DES RÉFORMES RELATIVES A LA CÉCITÉ
Comme nous l'avons montré dans ce qui précède, on doit regarder comme une des particularités les plus remarquables de la cécité des couleurs, au point de vue pratique, sa disposition à se cacher partout où elle se présente dans les classes de la société et surtout dans les plus basses. Aux circonstances qui contribuent à cet état de choses et dont nous avons exposé les plus ordinaires et les plus importantes, il faut en ajouter une encore. En effet, un vicié qui a été découvert, qui a remarqué lui-même son vice et qui, comme c'est ordinairement le dû subir les railleries de ses cama-
rades ou autres ennuis, celui-là se cache généralement encore plus qu'auparavant. Il le fait de propos délibéré et évite soigneusement de se découvrir, comme un vieux gibier qui a réussi à échapper au chasseur fuit prudemment celui-ci et les pièges qui lui sont tendus. Il en résulte que malgré tout ce qu'on a écrit sur la cécité des couleurs, cette affection de la vue, loin d'être connue comme un fait appartenant à la vie de tous les jours, a passé et passe encore aux yeux du grand public pour une légende dont on a cru ce qu'on voulait. Tout au moins l'idée que l'on se forme en général sur sa fréquence aussi bien que sur son importance pratique est loin de répondre au véritable état des choses.
' Cf. Féris, Du Daltonisme, etc. p. 9.
C'est pourquoi, si l'on veut donner lieu à des mesures sérieuses contre la cécité des couleurs, il est absolument nécessaire de la tirer de l'ombre où elle cherche à se dérober pour la mettre en pleine lumière. Si une réforme à cet égard doit être introduite dans les chemins de fer, il faut que cette cécité apparaisse dans toute sa nudité d'une manière pratique et de visu aux regards des membres de l'administration. Ce moyen est infaillible et il ne peut être question] ensuite que de prendre des mesures, car nul ne veut assumer la responsabilité d'une négligence à cet égard. Mais alors une question se pose immédiatement: quelles mesures faut-il appliquer? La réponse n'est i)as des plus faciles.
On recule tout naturellement devant les difficultés pratiques que rencontre l'introduction d'une réforme importante dans ce domaine. Il est difficile de s'accommoder à la pensée de la nécessité de refuser à un certain nombre de personnes l'entrée d'une carrière qui leur jirocurerait suffisamment les moyens d'existence et, ce qui i)is est, de renvoyer d'un poste qu'elles occupent des personnes qui se sont acquittées de leur service d'une manière irréprochable et y ont trouvé -poxn: eux et leurs familles une source de revenus légitimes. Il ré23ugne qu'une profession qui — comme celles d'employé de chemin de fer et de marin — réclame sur tant de points l'habileté et les bonnes qualités de ceux qui l'exercent soit tellement exclusive en un point qu'elle ne puisse être ouverte à tous. Il y a là, semble-t-il, une faute qui doit et qui peut être réparée. Par un juste respect pour l'homme, on se demande si la difficulté de distinguer les couleurs que présentent certains individus ne peut être corrigée par l'exercice. Et si cela n'était pas possible, il est naturel de penser alors qu'il faut avoir plus égard aux gens qu'à une certaine espèce de signaux, puisque la nature du système de ces signaux n'est pas essentielle et par conséquent peut être changée, si elle ne se montre i)as convenir aux employés. Pour bien faire comj)rendre notre jjensée à cet égard, nous traiterons brièvement la question à chacun des points de vue que nous avons indiqués.