien des fois il peut, grâce à l'exercice, fortifier son sens au i)oint de distinguer l'intensité de la lumière à un tel degré qu'il peut suppléer en une certaine mesure à son sens chromatique défectueux. Le vicié offre en ce cas quelque analogie avec les personnes qui, privées d'un sens, le remplacent à un certain degré en exerçant davantage l'un ou plusieurs des autres. Nous avons déjà indiqué ce point extrêmement important au point de vue pratique. Mais nous n'avons pas pu éviter d'y revenir encore ici. Celui qui en a acquis connaissance en causant avec des viciés intelligents, ou bien qui, expérimentant avec le disque rotatif de Maxwell ou les ombres colorées, a observé l'extrême sensibilité des viciés pour l'intensité de la lumière, lorsqu'il s'agit de comparer deux couleurs, n'éprouvera pas le moindre doute au sujet de ce qui au fond fait qu'un vicié peut eu bien des cas distinguer entre des signaux de chemin de fer et donner aux couleurs leurs vrais noms.

Si l'on ne savait pas cela, on serait fort étonné de voir avec quelle facilité un employé de chemin de fer affecté d'un sens vicié des couleurs peut souvent distinguer entre le drapeau rouge et le drapeau vert et donner ordinairement leurs vrais noms aux feux rouges, verts et jaunes. C'est l'intensité de la lumière et non la couleur qui dirige son jugement: c'est là tout le secret. En effet, les drapeaux et les lanternes ont généralement une différence constante en intensité de lumière. Le draj)eau vert est pour tous les viciés comme pour le voyant normal incontestablement le plus foncé et le rouge le plus clair. Pour ce qui est de la lanterne, l'aveugle pour le rouge reconnaît habituellement le feu rouge en ce qu'il est plus sombre que le vert et le jaune en ce qu'il est plus clair que les deux autres. L'aveugle pour le vert à son tour trouve ordinairement le feu rouge i^lus clair que le vert et le distingue par là.

L'autre explication se trouve dans les circonstances où un mécanicien, par exemple, doit observer les signaux. Tout d'abord, il faut considérer la grande régularité avec laquelle s'exécutent tous les détails de l'exploitation des chemins de fer. Un mécanicien qui j)art d'une gare à la tête de la ligne sait ^parfaitement d'avance quelles stations devront être passées sans arrêt et celles où il devra s'arrêter. Dans les cas ordinaires, il sait donc quel feu viendra se montrer au haut des sémaphores élevés aux différentes stations; il

n'est pas question des feux portés à la main, car la couleur de leur lumière est moins essentielle et elle peut être remplacée par des mouvements. Ce n'est par conséquent que dans des cas extraordinaires que des malheurs peuvent arriver aux stations, par suite de méprises au sujet de la couleur des feux fixes. Naturellement, il peut se présenter une foule d'autres cas formant exception à la régularité ordinaire, mais alors il faut noter aussi une circonstance qui a probablement été et est encore d'une grande importance, c'est que le mécanicien n'est jamais le seul qui doive faire attention aux signaux. Il a toujours près de lui un chaufFeur et dans son voisinage un conducteur, un graisseur, etc. qui lui viennent en aide dans les moments critiques. Il doit être extrêmement rare que tout le personnel d'un train soit afPecté de cécité des couleurs.

En considérant au point de vue pratique le fait mentionné et l'explication que nous eu avons donnée, on, s'imaginera peut-être que la cécité des couleurs peut bien avoir son intérêt scientifique, mais qu'elle est dépourvue en revanche de tout intérêt pratique. Du moins, on pourrait croire que tout le bruit qui a été fait dans notre pays à l'égard de la cécité des couleurs chez les emj^loyés de chemin de fer n'avait pas de raison d'être. Puisqu'il est prouvé, dira-t-on peut-être, que des viciés ont longtemps été employés au service des voies ferrées sans qu'on l'ait remarqué ou sans qu'un malheur ou même le moindre inconvénient se soit produit, et enfin puisque qu'ils peuvent vraiment apprendre à distinguer les signaux — bien que cesoit atitrement que par le couleur — leur genre de cécité ne doit pas légitimement donner lieu à une mesure préventive quelconque. Et c'est ainsi que raisonnent assurément un grand nombre de personnes aujourd'hui encore.

Nous ne nous arrêterons pas ici à ce que l'expérience dans notre pays a témoigné ou non à cet égard. Un fait est certain, c'est que la cécité des couleurs dans d'autres pays a causé de nombreux et de graves accidents. Et quand même l'expérience ne l'aurait pas prouvé d'une manière péremptoire, il n'en demeurerait pas moins évident qu'en pareil cas on n'a pas le droit d'attendre une nouvelle expérience de ce genre, avant qu'on soit allé des paroles aux actes, en tant qu'on peut montrer que, malgré de nombreuses circonstances qui aident les viciés à obéir aux signaux, tout danger n'est pas. écarté et que l'incertitude demeure. Or, cela n'est pas difficile à prouver. Car ni le fait que des personnes viciées ont été employée* de longues années dans les chemins de fer sans qu'un malheur ait été causé par elles, ou même sans que leur vice ait été découvert.

ni les circonstances que nous avons citées pour expliquer ce fait, ne fournissent le moindre motif de sécurité.

Un vicié des espèces typiques ne peut pas distinguer entre le rouge et le vert. Cela est un fait incontestable, facilement expliqué par la théorie et suffisamment prouvé par l'expérience. Tout ce qu'il énonce au sujet des différences entre ces couleurs se fonde par conséquent sur une conjecture. Si, grâce à l'exercice, il peut apprendre à distinguer jusqu'à un certain point dans les cas particuliers les feux rouges et verts employés sur les voies ferrées, cela dépend de ce que c'est l'intensité de la lumière qui lui fait deviner la couleur. Mais cette manière de percevoir les signaux est jointe à une grande incertitude et celui qui devine juste de cette façon dans un certain nombre de cas particuliers doit infailliblement deviner mal dans quelques cas. C'est un principe qui n'est pas établi sur une théorie, mais notre expérience l'a confirmé sans exception en examinant plus de deux cents viciés et nous pourrions étendre sa valeur bien au delà des limites dans lesquelles nous nous renfermons ici ou, en d'autres termes, à la plupart des cas de cécité incomplète des couleurs.

Pour bien nous rendre compte de la situation du vicié par rapport aux signaux, nous ajouterons quelques mots sur ce point important. Qu'est-ce que l'intensité de la lumière? Rigoureusement parlant, ce n'est rien autre chose que la force de l'impression de lumière qu'éprouve notre œil. Mais cela dépend de deux facteurs, savoir: d'un côté, de la quantité de lumière objective rayonnant de l'objet observé ou réfléchie par lui et qui rencontre l'œil, et de l'autre côté de la force avec laquelle l'œil réagit sur elle ou, en d'autres termes, de la sensibilité subjective du sens optique. On comprendra facilement alors que chacun de ces facteurs est extrêmement variable, suivant les circonstances, pour un mécanicien en service. La quantité de lumière qui rencontre son œil dépend naturellement de la quantité que réfléchit l'objet coloré ou qui rayonne, par exemple, d'une lanterne de chemin de fer. Il est clair que cette quantité peut varier pour plusieurs raisons, telles que la nature de la matière éclairante et de la mèche, de la substance colorante dans le verre, l'épaisseur, la propreté de ce verre, etc. Si un peu de suie ou de fumée, de vapeur, de glace, de neige etc. s'attache au verre, la lanterne luit moins bien. Une lanterne luit différemment par un temps clair ou brumeux, etc. Tout cela peut donner lieu à des méprises. Mais d'autre part, la sensibilité de l'œil est très-différente suivant les cas. L'appareil nerveux de l'œil peut comme

toute autre partie du système différer extrêmemeut en sensibilité. Une même lueur est, pour l'œil sain et reposé, plus forte que pour l'œil fatigué et affaibli, etc. Mais toute modification d'intensité de lumière équivaut pour le vicié à un changement de couleur. On voit par là comme il faut peu compter sur la connaissance des signaux que le vicié peut acquérir par l'exercice.

Si, i^ar conséquent, nous avons reconnu chez un grand nombre de viciés, d'une part, l'étonnante faculté d'exercer l'œil aux différents degrés de l'intensité de la lumière, nous devons aussi d'autre part affirmer que c'est insuffisant pour la sécurité des communications, tant qu'on ne peut pas garantir que toutes les flammes des lanternes sont toujours aussi fortes, que tous les verres de la même sorte sont exactement semblables en épaisseur, en couleur et en pureté, de manière à laisser toujours rayonner la même quantité de lumière et enfin que tous les employés ont toujours les yeux reposés au même degré, — ce qui est pratiquement impossible. Aucune personne sensée ne voudra de plein gré confier sa vie entre les mains d'un mécanicien qui ne distingue les signaux que par l'intensité de la lumière. Demandez à un employé suj^érieur des chemins de fer s'il veut se charger de conduire une locomotive et d'en assumer la responsabilité, à condition que des signaux incolores soient seuls permis et qu'une faible lueur signifie ))danger», une moyenne »attention» et une forte »voie libre». S'il répond que non, dites-lui que c'est justement ainsi que tout mécanicien vicié a jusqu'à présent exercé ses fonctions. L'absurdité lui apparaîtra clairement alors.

Tout aussi peu sûre que l'intensité de la lumière est l'aide qu'un mécanicien peut espérer des personnes qui se trouvent à sa portée, surtout quand il lui est enjoint d'observer lui-même les signaux et d'être responsable de ce qu'il fait. Sans vouloir compter tous les cas possibles où au moment du danger il peut se trouver seul, il suffit d'en mentionner un seul savoir celui où ses voisins xmiveyit être viciés comme lui.

En résumé, nous pouvons bien accorder qu'une foule de circonstances concourent à rendre probable que des accidents de chemin de fer doivent relativement être rares par suite de la cécité des couleurs du personnel, même lorsqu'on n'a pris aucune mesure pour les éviter, et l'expérience est heureusement venue confirmer cette opinion. Mais il va de soi, d'autre part, que ces malheurs doivent pouvoir arriver une fois ou l'autre. Daus ce cas encore, nous pouvons en appeler aux témoignages de l'expérience et il y a probablement beaucoup plus d'accidents que ceux qui sont prouvés et qui

peuvent l'être. ^ Dans ces circonstances, il est absolument du devoir de l'administration des chemins de fer et des autorités maritimes de veiller à ce qu'aucune mesure pouvant servir à éviter la possibilité de ces accidents ne soit négligée et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour garantir les communications sur terre et sur eau contre tous les dangers qui les menacent à cet égard.

Page 1