C INTRODUCTION
prosélytisme et de conquête, inévitable conséquence du principe de la charité, qui a tant contribué à rapprocher les hommes et à les ranger autour du foyer d'une même civilisation. Il y en a même qui vont plus loin : non contents des résultats du christianisme dans la sphère élevée qiie nous venons de parcourir, ils voudraient aussi lui attribuer l'honneur d'avoir servi le développement des intérêts matériels. D'après un auteur contemporain (1), ce n'est pas seulement aux idées chrétiennes, c'est aux idées catholiques que l'industrie et le commerce sont redevables de tous leurs progrès, et pour citer ses propres paroles : « Le triomphe définitif du catholicisme sur le monde, s'il se réalisait jamais, donnerait à la prospérité temporelle son plus haut degré de splendeur. » Vrais ou faux, tous les arguments de cette espèce ont également pour effet de faire entrer la religion dans l'ordre de la nature et sous la juridiction de nos facultés..
Mais prenons garde de nous méprendre sur les conséquences et la véritable portée de ces observations. De ce que la philosophie doit considérer la
(1) M. l'abbé ComhsAoi, Éléments de Philosophie catholique, in•S^ Paris, 1833, p. 321-330.
iutboduction. ci
religion comme un fait naturel de Tesprit humain, lequel a en nous sa raison, ses lois, son principe , il n'en résulte en aucune manière qu'elle puisse jamais se mettre à sa place, ou s'attribuer son rôle et son influence. Une telle conclusion aurait à la fois contre elle Vidée même de la philosophie, la constitution invariable de Tâme humaine et le témoignage de l'histoire. La philosophie, en effet, se
propose d'observer, d'expliquer, de développer les divers phénomènes de l'esprit; elle ne peut ni les créer ni les détruire. Si donc la religion est aussi yieille que l'humanité ; si on la rencontre à tous les âges et sous toutes les formes de la civilisation avec des caractères qui n'appartiennent qu'è elle ; si son influence se fait sentir jusque sur la vie sauvage^ dans la nuit la plus complète de l'intelligence, il faut bien la regarder comme un ressort distinct et un principe indélébile de notre existence; ou, ce qui revient au même, il faut reconnaître dans l'homme des instincts religieux, des facultés religieusesi comme il y a des facultés poétiques, artistiques et purement intellectuelles, dont l'exercice convient plus particulièrement au savant et au philosophe. Ni la philosophie et la science en général, ni la poésie , ni l'art ne feront jamais défaut au genre humain ; ou pense avec raison qu'il ne saur
cil mnoDiTcnov.
rait renoncer à ces nobles aliments de son imagination et de son intelligence sans cesser d'exister» Qui pourrait croire que la religion lui soit moins nécessaire? L'observation directe de notre organi*sation spirituelle confirme pleinement ce résultat de rinduction. La raison» sans laquelle toute existence nous serait étrangère, même la nôtre, est certainement la plus noble faculté de notre être, le plus divin attribut de notre âme ; mais elle n*est pas notre âme tout entière : le sentiment et l'imagination y tiennent aussi leur place, et bien aveugle serait celui qui ne les compterait pas. H est bien permis à quelques natures d'élite, après avoir acheté ce privilège par de longs et opiniâtres eflTorts, d'aimer, de comprendre la vérité sous sa forme la plus austère, de la chercher dans le monde abstrait des idées, et d'y attacher toute leur vie ; mais chez la majorité des hommes la raison ne se sépare pas de l'imagination et du sentiment. Il faut que l'idée qu'on veut introduire dans leur esprit soit en même temps un être réel, capable d'émouvoir leur âme, d'exciter leur crainte ou leur amour, sur qui, non-seulement leur pensée, mais leurs regards puissent se reposer, et doat les traits fixés par la tradition et par l'art leur offrent un objet de facile contemplation. Or il n'y a que la religion qui leur
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M préamte oette hannonieiue unité. La religion n'est ^ pas comme la poésie ane création libre de Tesprit, "-'^^ où la réflexion intervient nécessairement sous la ^' forme de l'art ; elle jaillit spontanément du fond de ^{ l'âme sous l'excitation de certains événements ou ^l des merveilles de la nature ; elle est dans le ^ens 7 le plus élevé du mot une révélation. Hais ce n'est f pas à ce titre seulement qu'elle est nécessaire, et par conséquent impérissable. L'homme, considéré individuellement t est une créature si mobile et si /aible; tant de ténd^res se mêlent à sa lumière; '^nt de viles nécessités et de passions ignobles amè- <^ent à chaque instant dans ses facultés le trouble ^t l'abaissement, qu'il ne peut ni se confier ni se ^*roire à lui-même , je veux dire à lui seul. 11 faut ^^nc que la raison et la conscience morale de ^ bumanité apparaissent à ses yeux sous la forme ^^'une autorité extérieure, immuable et infaillible. '^ sont là précisément les qualités auxquelles aspire la religion, n est, en effet, dans l'essence de ^^us les systèmes religieux, une fois accueillis sur ^a foi de la révélation], de se fixer, de s'immobili» ^er par la tradition; et la tradition à son tour, «yant besoin d'être expliquée, interprétée, développée d'une manière régulière et conséquente à ses principes» suppose une autorité constituée , de
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laquelle dépend Funité de la société spiritaelle, et qui occupe dans son sein la même place que fe gouvernement dans la société civile. Enfin il y a encore une autre raison qui rend vaine Tespérance de substituer jamais la philosophie à la religion. La philosophie, et la science en général, a pour condition Tévidence; tant que celte condition n*est pas remplie, ' Tesprit philosophique n'a pas le droit d*étre satisfait. Mais la vérité n'est pas tout entière dans la science ; la lumière de l'évidence ne brille pas sur tout ce qui est. Au delà de ce que nous connaissons, il y a l'inconnu, qui a pour nous tm attrait bien plus vif, et auquel nous nous attachons avec plus de force. « Il y a des choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n a pas rêvées votre philosophie (1). » Ces paroles semblent être sorties de la conscience du genre humain, tant le sentiment qu'elles expriment est naturel et profond. Au delà de ce que nous savons, il y a ce que nous sommes forcés de croire, ce qu'une loi irrésistible de notre intelligence nous oblige à admettre sans que nous puissions le démontrer ni le comprendre. Comment, en effet, comprendrions-nous Tinfini? OU trouver un principe plus élevé par lequel
(1) Sbakspeare, Hamlet, traduction de M. Guizot.
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Où puisse le démontrer? et en même temps, com* ment douter de son existence? L'idée de l'infini est donc, à proprement parler, un acte de foi ; la foi est donc naturelle à Tàme humaine , et quoi que nous fassions, nous ne pouvons ni l'éviter ni la détruire (1). Maintenant, développez ce principe, prenez-le pour règle de vos actions et de vos pensées ; considérez les diverses formes sous lesquelles il s*est manifesté dans l'histoire, vous aurez la religion. La religion n est donc pas un fait transitoire de l'esprit humain ou une simple initiation à la philosophie. Elle subsistera éternellement à côté de la philosophie, ainsi que la poésie et lart, ses divins interprètes. Elle a au fond de notre âme des racines indestructibles; car l'espérance de l'inconnu, la croyance dans l'infini, en un mot, la foi, est un élément aussi essentiel de notre vie que la science; le principe de l'autorité est aussi nécessaire au genre humain que celui de la liberté ; et, dans son existence générale, le sentiment et l'imagination ne tiennent pas une moindre place que Tin-
(1) Je Depuis ici qu'effleurer un des points les plus intéresiants de U psychologie et de la métaphysique ; mais je crois l'avoir développé suffisamment dans deux articles du Dictionnaire des teienees philoiih phiquei, Tun sur U Foi (lom. II, pag. 421), TauUe sur Ylnfini
en iimoDVGTioic.
telligence. Il faut que la yéritét pour se rendre accessible aux hommes, les touche à la fois par toutes leurs facultés, et devienne comme leur vivante image. Et Verbum caro faetum est, et habilavit m nobis (1).
Hais si tels sont les fondements de la religion, pourquoi craindre de la livrer à Texamen de la philosophie? Ce que la haine et la passion, armées de toutes les séductions de Tesprit, n'ont pas pu contre elle, une raison calme, impartiale et respectueuse dans son indépendance le pourra encore moins. Et quand elle le pourrait, pourquoi le voudrait^elle? La grandeur et la puissance des institutions religieuses , n'est-ce pas la grandeur et la puissance même de Thumanité? Cette vive splendeur, cette énergie irrésistible avec laquelle Dieu se manifeste à la conscience universelle , ne tournent-elles pas après tout à la gloire de la raison et au profit de la philosophie? La philosophie, encore une fois, ne peut rien créer ; il faut qu'elle se contente d'expliquer et de mettre dans tout son jour la nature humaine. Eh bien! la nature hu- maine, ses plus riches facultés , ses plus sublim instincts, ses plus glorieux titres de noblesse, montrent principalement dans la religion.
(1) Ev. S, Joh., c. I, V. 14.
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Au reste, quoi qu'il arrire, la position équiyo- :oîi ^"^ 9^^ ^* philosophie a prise à T^ard de la reli- T|^^^ gioD De peut pas durer plus longtemps. Les quesr^jj lions religieuses n'intéressent pas moins les esprits sérieux de notre temps que les questions sociales et politiques. Si la philosophie refuse de les résoudre, on les résoudra sans elle et contre elle. Sa fiiûidité sera prise pour de l'impuissance , et sa réserve pour un défaut de franchise. Mais qu'y a-t-il donc à craindre ou à ménager ici ? La philosophie, pour son honneur et celui de la raison , n'est pas moins intéressée que la religion elle-même à conserver intacts tous les liens qui peuvent exister ^ntre Thomme et Dieu. La philosophie, grâce au Cîîel, n'est plus un parti ; elle est une science, et en <^dte qualité elle ne doit se préoccuper que d'une Ciliose, c'est-à-dire de la vérité. Introduire les habitxides de la politique dans la science , c'est le plus Btir moyen de la discréditer, de l'avilir et de donlîer raison à ceux qui la méprisent.
Paris, les juiUet 1847.
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SUR LES ■ÉIOIRES EiVOYÉS POUR CONCOURIR